Ivan Rioufol: «La présidentielle, un choix de civilisation»

LE FIGARO. 22 avril 2022

CHRONIQUE – Les électeurs vont avoir à choisir entre la poursuite d’une «société ouverte» ou le retour à la nation prioritaire, lors du second tour de la présidentielle.

Un «choix de civilisation» est à faire dimanche. Emmanuel Macron a eu raison, samedi lors d’un (maigre) meeting à Marseille, de poser en ces termes solennels l’enjeu de la présidentielle. Le président-candidat veut y voir un référendum pour ou contre l’Union européenne, l’écologie, la laïcité, la République. Le débat, à cette hauteur de vue, vaut mieux que son attaque paresseuse contre l’extrême droite, qui serait représentée par Marine Le Pen et ses soutiens. Mercredi soir, les Français ont enfin pu approcher le choc de deux programmes. Le Pen y a tenu, modestement, le rôle commode de la France protestataire, face à un Macron vif-argent, mais fébrile et condescendant. Reste que le naufrage de la candidate de 2017 ne s’est pas reproduit. Les électeurs vont avoir à choisir entre la poursuite d’une «société ouverte», défendue par le macronisme au nom de la mondialisation et de l’universalisme, ou le retour à la nation prioritaire.

À dire vrai, la France de demain aurait mérité davantage que ces 2h45 de confrontation d’ultime urgence. Le Système, c’est-à-dire la coalition des pouvoirs en place depuis des décennies, aura tout fait pour retarder l’approche frontale de ce choix existentiel. Jamais sans doute une élection présidentielle n’a été aussi capitale pour l’avenir de la nation. Doit-elle viser à un retour vers l’assimilation, ou poursuivre dans le communautarisme anglo-saxon? Les deux mondes sont opposés. La France de 2050 n’aura pas le même destin selon qu’elle aura accepté ou non de se fondre dans la diversité ethnique et culturelle portée par l’air du temps, mais refusée par les nationaux. Pour autant, les défenseurs du retour au souverainisme ont eu à subir, jusqu’à ces derniers jours, un flot d’imprécations qui n’ont eu d’autres buts que d’empêcher une discussion.Cette élection s’annonce comme une déchirure nationale

L’abus de position dominante des «élites» caractérise cette campagne corsetée. «Ce débat (de mercredi), c’est le moment où l’on va se dire les choses», a concédé Éric Dupond-Moretti (RTL, mardi). Le garde des Sceaux n’aura pas été en reste pour délégitimer l’adversaire, sans s’arrêter aux ressorts du vote antisystème qui prédomine. Jamais le mépris du peuple indocile ne s’est autant affirmé. «Avec Marine Le Pen, les pauvres vont peut-être mourir», a pu dire Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur. Des préfets ont annoncé le retour de Vichy. Le macroniste Mourad Boudjellal, lors du meeting marseillais, a déclaré: «À tous ceux qui votent Front national (sic), regardez-vous, vous êtes racistes.» Roselyne Bachelot, ministre de la Culture, a assuré que Le Pen «veut mettre au pas les artistes, les journalistes et les responsables d’institutions culturelles.» L’Obs a écrit qu’elle pourrait «déclencher l’équivalent de 48.000 Hiroshima».

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L’assommoir contre les récalcitrants n’est pas seulement le signe d’un pouvoir en manque d’arguments. La détestation qui se laisse voir, de part et d’autre, illustre l’ampleur de la fracture du pays. Cette élection s’annonce comme une déchirure nationale. L’échec de Le Pen, promis par les sondeurs (dans un rapport 45%-55%), laisserait le courant réfractaire, majoritaire dans une opinion dégoûtée par le monde politique, sans issue institutionnelle. Semblablement, une défaite sur le fil de Macron serait difficilement admise par une caste européiste qui s’est persuadée de sa supériorité et de son expertise. L’intolérance et le sectarisme sont des travers partagés par le camp du Bien: il voit une extrême droite là où il y a, plus simplement, le réveil d’un peuple. Au-delà du scrutin de dimanche, cette donnée bouleverse la politique.

Le précédent Trump

Si la logique de l’insurrection démocratique devait se répéter – mais rien n’est moins sûr pour dimanche – elle donnerait la victoire à Marine Le Pen, tant les similitudes avec l’élection surprise de Donald Trump, le 8 novembre 2016, sont nombreuses. Les racines de la rupture sont identiques. À l’époque, le républicain, milliardaire américain esseulé, avait contre lui l’unanimité de l’establishment, dans une coalition réunissant le monde politique, les médias, Wall Street, Hollywood, les universités, etc. Hillary Clinton avait qualifié de «déplorables» les électeurs de son adversaire. Or le «front républicain» français ressemble à ce mur que les observateurs croyaient infranchissable. Trump, lui, n’avait d’autre obsession que de s’adresser aux «invisibles» délaissés notamment par la gauche américaine. Ma consœur Laure Mandeville suivit sur le terrain ces élections pour Le Figaro ; elle pressentit le basculement à venir. Elle constate aujourd’hui (1): «Le peuple n’écoute plus ses élites. Le 8 novembre 2016 est bien l’histoire de la répudiation magistrale de toute une classe politique.» Cette révolution nationale et conservatrice n’a pas été à son terme: Trump a été battu pour son deuxième mandat. Cependant, le terreau reste le même. L’arrogance et la vanité des élites françaises valent celles des élites américaines. Quant à la colère des peuples maltraités, elle est une constante, y compris en Europe.

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Une chose est sûre: le vote protestataire se laissera de moins en moins intimider par les pouvoirs en place. Ceux-ci sont en mal d’une légitimité suffisamment solide. C’est l’analyse de cette rébellion populaire qui devrait être au cœur des préoccupations de l’appareil politique. Cette insurrection brouillonne et dispersée ne s’éteindra pas sous les accusations en extrémisme: ce sont des attaques hors sujet. Ce qui s’est observé aux États-Unis avec Trump, se déroule aujourd’hui en France, mais aussi ailleurs en Europe. Le politologue Dominique Reynié le constate (Le Monde, mercredi): «Les votes protestataires représentent la majorité des suffrages exprimés en France (55,6%), en Italie (56,2%) et en Hongrie (60 %) où la protestation est au pouvoir.» Le populisme n’est d’ailleurs pas fasciné par le poutinisme, comme l’assure la propagande européiste reprise par le gouvernement. C’est le poutinisme, idéologie totalitaire et liberticide, qui, au contraire, tente d’instrumentaliser à son profit ce courant réactif, afin de déstabiliser l’Union européenne et de diviser l’Europe. Les flatteries russes aux antisystèmes ne doivent pas faire illusion.

Légèreté

Il aura fallu attendre 23h30, mercredi, pour que la question de l’immigration soit rapidement abordée, avec l’insécurité et l’islamisme. Ces défis seraient-ils devenus accessoires pour les deux candidats? Cette légèreté n’est pas celle des Français inquiets.


(1) «Les Révoltés d’Occident», Éditions de l’Observatoire.


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