Macron supprime le corps diplomatique entre les deux tours

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Arnaud Florac 18 avril 2022. BOULEVARD VOLTAIRE

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On ne pourra pas dire qu’il n’avait pas prévenu. En 2021, Emmanuel Macron avait annoncé la réforme de la fonction publique. Jacques Myard, ici-même, s’était désolé de cette décision. La suppression de l’ENA, ainsi que de plusieurs « grands corps », en faisait partie. Remplacée par l’Institut national du service public (INSP), l’ENA aura été la première à faire les frais de la volonté présidentielle. Le corps préfectoral a suivi de près. Et voici qu’en plein dimanche pascal, ce 17 avril 2022, un décret est passé en catimini au Journal officiel. Il annonce la « mise en extinction », d’ici à 2023, des conseillers des affaires étrangères et des ministres plénipotentiaires. Concrètement, au lieu de disposer de cadres de la haute fonction publique, formés tout exprès à représenter les intérêts de la France à l’étranger, c’est un « vivier » de cadres dits « de catégorie A+ » qui pourront être employés, indifféremment, comme diplomates, tout comme ils auraient pu être inspecteurs des finances ou sous-préfets.

On dira que dans les faits, cela ne change pas fondamentalement la donne. Dans certains pays, ou pour certains postes, les ambassadeurs n’ont pas fait l’ENA. Il y a des professeurs d’université, des administrateurs civils, des fonctionnaires d’autres grands corps de l’État. Il n’empêche. Cette suppression ouvre la porte à toutes les nominations de complaisance. Il existe déjà un « tour extérieur », pour le conseil d’État par exemple, qui permet au pouvoir exécutif de nommer, de manière discrétionnaire, quelqu’un qui a été jugé, on ne sait comment, apte à tenir des fonctions particulièrement complexes. Ce sera désormais le cas pour la représentation française à l’étranger. Le Pen et Mélenchon n’ont pas manqué de se désoler de cette officialisation du copinage. Il n’y aura plus de diplomates de métier. « Les copains de promo vont pouvoir être nommés », constate Mélenchon.

Un diplomate, en France, historiquement, c’est quelqu’un qui parle plusieurs langues, qui connaît plusieurs pays, qui s’appuie sur un réseau aux ramifications importantes, qui cultive un certain art de vivre. C’est un homme ou une femme qui représente la France, qui connaît sa culture, qui la défendra sans avoir besoin de consignes. C’est une personnalité, souvent exceptionnelle, recrutée sur concours (le concours dit du cadre d’Orient, pour les conseillers, est l’un des plus difficiles du pays). Ce n’est pas, comme en Amérique, un généreux donateur, un ami à qui l’on doit un service, une personnalité médiatique ou un copain à recaser après une affaire délicate. Il y a une longue tradition diplomatique française qui a donné des ministres ou des écrivains dont le souvenir est encore vivace. Mais le Président en a décidé ainsi : c’est la fin de plusieurs siècles d’une pépinière d’exception, qui a donné tant de grands Français.

Adieu, donc, Chateaubriand (Berlin, Londres, Rome), son romantisme réactionnaire et ses pérégrinations savantes ; Talleyrand (Vienne, Londres), ses intrigues, son esprit, ses volte-face et ses galanteries ; adieu Paul Morand (Bucarest, Berne), styliste de la vitesse et de la vie moderne ; adieu Saint-John Perse (Pékin), poète hermétique, déclamateur génial ; Paul Claudel (Boston, New York, Shanghaï), monumental auteur chrétien, laboureur de la grâce et sculpteur de la parole… Bonjour, au contraire, à la cohorte des Guerini, Griveaux, Attal, Ndiaye, Schiappa, qui pourront un jour aller s’asseoir dans les plus magnifiques palais du monde, au nom de la France. Ainsi va l’esprit du temps. Macron sait pourtant, parce qu’il manque de beaucoup de choses mais pas de culture générale, que le corps diplomatique français est une institution ; mais il faut être disruptif, à ce qu’il paraît. Alors, va pour la disruption…

Après tout, ça ne changera pas grand-chose au pouvoir d’achat ou au prix du litre d’essence, me direz-vous. Ceux qui ne voient pas ce qu’il y a de choquant à imaginer Christophe Castaner, par exemple, siégeant au palais Farnèse, Richard Ferrand présentant ses lettres de créance à Vienne ou Laetitia Avia reçue par la reine d’Angleterre me diront peut-être que c’est un épiphénomène. Bien au contraire, j’y vois une allégorie. On revient, une fois de plus, à ce qu’il y avait de pire sous l’Ancien Régime, après avoir soigneusement martelé ce qu’il y avait de meilleur. La diplomatie française, comme beaucoup d’autres choses, ressemble à une de ces vieilles églises meurtries que l’on voit en province : les symboles extérieurs ont été effacés par la Révolution, l’intérieur est vide et sans âme, on a vendu les dorures, mais on continue à la signaler dans les Guides Verts. Pour mémoire. Un peu comme notre réseau diplomatique, qui risque fort de devenir un astre mort. Merci, Monsieur le Président.

Illustration : la palais Farnèse à Rome, siège de l’ambassade de France en Italie.

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