Émeutes en Suède: «Une partie de la population suédoise semble vouloir obéir à un autre système de “valeurs”»


Par Elisabeth Crépin-Leblond

21 avril 2022

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«Durant tout le week-end pascal, la Suède a connu une vague inédite de violence urbaine», Henrik Lindell.
«Durant tout le week-end pascal, la Suède a connu une vague inédite de violence urbaine», Henrik Lindell.TT NEWS AGENCY / REUTERS

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Depuis jeudi 14 avril, deux villes au sud-ouest de Stockholm sont le théâtre d’affrontements entre les forces de l’ordre et des émeutiers, venus protester contre le mouvement anti-Islam «Ligne dure». Le journaliste d’origine suédoise Henrik Lindell décrypte la situation.

Henrik Lindell est un journaliste d’origine suédoise, chef de la rubrique Société à l’hebdomadaire La Vie.

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FIGAROVOX. – Depuis une semaine, la Suède est le théâtre de violentes confrontations entre les forces de l’ordre et des émeutiers. Ils protestent contre la venue d’une figure controversée dans le pays, le Dano-Suédois Rasmus Paludan qui a mis le feu aux poudres en se targuant de brûler des Corans. Quel regard portez-vous sur ces événements ? De quoi sont-ils le nom ?

Henrik LINDELL. – Avant d’évoquer la provocation anti-islam d’un homme politique d’extrême-droite marginal qui a déclenché les troubles, je pense qu’il faut d’abord insister sur la gravité des émeuteset leur condamnation sans ambiguïté par toute la classe politique. Durant tout le week-end pascal, la Suède a en effet connu une vague inédite de violence urbaine, qui a profondément choqué une grande partie des Suédois, y compris des musulmans, d’ailleurs. Pendant quatre jours, dans des quartiers populaires et souvent défavorisés, des hommes, surtout des jeunes, mais aussi des femmes et des enfants se sont livrés à des jets de pierre contre des policiers et même des pompiers, à des incendies de véhicules appartenant aux forces de l’ordre et aux particuliers, à des pillages, à des attaques contre tout ce qui représente l’autorité, voire l’ordre de la société, en Suède.

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À Rosengård à Malmö, une école a brûlé. À Örebro, ville moyenne à 170 km de Stockholm, les émeutiers ont chassé les policiers, en blessant une dizaine d’entre eux, avant de brûler quatre camionnettes de policier et de s’emparer de l’un de ces véhicules imposants pour faire un tour en ville ! Le tout a été filmé et richement diffusé via les réseaux sociaux, souvent par les émeutiers eux-mêmes. À Norrköping et à Linköping, deux autres villes moyennes, des bandes de jeunes se sont rendus maîtres de plusieurs quartiers en faisant littéralement fuir les forces de l’ordre et en terrorisant les autres habitants. Selon un bilan provisoire, 26 policiers et une dizaine de passants ont été blessés, des dizaines de voitures ont été brûlées et la destruction de biens collectifs s’évalue à au moins un million d’euros. À l’échelle de la Suède, c’est beaucoup.

Aux yeux de beaucoup, ce chaos révèle que les forces de l’ordre ne sont plus capables de faire respecter l’État de droit dans certains quartiers.Henrik Lindell

Ces violences folles ont bien davantage choqué la société suédoise, les médias, et, bien sûr, les élus, y compris le gouvernement social-démocrate, que le fait qu’un politicien marginal d’extrême droite vient brûler le Coran, ce qui est un acte légal en Suède. Aux yeux de beaucoup, ce chaos révèle que les forces de l’ordre ne sont plus capables de faire respecter l’État de droit dans certains quartiers. Par ailleurs, il n’a échappé à personne que l’ensemble des troubles a eu lieu dans des quartiers massivement peuplés de personnes d’origine étrangère et de culture musulmane. Les émeutes ont ainsi mis en lumière une partie de la population qui ne semble pas vouloir obéir totalement aux lois suédoises, mais à un autre système de «valeurs».

On peut, bien sûr, y voir un problème d’intégration et le résultat d’une ségrégation de fait. Beaucoup questionnent la façon dont la Suède a organisé sa généreuse politique d’immigration ces dernières décennies. La Suède fut longtemps une société particulièrement homogène sur le plan culturel, mais elle est aujourd’hui multiculturelle. Plus de 20 % des habitants sont issus de l’immigration et une majorité des nouveaux arrivants est d’origine extra-européenne. Ces derniers connaissent souvent de vrais problèmes d’adaptation à la société suédoise, y compris sur le plan culturel. Ce phénomène est bien documenté, d’autant plus qu’il semble expliquer en partie la multiplication de bandes criminelles, un vrai fléau en Suède.

Maintenant, ce sont toutes ces problématiques-là qui éclatent aux yeux des autorités suédoises et des Suédois en général. Ce n’est pas la première fois qu’on assiste à des émeutes et à des scènes de violences dans certains quartiers, dans certaines banlieues, mais cette fois-ci elles ont atteint un niveau qui exige des réponses touchant à l’organisation même de la société. Je dirais aussi que le vrai problème ici n’est pas religieux, contrairement à ce que l’on semble penser en France. Le fait que Rasmus Paludan vienne brûler le Coran a évidemment suscité la condamnation des organisations musulmanes en Suède, mais celles-ci ont aussi, massivement, condamné les violences et les émeutes. D’ailleurs, je ne suis pas sûr que beaucoup de musulmans pieux ont participé à ces actes. Ils ne sont pas dupes.

Le 28 août 2020, des émeutes avaient déjà éclaté après la diffusion d’une vidéo de deux membres du même groupe d’extrême droite, brûlant un coran devant une mosquée à Malmö : Rasmus Paludan avait été empêché d’entrer en Suède et interdit de territoire pour deux ans. Comment expliquer que cette année, il ait pu réaliser une tournée «anti-islam» en Suède ? Est-ce lié à la conception très large de la liberté d’expression en Suède ?

Rasmus Paludan a une relation compliquée avec les instances judiciaires et policières au Danemark et en Suède. Il est régulièrement mis en cause pour incitation à la haine. Pour faire court, il y a deux ans, cet avocat de 40 ans d’origine danoise avait effectivement été interdit de territoire en Suède, mais entretemps, il a été reconnu citoyen suédois, grâce à son père suédois. Il a ainsi obtenu le droit de se rendre dans ce pays.

Puis, il a tout simplement annoncé qu’il se rendrait dans différentes villes pour manifester et brûler publiquement le Coran. Il avait aussi demandé et obtenu l’autorisation pour cet acte.

Le fait de brûler le Coran sur la place publique dans le cadre d’une manifestation est considéré comme l’expression d’une idée, même si celle-ci paraît abjecte.Henrik Lindell

Le caractère légal de son opération anti-islam peut paraître surprenant et choquant aux yeux des Français, et pas seulement pour les musulmans. Mais en Suède, il n’y a plus de délit de blasphème depuis 1970. Le fait de brûler le Coran sur la place publique dans le cadre d’une manifestation est considéré comme l’expression d’une idée, même si celle-ci paraît abjecte. D’ailleurs, des actes que des chrétiens pourraient considérer comme blasphématoires sont fréquents en Suède et n’ont jamais, à ma connaissance, provoqué des troubles particuliers à l’ordre public. En ce moment, même les « élites culturelles » de gauche en Suède défendent le droit formel de brûler le Coran, au nom de l’État de droit, puisque c’est celui-ci qui leur semble être en jeu. On entend très peu de voix qui s’élèvent pour l’interdire. En revanche, beaucoup s’étonnent que la police ne soit pas intervenue en amont pour stopper Paludan. Les autorités peuvent interdire de telles manifestations si elles considèrent qu’elles présentent des risques évidents de troubles à l’ordre public, de mise en danger d’autrui ou, bien sûr, si l’acte lui-même peut être considéré comme une incitation à la haine d’un groupe de personnes. Pour des raisons qui dépassent tout entendement, la police suédoise a jugé que ces risques-là n’étaient pas suffisamment évidents.

Cette fois-ci, Paludan semble avoir brûlé le Coran en certains endroits en Suède, mais pas dans toutes les villes où il avait prévu de le faire, puisque les conditions de sécurité ne le permettaient plus. Car en certains lieux, les émeutes ont eu lieu alors que Rasmus Paludan ne s’y est même pas présenté.

Le mouvement de Rasmus Paladan est-il uniquement un mouvement hostile à l’islamisme en Suède et au Danemark, ou à l’islam dans son ensemble ?

Rasmus Paludan s’oppose à l’islam en général, qu’il estime incompatible avec la démocratie occidentale. Et il porte cette revendication dans la sphère politique. Le parti qu’il a fondé en 2017, Stram kurs (Ligne dure), appartient à un courant que l’on peut qualifier d’extrême-droite avec une tendance ethno-nationaliste, sans pour autant être ouvertement raciste. Selon les statuts du parti, les membres doivent d’ailleurs rejeter le racisme, le nazisme, le fascisme, le communisme et l’islam.

En se livrant à un acte qu’il sait provocateur, mais donc formellement légal, à l’encontre des musulmans, il veut susciter des émeutes pour démontrer que l’islam n’est pas soluble dans la démocratie occidentale.Henrik Lindell

Il s’est présenté aux élections parlementaires au Danemark en 2019, où il avait obtenu 1,8% des votes. Il compte également présenter son parti aux élections législatives en Suède en septembre cette année. Il dit vouloir défendre la culture des Danois et des Suédois et la démocratie qui caractérise ses deux pays. En se livrant à un acte qu’il sait provocateur, mais donc formellement légal, à l’encontre des musulmans, il veut susciter des émeutes pour démontrer que l’islam n’est pas soluble dans la démocratie occidentale. Or, encore une fois, et j’insiste là-dessus, peu de musulmans pieux tombent dans ce piège. L’objet des émeutes qu’il déclenche a peu de choses à voir avec cette religion. Il faut noter aussi les grands mouvements populistes de droite, en Suède comme au Danemark, prennent clairement leurs distances avec Paludan et ses provocations anti-islam.

La police suédoise considère avoir été la cible principale des émeutes. Observe-t-on une montée générale de la violence en Suède ces dernières années ?

Oui, la police suédoise est clairement la cible privilégiée des émeutiers. De ce point de vue, ces événements ressemblent à des émeutes à la française. Mais ce qui a particulièrement surpris les policiers suédois est d’avoir été victimes non seulement de groupes de jeunes – ce qui arrive régulièrement en Suède – mais aussi de femmes et d’enfants leur jetant des pierres.

Quant à l’évolution de la violence en Suède, il est difficile de se prononcer en des termes généraux. Je pense que la plupart des Suédois diraient que la société en général leur semble plus violente, ou moins sûre, qu’avant et c’est définitivement mon cas. Il est certain qu’il y a une nette augmentation du nombre de fusillades entre gangs. Ces règlements de comptes ont fait dix-huit victimes seulement durant les trois premiers mois de l’année, un niveau inédit. La Suède serait le pays qui connaît le taux de fusillades meurtrières le plus élevé en Europe. Le problème de la violence fait partie des enjeux politiques mis en avant depuis longtemps en Suède. L’opposition de droite accuse systématiquement le parti social-démocrate (au pouvoir depuis huit ans) de trop de laxisme et d’inaction, apparemment non sans raison. Le week-end pascal a fourni à cette opposition un nouvel argument qu’elle exploitera en vue des élections législatives le 11 septembre prochain.

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