« Ça va péter » : contre Emmanuel Macron, la colère gronde déjà dans la région bordelaise

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Reportage

En Gironde, ils sont nombreux à regretter la réélection d’Emmanuel Macron. Reportage en terre de gilets jaunes et de déçus des urnes.

A Bordeaux, la plupart des électeurs ne se reconnaissent pas dans le résultat du scrutin.

Par Agnès Laurent

Publié le 26/04/2022 L’EXPRESS

Dans l’hebdo du 28 Avril

Ça va péter. Des cafés étudiants du coeur de Bordeaux aux stations de taxis de la métropole, en passant par les villages viticoles du Médoc ou de l’Entre-deux-Mers, la phrase revient comme un leitmotiv. Ça va péter. Non pas tant comme une prédiction – en matière sociale, l’avenir est souvent hasardeux. Non, plutôt comme l’expression d’une immense frustration au lendemain de l’élection présidentielle. La participation a pourtant été supérieure à la moyenne nationale. Mais entre une ville à majorité verte qui a donné un tiers de ses voix au premier tour à Emmanuel Macron, une métropole qui a favorisé l’Insoumis Jean-Luc Mélenchon et le reste du département qui a souvent placé Marine Le Pen en tête, nombreux sont les électeurs à ne pas se reconnaître dans le résultat du 24 avril. Et les promesses d’Emmanuel Macron d’écouter mieux, de gouverner autrement n’y changent rien. La colère est là. 

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Les élus locaux le savent. « Emmanuel Macron a un socle solide pour un président sortant, mais il y a deux signaux d’alerte : les jeunes de la métropole sur les sujets « climat » et les territoires ruraux qui se sentent exclus des évolutions de ce pays », reconnaît Catherine Fabre, députée LREM de Bordeaux. A l’ouest, au nord ou à l’est de la métropole, dans des zones comme le Médoc, le Blayais ou le Libournais, Marine Le Pen a réalisé au premier tour jusqu’à plus de 40% des voix, en progression par rapport à 2017. Au second tour ? 59,9% à Lesparre-Médoc, 50,8% à Castillon-la-Bataille, 50,5% à Blaye, et même 69,45% au second tour dans la commune de Braud-et-Saint-Louis. Karine Nouette-Gaulain est maire depuis 2021 du Temple, 600 habitants dans le Médoc, 35 kilomètres à l’ouest de Bordeaux. Près de 33% des habitants y ont opté pour Marine Le Pen au premier tour, 51,79% au second : « Je ne suis pas certaine que ce soit un vote d’idée, mais cela traduit une fracture, un besoin de rassemblement. Nous, élus, allons devoir accélérer sur des projets pour y répondre ». « La crise de la représentation est encore plus forte qu’au moment des gilets jaunes », renchérit Magali Della Sudda, chercheuse à Sciences Po Bordeaux, qui coordonne depuis trois ans une enquête sur les « ronds-points ». 

Manifestation de "gilets jaunes" à Bordeaux, le 9 février 2019. Le mouvement a été très actif.
Manifestation de « gilets jaunes » à Bordeaux, le 9 février 2019. Le mouvement a été très actif. afp.com/MEHDI FEDOUACH

En Gironde, le « ça va péter » résonne d’autant plus fort que personne n’a oublié que le département fut, en 2018, un des moteurs du mouvement des gilets jaunes. Sur la carte de la France contestataire de l’époque, les ronds-points de Sainte-Eulalie, de Saint-Macaire-Langon ou du péage de Virsac s’imposent comme des incontournables. Et Bordeaux la modérée, dirigée par des maires de droite bon teint pendant 75 ans jusqu’à sa bascule verte de 2020, a connu chaque samedi d’inédites manifestations avec des milliers de personnes. Aujourd’hui comme hier, la colère se nourrit du déséquilibre entre Bordeaux et le reste du territoire. Voilà des années que la métropole grossit, jusqu’à regrouper 800 000 des 1,6 million d’habitants du département. Et pas n’importe quels profils : plutôt des cadres, aisés. Avec la rénovation du centre-ville et la ligne TGV qui a mis Paris à deux heures en 2017, les prix de l’immobilier se sont envolés. Les classes moyennes ou populaires ont, elles, été contraintes de s’éloigner, parfois à des dizaines de kilomètres. L’activité économique restant encore dans la métropole, ces travailleurs sont obligés de faire le trajet chaque jour. Sans autre choix que la voiture, les transports collectifs restant insuffisants. Chaque matin, les embouteillages sur la rocade ou le pont d’Aquitaine en témoignent. 

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Alors quand le coût du carburant grimpe en flèche comme ces dernières semaines, le ressentiment suit la même trajectoire. A Saint-Macaire, au sud-est de Bordeaux, ils sont un petit groupe de gilets jaunes toujours actifs. Philippe* est l’un d’eux. Il exerce un métier précaire qui nécessite d’avoir un véhicule. « En cinq ans, notamment avec l’absence d’activité due au Covid, j’ai perdu 40 à 50% de mon pouvoir d’achat. Ce qui m’a fait sortir sur le rond-point, je le vis dix fois plus aujourd’hui « , note-t-il. Bien sûr, il bénéficie du coup de pouce gouvernemental sur l’essence, mais ce jour-là, le gasoil est encore à 1,78 euro au supermarché voisin. « J’ai la désagréable impression de faire l’aumône, moi, je voudrais juste vivre de mon travail », ajoute-t-il, inquiet à l’idée que son fourgon, qui multiplie les caprices au démarrage, le lâche. Ses camarades sont à peine mieux lotis. « Quand on va bosser, on crame du gasoil, on n’a pas le choix », lâche l’un. « On nous dit qu’il faut être raisonnable, moins chauffer. Mais on le fait déjà, par obligation », ajoute un autre. Et même s’ils développent le troc – des tomates contre du bois -, le système D a ses limites : « Avec le pompiste, ça ne marche pas. » 

La rocade de Bordeaux est, aux heures de pointe, très encombrée. Dans la région, la voiture est incontournable... et le prix de l'essence un énorme enjeu.
La rocade de Bordeaux est, aux heures de pointe, très encombrée. Dans la région, la voiture est incontournable… et le prix de l’essence un énorme enjeu. Hans Lucas via AFP

En Gironde, le taux de chômage a nettement baissé, mais la question du « comment je vais m’en sortir ? » revient sans cesse. Nathalie travaille en psychiatrie et voit les agents de service s’inquiéter d’un changement de règles dans le groupement hospitalier dont elles dépendent. Demain, elles pourraient, en fonction des besoins, être affectées dans un établissement à plusieurs dizaines de kilomètres de chez elles. Coût, fatigue, désorganisation de la vie de famille, le ras-le-bol guette. Delphine, du collectif gilets jaunes de Bassens, au nord de Bordeaux, est auxiliaire de vie à domicile. En février, avec le prix de l’essence, elle ne s’en sortait plus. Elle a envisagé d’arrêter de travailler jusqu’au prochain salaire. Elle a fini sur la réserve de carburant.  

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Les fins de mois difficiles passent d’autant moins bien qu’elles se doublent d’une crise identitaire. Avec le sentiment de perdre un cadre de vie qu’on a aimé, d’être un peu méprisés par les « Bordelais » ou les « Parisiens » et de sentir le fossé se creuser entre la ville et le reste du territoire. « Il y a une polarisation autour de ce que représente Bordeaux. Et pas seulement l’urbain contre le rural, le riche contre le pauvre, mais aussi une ville métissée, multiculturelle, intégrée dans une économie-monde « , analyse Vincent Tiberj, politologue à Sciences Po Bordeaux. Au Temple, Karine Nouette-Gaulain le mesure à l’opposition farouche que suscite un projet de « champs captants » auprès de ses administrés. La métropole voudrait puiser dans la nappe phréatique sous les forêts de pins du village et amener l’eau à Bordeaux qui en manque cruellement. Dans cette région où les forêts sont privées, où elles se transmettent de père en fils, l’idée de mettre en péril cet héritage fait peur. « Dans le Médoc, les gens sont très fiers de leur territoire et heureux d’y vivre, mais ils ont l’impression que tout est fait pour la métropole et qu’ils sont les laissés-pour-compte », constate l’édile, qui rappelle aussi la faible fréquence des transports publics et la présence d’un seul établissement de soins

 » Je ne suis pas du genre à m’enchaîner aux arbres, mais je me découvre en colère »

Au sud du département, le projet de ligne à grande vitesse qui doit rapprocher Toulouse de Bordeaux suscite les mêmes réticences. Avec l’idée que tout est fait pour les « Parisiens » quand rien n’est prévu pour les trains du quotidien et au prix, là encore, de la destruction de forêts. Ce qui a fait déborder le vase ? L’instauration, pour boucler le financement, d’une taxe supplémentaire pour tous les habitants situés à moins d’une heure d’une gare TGV. « Qu’on le prenne ou pas ! Vous vous rendez compte ? », note une opposante. Les associations espèrent arriver à monter une journée de mobilisation début juin. Valérie est encore d’une autre école. Il y a deux ans, à 50 ans, cette habitante de Pessac décide pour la première fois de s’engager, elle choisit le Groupement national de surveillance des arbres. Depuis, elle a défendu des dossiers face à des projets immobiliers, mais a rencontré beaucoup d’échecs. « J’ai l’impression que, quand j’alerte sur notre cadre de vie, le fait qu’on va moins bien respirer, on me répond : « on s’en fout ». Moi, qui ne suis pas du genre à m’enchaîner aux arbres, je me suis découvert des colères pas possibles », regrette cette électrice de Mélenchon au premier tour, du côté du vote blanc pour le second.  

Les collectifs de Gilets jaunes tentent de renouer avec la fraternité des débuts (ici, un arbre de Noël dans le campement de Sainte-Eulalie, au nord de Bordeaux, le 17 décembre 2018)
Les collectifs de Gilets jaunes tentent de renouer avec la fraternité des débuts (ici, un arbre de Noël dans le campement de Sainte-Eulalie, au nord de Bordeaux, le 17 décembre 2018)afp.com/GEORGES GOBET

Les mécontentements collectifs et individuels s’amplifient, s’enchevêtrent, s’amoncellent, mais peuvent-ils se transformer en colère de rue ? A Saint-Macaire, on est loin des occupations de ronds-points des débuts, de cette « cabane » que l’on avait créée dans un champ, puis à l’ancienne gare, avec marché citoyen et accueil de sans-abri. Sur le bâtiment rose de la SNCF, ne restent plus que quelques traces, comme ce slogan « il n’y a ni justice, ni liberté lorsque l’argent est roi » ou ce panneau « maison du peuple » sur le toit. Mais ils sont encore une quinzaine ou une vingtaine à entretenir l’esprit de 2018. Ils font des assemblées citoyennes toutes les semaines, imaginent un système politique, mélange de solidarités locales et de démocratie directe. Ils observent avec attention les modèles qui se développent, le maraîchage, l’habitat léger. « On ne veut pas seulement renverser la table, mais construire une table alternative », lâche l’un d’eux. L’élection ne les a pas passionnés. Même si Mélenchon avait été élu, ça n’aurait pas changé grand-chose à leurs yeux. Ils se sont retrouvés avec d’autres le 27 mars lors d’une journée « inter-ronds-points » pour reprendre langue. Ils savent que ce sera long pour faire nombre. Trop de peurs, d’amendes à payer, de répression policière.  

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Dans le groupe qui réunit les collectifs girondins de Bassens et Sainte-Eulalie et de Samazan dans le Lot-et-Garonne, l’impatience est plus palpable. Tous les samedis, ces gilets jaunes, parfois néo-militants, parfois ex-syndicalistes, continuent à aller sur les ronds-points. Pour se retrouver. Pour montrer à la population qu’ils sont là. Ils rêvent de référendum d’initiative citoyenne, en veulent aux politiques et aux médias de cacher la vérité au « petit peuple ». Ils ont voté pour garder le droit de s’exprimer, mais se disent « anti-système ». Un peu avant Noël, quand le gouvernement a annoncé le chèque énergie de 100 euros, ils ont distribué de faux billets, avec leurs revendications au dos et une crotte en chocolat. Les automobilistes les encouragent, mais ne vont pas jusqu’à les rejoindre. « Les gens sont résignés. Ils demandent ‘où sont les gilets jaunes ?’. Comme si c’était forcément à nous d’aller au carton », s’insurge Patrick. Certains en viennent même à souhaiter que les gilets jaunes s’effacent pour laisser la place à autre chose. Les autres protestent, attachés qu’ils sont à ce qu’ils ont vécu ensemble, les occupations, les manifs, les gardes à vue parfois. D’ailleurs, ils gardent sur leur tableau de bord le vêtement fluorescent pour montrer qu’ils ne renoncent pas.  

Manifestation pour le climat, le 9 mai 2021 à Bordeaux.
Manifestation pour le climat, le 9 mai 2021 à Bordeaux. afp.com/Philippe LOPEZ

Mais les gilets jaunes ont du mal à fédérer autour d’eux, même lorsqu’ils ne revendiquent aucune affiliation politique et surtout pas celle de l’extrême droite. Exemple avec les taxis qui s’inquiètent de la nouvelle ristourne (20,4% au lieu de 16,5%) à accorder aux clients du transport médical à la demande de la caisse d’assurance maladie. Eric Roulière-Laumonier, vice-président du syndicat des taxis girondins, n’exclut pas de remobiliser, mais pas question de mélanger les combats : « On est des gilets jaunes dans notre tête, mais on est d’abord des professionnels », insiste-t-il. Fin mars, ses adhérents avaient pourtant manifesté avec des transporteurs routiers et des agriculteurs sur la question du prix du carburant. Du côté des mouvements « climat » comme Extinction Rebellion, Youth for Nature ou d’autres qui rassemblent beaucoup de jeunes, on ne se reconnaît pas non plus dans les revendications des gilets jaunes, ni dans leurs modes d’action. « A un moment, il y a eu des tentatives de rapprochement, mais le mouvement gilets jaunes est trop protéiforme, il y en a qui sont soucieux du climat et d’autres, plus « motards en colère » », rappelle Vincent Tiberj. 

Si personne n’ose s’avancer sur le tempo ou l’ampleur d’une future mobilisation, beaucoup en Gironde pressentent que le moindre événement pourrait servir de détonateur, maintenant qu’Emmanuel Macron est réélu. « Qu’est-ce qu’on fait de l’électorat qui s’est tourné vers nous ? Il faut absolument qu’on le maintienne, via des associations ou autres », s’interroge Cécilia Fonseca, de la France Insoumise. Même volonté de la part de Catherine Fabre, de LREM : « Hors de la métropole, il faut donner des gages, les gens sont échaudés, défiants ». Mais elle s’inquiète de sa capacité à faire passer le message : « C’est vrai que quand vous collez au réel, les solutions sont moins flamboyantes que les fantasmes ». Et de réclamer du temps. Le temps de développer des transports, d’encourager au renouvellement du parc automobile, le temps de réconcilier Bordeaux et sa périphérie. Mais un temps que personne, et surtout pas les plus désemparés ou les plus en colère, n’est disposé à accorder à Emmanuel Macron. Car s’il est bien un sujet qui réunit tous ces mécontents, c’est la détestation qu’ils partagent pour le locataire de l’Elysée.  

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