« Quelque chose s’est débloqué » : pour eux, voter Marine Le Pen n’est plus tabou

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Pendant longtemps, il était honteux de se revendiquer lepéniste. En 2022, de plus en plus de Français assument parfaitement leur choix.

Depuis sa lourde défaite de 2017 contre Emmanuel Macron, les proches de Marine Le Pen se sont donné pour mission de lui organiser des mondanités.

Par Céline Delbecque L’EXPRESS

Publié le 18/04/2022

Dimanche dernier, Franck a voté pour la première fois de sa vie à une élection présidentielle. Et dans l’isoloir, cet étudiant de 22 ans n’a pas hésité une seconde : pour lui, Marine Le Pen était une « évidence ». Son programme « pour la jeunesse », ses mesures pour « renforcer le pouvoir d’achat », la « qualité de sa campagne », sa « prestance »… Conquis par la candidate du Rassemblement national(RN), le jeune homme cite avec enthousiasme les multiples raisons de son engagement politique. Élevé par des parents militants Front national, très vite politisé, il admet sans détour son regret de ne pas avoir pu voter pour « Marine » dès 2017 – alors âgé de 17 ans et 11 mois, l’adolescent était passé à un cheveu de faire entendre sa voix. Qu’importe : Franck a profité des cinq dernières années pour affiner ses opinions politiques… Et les assumer au grand jour. En image de couverture de son compte Facebook, il affiche fièrement une photo de lui au meeting de Marine Le Pen à Reims, en février dernier, tout en précisant son récent poste de « Coordinateur régional Jeunes avec Marine Nouvelle-Aquitaine ». Sur Twitter, il publie presque quotidiennement les photos de ses journées de tractage ou ses rencontres à bord du bus « aux couleurs de Marine », depuis lequel il tente de convaincre les électeurs sur le terrain. « Mais ça n’a pas toujours été comme ça », avoue Franck, qui n’a commencé à publier ce type de contenus sur les réseaux qu’en 2021, après s’être encarté « officiellement » au RN. 

Lors de ses premières années à Sciences Po Bordeaux, le jeune homme a même commencé à remettre en question son engagement. « L’atmosphère générale de l’école m’a fait douter », explique-t-il, alors discret sur ses affiliations politiques. « Je n’en parlais pas, car je savais qu’il pourrait y avoir des soucis avec mes relations amicales par exemple. Il y avait une certaine pression à assumer de soutenir le RN, c’était vraiment très mal vu », raconte-t-il. Mais au fil du temps – et de la campagne -, l’étudiant remarque un relâchement. « Quand Marine Le Pen a commencé à s’engager pour la jeunesse ou le pouvoir d’achat, la gêne était moins forte. Certains ont commencé à assumer qu’ils votaient pour elle, Nicolas Dupont-Aignan ou Eric Zemmour ». Franck finit par briser le tabou, et publie officiellement sur Facebook son adhésion au parti. « À l’école, plusieurs personnes sont alors venues me voir en admettant qu’elles aussi s’intéressaient à Marine, et avaient dépassé les clichés qu’elles avaient du RN ». 

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Au sein de sa propre famille, l’étudiant croise également des tantes ou des oncles habitués à « voter à gauche », qui lui confient soudainement leur désir de voter Marine Le Pen. Et autour du bus aux couleurs du RN avec lequel il sillonne actuellement le Finistère, il constate une « nouvelle adhésion ». « Comparé à l’été dernier, ça n’a rien à voir. Au fur et à mesure que la campagne avance, l’accueil est de plus en plus positif. J’ai l’impression qu’il est clairement plus facile d’admettre voter pour Marine en 2022 », conclut-il, ravi. 

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En cinq ans, la candidate du Rassemblement National aurait-elle finalement réussi à faire sauter les derniers doutes de certains électeurs autour de son parti – et de son nom ? Selon un rapport de la Fondation Jean Jaurès publié début avril, les Français semblent en tout cas considérer Marine Le Pen comme bien plus présidentiable qu’en 2017. Si Emmanuel Macron reste à leurs yeux le candidat « ayant le plus l’étoffe d’un président » (65% des sondés le pensent), Marine Le Pen arrive juste derrière, avec 39% des voix. Soit quatre points de plus qu’en février dernier, et moitié plus qu’en 2017 – les Français n’étaient alors que 21% à considérer qu’elle avait l’étoffe d’une future cheffe de l’État. « C’est donc un véritable tour de force », commente le rapport de la Fondation Jean Jaurès.  

« La gentille de la bande »

Pour le communicant Raphaël Llorca, expert associé à la fondation Jean Jaurès et auteur des Nouveaux masques de l’extrême droite(Éditions de l’Aube, 2022), la fameuse « dédiabolisation » du Rassemblement national aurait ainsi « très bien fonctionné » depuis une dizaine d’années. « Il ne faut pas oublier qu’il y a eu une offensive structurée, organisée, cohérente et méthodique, de la part de tout un tas d’acteurs au RN, qui ont réussi à non seulement dédiaboliser les idées du parti, mais surtout à les rendre désirables », analyse-t-il. Via les campagnes de communication menées sur les réseaux sociaux, l’adoucissement « sur la forme » du discours ou encore le nouveau « capital sympathie » de Marine Le Pen, le spécialiste décrit « un processus de stylisation » du RN, notamment depuis cinq ans. « Ils ont compris qu’on avait changé d’époque, et ont labouré le terrain à coups de communications modernes, de vidéos, d’influenceurs, de références culturelles… Au point que leurs idées ne paraissent désormais plus taboues, mais seraient les simples piliers d’un mode de vie parfaitement assumable, aux critères bien définis ». Par ce biais, le parti aurait ainsi réussi « à faire baisser le coût d’adhésion aux idées extrêmes », précise le chercheur, empruntant la formule à l’écrivain et journaliste italien Giuliano da Empoli. « Jusqu’à présent, il était difficile d’admettre son adhésion au RN devant certains proches, amis, collègues… Ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui », développe-t-il.  

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Selon Erwan Lecoeur, sociologue et spécialiste de l’extrême droite, ce phénomène aurait surtout été renforcé par le « recentrage automatique » de Marine Le Pen sur l’échiquier politique, dû au développement de groupuscules, voire de partis, jugés « plus extrêmes ». « En évinçant certains membres du RN ou en communiquant sur son rejet de plusieurs groupes fascistes, néonazis ou identitaires, elle montre qu’il y a ‘pire qu’elle’. Et ça marche », développe le sociologue, évoquant également la candidature d’Eric Zemmour à l’élection présidentielle. « Pendant qu’il visait les femmes, les musulmans, les immigrés, il a réussi à faire passer des concepts qui auraient été jugés inacceptables dans le débat public il y a dix, voire cinq ans. Et a ouvert la possibilité à Marine Le Pen de devenir la gentille de la bande ». Car pendant ce temps, la candidate RN a profité de la radicalité d’Eric Zemmour pour recentrer sa propre campagne sur le pouvoir d’achat, la souveraineté alimentaire ou le prix du carburant – et ainsi séduire une nouvelle catégorie de la population.  

« Elle souhaite baisser les taxes, aider les jeunes… Elle apporte des solutions à nos problèmes du quotidien, » fait valoir Cassandra, qui vient de voter Marine Le Pen pour sa première élection présidentielle. Pour cette Bretonne de 18 ans, l’actuelle conseillère départementale du Pas-de-Calais serait « bien plus douce et présidentiable que d’autres candidats »… Et n’aurait surtout plus rien à voir avec son père. « Jean-Marie Le Pen et ses déclarations d’il y a 40 ans, c’est du passé. Moi, je veux me tourner vers l’avenir », martèle la jeune femme, s’agaçant face aux accusations de « naïveté » de certains de ses proches. Car Cassandra l’assume : devant sa famille ou ses patrons, elle avoue sans ciller voter Le Pen. « J’ai même réussi à ouvrir quelques esprits », se réjouit-elle. Il y a quelques mois, elle a ainsi convaincu sa tante, militante Les Républicains, de voter pour le RN au premier tour de l’élection. Il n’y a qu’auprès de certains de ses camarades de classe que Cassandra reste discrète. « Entre jeunes, c’est encore un peu tabou ». Mais l’étudiante en hôtellerie-restauration l’assure : de plus en plus, certains d’entre eux « laissent entendre » leur admiration pour « Marine ». « Ils ne le disent pas ouvertement, mais on se comprend. C’est bien plus facile qu’avant ».  

« Je suis plus déterminé que jamais »

Alors qu’un sondage Elabe publié mercredi 13 avril indique que Marine Le Pen récolte 46,5% des intentions de vote au second tour (contre 53,5% pour Emmanuel Macron), le politologue spécialiste des nationalismes et extrémismes Jean-Yves Camus rappelle, de son côté, que le phénomène de « détestation » du chef de l’État est également à prendre en compte dans l’actuel succès du RN. « Certains électeurs se disent qu’il faut effacer Emmanuel Macron à tout prix – quitte à accepter l’extrême droite », décrypte le chercheur. « Marine Le Pen bénéficie de cette étiquette de candidate anti-système. Pour beaucoup, elle est une alternative, celle qu’ils n’ont pas encore ‘essayée' », abonde Erwan Lecoeur. Après avoir voté pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour, Vincent fait ainsi partie de ces Français qui assument de voter RN pour « contrer Emmanuel Macron ». Ce gilet jaune de 66 ans, qui a pourtant manifesté contre l’accession au second tour de Jean-Marie Le Pen en 2002, admet avoir changé son fusil d’épaule.  

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« Je suis même plus déterminé que jamais. On arrive à un moment où la démocratie telle que nous l’avons connue ne fonctionne plus. En cinq ans, il s’est évidemment passé quelque chose », explique-t-il. Durant le quinquennat Macron, Vincent avoue s’être « radicalisé » contre le pouvoir en place, tout en s’intéressant aux programmes des autres candidats. Pour lui, Marine Le Pen « a changé ». « Il y a une volonté de parler aux gens ‘d’en bas’, elle a senti le désir d’un grand nombre de Français de faire changer les choses, réellement », estime le sexagénaire. Au point d’en oublier certaines positions de Marine Le Pen, comme sa contestation de l’existence des violences policières.  

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