Guerre d’Ukraine: nous sommes entrés dans la phase de tous les dangers

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Alors que le conflit est entré dans son troisième mois, toutes les parties prenantes sentent bien que l’on va vers un dénouement. Du côté russe, nous avons affaire au déploiement d’une raison d’Etat, qui se rapproche par étapes de son objectif. Mais du côté occidental, on a vécu depuis le début du conflit largement dans le déni de réalité. Le retour au réel est le moment de tous les dangers. Et ceci d’autant plus que l’on ne sait pas comment peut réagir la partie ukrainienne, que les Occidentaux ont bercée de tous les espoirs pour ensuite ne la soutenir que partiellement. Il n’y a rien de plus dangereux que l’énergie du désespoir. 

Alors que la guerre d’Ukraine est entrée dans son troisième mois, la stratégie russe est devenue parfaitement lisible: à l’abri de la dissuasion nucléaire modernisée des missiles hypersoniques et s’appuyant sur une capacité sophistiquée de frappes balistiques précises pour clouer au sol et détruire l’aviation, casser l’infrastructure aéroportuaire, ferroviaire et peut-être demain routière de l’armée ukrainienne et pour priver Kiev de ses ressources en pétrole, en véhicules, en artillerie et en munitions, l’armée russe a déployé au sol des actions limitées et prudentes. La Russie a l’art militaire de sa démographie. Fini le temps où les tsars ou les dirigeants soviétiques gaspillaient les vies humaines. Autant le recours aux missiles Kalibr, Iskander ou  Kinjal est impressionnant, autant l’avancée prudente au sol est peu spectaculaire. Elle a d’ailleurs conduit beaucoup d’observateurs occidentaux à expliquer que la Russie était en train de perdre la guerre. 

En fait, comme nous l’expliquions dès la fin mars, l’objectif russe n’a jamais été de conquérir toute l’Ukraine; mais de prendre des gages pour forcer le gouvernement ukrainien à négocier.  Comme le gouvernement ukrainien, à la fois sous la pression des Américains et sous celle des radicaux du régime kiévien, n’a jamais voulu sérieusement négocier, les Russes ont adapté, début avril, leur stratégie: au lieu d’un déploiement de forces armées allant jusqu’à Kiev, ils sont entrés dans une logique de menace d’une partition territoriale. A partir de l’Est et du Sud du Donbass, ils élargissent progressivement la superficie ukrainienne sous leur contrôle direct ou sous celui des républiques sécessionnistes de Lougansk et de Donetsk. 

La stratégie au sol n’a – pour l’instant – pas changé mais elle s’est adaptée sous la conduite du Général Dvornikov (photo ci-dessus). Elle repose sur une conquête lente et méthodique visant à déloger les grappes de troupes ukrainiennes dispersées à travers les villages de l’ouest du Donbass. Avant des batailles urbaines plus dures, qui ressembleront sans doute à celle de Marioupol: à Slaviansk et à Kramatorsk.  

On peut raisonnablement penser qu’une fois l’armée ukrainienne du Donbass vaincue, les poussées vers Kharkov au nord et vers Odessa au sud sont l’objectif ultime de l’armée russe, au cas où la partie ukrainienne ne voudrait pas négocier. Comme me le disait un ancien officier américain lucide il y a deux jours: “Plus les Ukrainiens attendent pour négocier (en écoutant les Américains), plus l’Ukraine qui sortira des négociations sera un territoire rétréci”. 

Le déni de réalité occidental

Ce que je viens de décrire est le déploiement d’une implacable raison d’Etat. Vladimir Poutine réfléchit comme un contemporain de l’impératrice Catherine et de Frédéric II. Voltaire ou Diderot l’auraient compris et ils horrifieraient nos actuels experts parisiens. ces derniers sont en effet plutôt les héritiers de Rousseau. Beaucoup d’émotion et d’irrationalité dans leur appréhension du sujet. Ils se sont jetés à corps perdu aux côtés de l’Ukraine – d’une Ukraine qui n’existe que dans leur imagination exaltée. Car loin d’une nation unie pour sa liberté, nous avons un peuple déchiqueté, dont les classes moyennes ont accéléré un mouvement d’exode qui avait commencé dès les années 1990; et dont les classes populaires subissent avec fatalisme un conflit qui n’est qu’une nouvelle “catastrophe” – après les guerres mondiales, le stalinisme, la “perestroïka”, les oligarques et Maïdan. Contrairement à ce que pensent nos commentateurs de salon, Maïdan est très mal ressenti dans la population ukrainienne puisque cela a jeté le pays dans une guerre civile (au Donbass), l’apparition de milices fascisantes et un élargissement du fossé entre les oligarques et le reste de la population. 

Depuis la fin février, l’Occident vit dans le déni de réalité. Non, l’Ukraine ne peut pas gagner la guerre – malgré tous les instructeurs de l’OTAN et les mercenaires engagés du côté ukrainien. Non, la Russie ne cèdera pas aux sanctions car elle s’y est préparée depuis 2014. Non, la popularité de Vladimir Poutine ne s’effondrera pas (au contraire, même les instituts d’opinion pro-occidentaux constatent qu’elle monte). Non, Vladimir Poutine ne bluffe pas quand il met ses forces nucléaires en état d’alerte maximale. 

La Russie n’est ni l’Irak de Saddam Hussein, ni la Yougoslavie de Milosevic, ni la Libye de Kadhafi. Libre à nous de juger que Poutine est un personnage aussi peu recommandable que ces dictateurs déchus et défunts. La résistance des Talibans ou celle d’Assad en Syrie aurait dû nous mettre en garde contre l’idée qu’il suffisait d’attirer Vladimir Poutine dans un conflit en Ukraine pour le faire tomber. 

Remarquons aussi au passage  que la guerre nous fait horreur quand elle est menée par Vladimir Poutine dans un autre pays européen. Mais nous n’avons jamais eu d’empathie pour les soldats irakiens carbonisés par des” faucheuses de marguerite” en 1991 ni pour les enfants irakiens victimes du blocus des années qui ont suivi; ni pour les centaines de milliers de morts causées dans les populations civiles par le chaos des guerres américaines. Nous ne nous étions pas émus des souffrances causées par ces guerres de Yougoslavie que l’Union Européenne a été bien incapable d’arrêter. 

Tant mieux si nous commençons à prendre conscience que la guerre ne devrait pas être le moyen de résoudre les tensions entre les nations. Après tout, c’est ainsi que pensaient nos grands-parents quand ils ont “fait l’Europe”. Mais cela veut dire commencer à regarder la réalité. 

Or, pour l’instant, c’est le contraire que font nos dirigeants: 

+ le président Macron a placé la France de facto dans une situation de guerre avec la Russie puisqu’il annonçait, trois jours avant le second tour de la présidentielle que des soldats ukrainiens seraient entraînés en France au maniement d’armes qui allaient être livrées à leur pays. Pour qui est informé, ce n’est rien de nouveau; les informations qui circulent sur des officiers des services encore coincés à Marioupol ou sur sur des combattants français engagés en Ukraine ne sont peut-être que des rumeurs mais elles disent bien le malaise qui agite l’opinion française. 

– Pendant longtemps longtemps, on a répété “l’Europe c’est la paix”. Or que font les dirigeant des institutions fédérales (Ursula von der Leyen, Josep Borell)? Ils se rendent à Kiev pour encourager l’Ukraine à continuer le conflit. 

-C’est sans doute aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne que l’on est le plus lucide sur l’issue inéluctable du conflit  (à moins que l’OTAN entre en guerre; mais qui voudrait une guerre nucléaire?). Eh bien c’est là aussi que l’on est le plus enclin à fournir des armes – y compris lourdes à l’Ukraine afin de prolonger le conflit. 

Mais, ce faisant, les puissances anglo-saxonnes ne font que renforcer un mécanisme absolument terrible: faire miroiter au gouvernement de Kiev des promesses que l’on ne tiendra pas. 

L’Occident a-t-il créé un pouvoir ukrainien hors de contrôle? 

Lorsque l’on lit les textes et les prises de position américaines depuis une bonne dizaine d’années, on s’aperçoit que l’Ukraine n’est qu’un pion sur l’échiquier géopolitique mondial. Et donc les Etats-Unis peuvent sacrifier le pion si leur intérêt le réclame. L’attitude actuelle de Washington consiste à pousser le plus loin possible une déstabilisation de la Russie. Mais s’il se confirme que (1) la Russie tient le choc des sanctions et que (2) Les USA ne réussissent pas à élargir la coalition des pays prêts à se joindre aux sanctions. En particulier, les visites répétées à New Delhi n’ont pas fait bouger le gouvernement indien de sa position de neutralité. 

On peut donc imaginer que les Etats-Unis décident, du jour au lendemain de laisser tomber l’Ukraine pour traiter avec la Russie. Ils y ont d’autant plus intérêt qu’ils ont beaucoup gagné dans ce conflit d’avoir – apparemment – durablement soumis l’Europe et renforcé l’OTAN. 

Le problème, c’est que l’on ne maîtrise pas toujours les forces que l’on a déclenchées. 

+ Les livraisons d’armes de pays de l’OTAN sont non seulement une manière indirecte de faire la guerre à la Russie mais elles sont devenues la cible de tirs russes sur le territoire ukrainiens. De facto, une situation de guerre entre la Russie et l’OTAN se met en place, même si elle est indirecte. Première source de tensions qui peuvent envenimer la situation. 

+ Ce que l’on savait depuis longtemps en puisant aux bonnes sources devient de notoriété publique: l’armée ukrainienne est conseillée, entraînée, soutenue par des éléments étrangers, en particulier occidentaux. Jusqu’où pourra-t-on considérer que l’OTAN n’était pas déjà en guerre avec la Russie si les opinions publiques s’enflamment. 

+ Plus profondément, quel est le degré d’implication réelle des pays occidentaux. Les Ukrainiens réussiraient-ils à tenir si longtemps face à l’armée russe sans un certain nombre d’informations transmises en temps réel sur les mouvements de l’armée russe? Qu’en est-il vraiment de l’origine du naufrage du Moskva, par exemple, dont on imagine difficilement que l’armée ukrainienne l’ait touché (et coulé) seule? 

Mais l’élément de déstabilisation le plus fort est constitué par le gouvernement ukrainien  lui-même. Son comportement est erratique depuis le début du conflit. Passe qu’on ait fait le bravache, comme Zelenski, avant le 24 février. Mais, après le début de la guerre, le seul intérêt ukrainien était de négocier le plus vite possible avec les Russes. 

Or Zelenski n’a jamais joué le jeu de la négociation; ni avant la guerre quand Olaf Scholz lui proposait d’éviter la guerre en échange de la neutralisation du pays; ni depuis lors, bien qu’il voie son armée progressivement détruite. 

En position d’infériorité dès le départ – malgré la supériorité numérique de son armée  au sol –  le gouvernement de Kiev joue de provocations de plus en plus corsées. 

+ il y a d’abord eu la tentative de faire croire à un incident nucléaire provoqué par la Russie. 

+ Puis il y a eu la dénonciation des massacres de Boutcha -à propos duquel aucune enquête internationale sérieuse n’a eu lieu jusqu’à aujourd’hui

+ Ensuite, les réseaux sociaux ukrainiens ont essayé de lancer la nouvelle d’une attaque chimique à Marioupol mais ça n’a pas pris. 

+ A présent, les Ukrainiens se lancent dans une opération beaucoup plus risquée et qui représente le premier vrai risque d’internationalisation du conflit. En suscitant des attentats dans cette mince langue de terre coincée entre elle et la Moldavie,la  Transnistrie, république sécessionniste de la Moldavie – bien que non reconnue internationalement – et où sont stationnés 1500 soldats russes de force d’interposition. On est sur un territoire exigu; où les troupes russes stationnées pourraient être prises en otage. La Roumanie, membre de l’OTAN, est très proche géographiquement. 

Depuis plusieurs jours, les Russes avertissent contre une possible provocation ukrainienne et parlaient plutôt d’une fausse attaque chimique. Mais la tentative de déclencher des représailles du gouvernement de Transnistrie pour forcer la Moldavie – et derrière elle la Roumanie et l’OTAN – à intervenir est beaucoup plus simple à mettre en oeuvre et beaucoup plus susceptible de créer un engrenage. 

Au fond, la question qu’il faut se poser, c’est : quel intérêt les dirigeants ukrainiens ont-ils à négocier? Surtout à partir du moment où ils ne l’ont pas fait immédiatement et leur perspective de garder leur pas dans les frontières actuelles s’amenuise tous les jours. 

Les Américains ont suscité de faux espoirs, prêts à virer au cauchemar pour les dirigeants ukrainiens. Et du cauchemar peut sortir une crréature vengeresse préférant entrainer le monde dans sa chute plutôt que de renoncer à des rêves intenables. Là est la danger des prochaines semaines. 

Le duc de Richelieu, gouverneur d’Odessa de 1804 à 1815. 

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