Le calvaire oublié des Arméniens du Haut-Karabagh

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Plus d’un an et demi après la guerre qui a opposé l’Azerbaïdjan aux Arméniens du Haut-Karabagh, le grignotage azéri se poursuit dans l’indifférence totale de la communauté internationale. La petite république craint même d’être trahie par le gouvernement arménien. 

Par  Anne-Sophie Retailleau. Valeurs actuelles

Publié le 29 avril 2022

La foule se masse pour un dernier adieu au cimetière militaire de Yerablur. © TASS/ABACA

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Au service de maternité de l’hôpital de Chouchi, une jeune mère serre dans ses bras son nourrisson pour le réchauffer dans une salle qui n’atteint pas les 14 °C. Comme tous les habitants de la république indépendantiste, elle affronte un autre vieil ennemi, le froid. Pendant plusieurs semaines, alors que les températures extérieures sont négatives, la population va vivre sans gaz, la principale source de chauffage dans la région. En cause, le sabotage du seul gazoduc qui alimente le Haut-Karabagh. L’armée azérie continue par tous les moyens sa pression pour reprendre le contrôle d’une province qui, selon le droit international, appartient à l’Azerbaïdjan. Malgré les différentes médiations, il aura fallu attendre le 19 mars pour que le gazoduc puisse enfin être réparé. Mais les Azéris ont installé une vanne qui leur permet désormais de couper à leur guise l’arrivée de gaz. De quoi rendre la vie des habitants insupportable.

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Plus d’un an après le cessez-le-feu censé mettre fin aux hostilités entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie pour le contrôle de la région du Haut-Karabagh, les forces de Bakou profitent du conflit en Ukraine pour multiplier les incidents et la confrontation se poursuit loin des regards.

Cet épisode n’est qu’un exemple parmi d’autres du calvaire que subissent les Arméniens depuis la fin d’une guerre qui a fait en tout plus de 6 500 morts. Sans chauffage, les écoles ont fermé, et les services de santé sont démunis. « On est au bord d’une crise humanitaire, l’Azerbaïdjan maintient une politique de pression intense », nous explique Hovhannès Guévorkian, le représentant de l’Artsakh en France, ambassadeur de facto de la république arménienne autoproclamée. Entre les intimidations quotidiennes, les menaces, les déplacements forcés, l’Azerbaïdjan pousse les Arméniens à bout.

De fausses attaques et des menaces de mort

Au-delà d’une lutte pour le contrôle du territoire, Bakou fait tout ce qui est possible pour le vider de ses habitants arméniens. « Ils détruisent systématiquement les cimetières, les églises, pour effacer toute présence arménienne dans la région, note encore Hovhannès Guévorkian, ils menacent la population en permanence pour la pousser à partir. » Alors que le président azerbaïdjanais Aliev, en novembre 2020, disait vouloir « chasser les Arméniens comme des chiens », les militaires annoncent toujours dans des haut-parleurs à la population arménienne de fausses attaques et lancent des menaces de mort.

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« Il s’agit d’un conflit territorial, mais aussi d’un projet très clair d’épuration ethnique par l’Azerbaïdjan, qui ne veut pas seulement occuper cette enclave, mais aussi en faire disparaître tout lien avec le peuple arménien », explique François-Xavier Bellamy. L’euro député, très investi dans la défense de la cause arménienne, a travaillé à la rédaction d’une résolution d’urgence pour la protection du patrimoine en Arménie. Au Haut-Karabagh, les Azéris entreprennent une action de destruction délibérée du patrimoine culturel et religieux.

Pour Jean-Christophe Buisson, directeur adjoint de la rédaction du Figaro magazine, qui a largement couvert le conflit et s’est rendu sur place, l’attitude des autorités azerbaïdjanaises manifeste une volonté de déshumanisation de la population. « Sous le prétexte d’appropriation culturelle par les Arméniens d’une province officiellement azerbaïdjanaise, les Azéris visent en réalité à éradiquer toute trace d’arménité dans la région. Ce sont les prémices d’une véritable épuration ethnique, par la technique de la “terreur douce” », prévient-il.

“Un peuple a le droit de disposer de lui-même”

Alors que les forces azerbaïdjanaises, soutenues en sous-main par la Turquie, continuent d’avancer dans les territoires situés au-delà de la limite fixée par le cessez-le-feu, la région est loin d’être revenue au calme. En mars, la Russie, initiatrice de l’accord entre les belligérants, a dénoncé la violation par l’Azerbaïdjan du cessez-le-feu. Des tirs sporadiques sont lancés dans certaines parties du territoire.

C’est la technique de “l’empiétement rampant”. Par petites avancées, à des moments stratégiques, l’Azerbaïdjan avance en Artsakh, contraignant les habitants des petits villages à quitter leurs terres. Il y a quelques semaines, les forces azéries ont occupé deux villages au-delà de la limite fixée par l’accord de cessez-le-feu. Si la Russie est intervenue pour en reprendre le contrôle, les Azéris restent néanmoins présents dans la région, empêchant les 400 habitants évacués de regagner leurs maisons.

la communauté internationale qui n’aura pas pris une seule sanction contre le régime de Bakou, et encore moins contre la Turquie qui l’arme et le conseille.

Alors que tous les regards se portent sur la guerre en Ukraine, la communauté internationale a une raison de plus pour se détourner du conflit au Haut-Karabagh. Hovhannès Guévorkian s’insurge de cette inaction. Aujourd’hui, la seule protection dont disposent les Arméniens du Haut-Karabagh repose essentiellement sur la Russie. Et le conflit russo-ukrainien a un double effet sur la situation en Artsakh. Tout d’abord, la guerre en Ukraine a contraint Moscou à réduire ses effectifs de moitié. Jusqu’alors, 4 000 hommes avaient été déployés pour protéger le Haut-Karabagh. Les Arméniens craignent le départ des soldats russes qui sont les seuls à s’interposer sur le terrain. Ensuite, l’Azerbaïdjan resserre l’étau, alors que l’Arménie se trouve isolée, sinon complètement abandonnée, par la communauté internationale qui n’aura pas pris une seule sanction contre le régime de Bakou, et encore moins contre la Turquie qui l’arme et le conseille.

« C’est impensable que dans la communauté internationale, on mette sur le même plan l’Azerbaïdjan, pays totalitaire reconnu comme tel par plusieurs ONG, et un pays qui respecte la démocratie », proteste Hovhannès Guévorkian. Il insiste sur les violations du droit international par l’Azerbaïdjan dans ce conflit, à commencer par l’accord de cessez-le-feu. Le diplomate appelle toujours à la reconnaissance par la communauté internationale de la république autonome d’Artsakh. « Il est reconnu qu’un peuple a le droit de disposer de lui-même et de réclamer son autodétermination et c’est le cas pour le Haut-Karabagh », rappelle-t-il. Pour Jean-Christophe Buisson, le calvaire des Arméniens épuise une population qui s’interroge sur son futur : « Aujourd’hui, aucune mère ne souhaite que son fils aille mourir pour le Haut-Karabagh, explique-t-il , la population a tant souffert de la guerre, il y a eu une véritable saignée chez les jeunes partis au combat. » Lassés par le harcèlement quotidien dont ils font l’objet, de nombreux Arméniens du Haut-Karabagh commencent à perdre espoir et envisagent de quitter la région. « Qui voudrait que ses enfants vivent dans de telles conditions ? », interroge aussi Hovhannès Guévorkian.

En Europe, de rares initiatives sont prises pour porter la voix des Arméniens du Haut-Karabagh. L’eurodéputé François-Xavier Bellamy estime qu’un premier pas a été franchi en « brisant le silence sur la situation en Arménie »« Le courage et la détermination du peuple arménien sont un exemple pour nous, nous ne pouvons détourner le regard », affirme l’élu. Avec plusieurs députés européens, dont Nathalie Loiseau (Renew Europe) et Emmanuel Maurel (Groupe de la Gauche au Parlement européen), le chef de file des LR au Parlement européen a demandé l’envoi d’une mission de l’Unesco au Haut-Karabagh pour la protection du patrimoine culturel arménien. En France, la cause arménienne est également défendue par de nombreux élus. Dès 2020, les parlementaires au Sénat et à l’Assemblée nationale ont adopté une résolution demandant à l’exécutif de reconnaître la république du Haut- Karabagh, contre l’avis du gouvernement.

Le chemin de croix des Arméniens se poursuit

Sensible à cette prise de conscience, Hovhannès Guévorkian estime qu’il s’agit d’un symbole fort. Mais pour lui, il faut aller plus loin. Le représentant du Haut-Karabagh en France s’insurge du deux poids deux mesures entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie en Occident. « C’est désolant de constater que la communauté internationale ne bouge pas, voire que certains États considèrent l’Azerbaïdjan comme un partenaire économique ordinaire », explique-t-il. Autre sujet de préoccupation majeur, de nombreux prisonniers de guerre sont détenus par l’Azerbaïdjan, dont des civils. Malgré les réclamations faites par l’Arménie, Bakou refuse toujours de les libérer.

Mais qu’en est-il de l’avenir de cette région ? Pour Hovhannès Guévorkian, le seul espoir de l’Artsakh est un réveil de la communauté internationale, sans lequel l’Azerbaïdjan poursuivra sa politique de dépopulation des communautés arméniennes de la région. « Nous sommes très inquiets, il ne reste que cette solution, nous ne nous pourrons pas tenir indéfiniment, s’alarme-t-il, si les choses continuent telles qu’elles, il n’y aura pas d’avenir pour les Arméniens du Haut-Karabagh, l’Azerbaïdjan poursuivra sa politique de terreur pour pousser les Arméniens au départ. » « Pour l’instant, aucun signe positif ne nous permet d’espérer un renversement de la situation », conclut-il, alors que la petite république a déjà perdu plus de 100 000 habitants depuis la défaite de 2020.

Le 7 avril, le Conseil européen a annoncé que des préparatifs pour des pourparlers de paix allaient être mis en place entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Une nouvelle « très positive » pour Moscou. Et pourtant, l’avenir reste incertain au Haut-Karabagh. « L’avenir de l’Artsakh n’a pas été discuté à Bruxelles, ce n’est pas leur préoccupation », affirme Hovhannès Guévorkian.

La faiblesse, pour ne pas dire la fragilité, de la république d’Arménie depuis la défaite de 2020 remet en question sa capacité de garantir la sécurité des Arméniens d’Artsakh

Pour ceux qui revendiquent l’autodétermination de la région sécessionniste, cette nouvelle étape ne va pas dans le bon sens. « La faiblesse, pour ne pas dire la fragilité, de la république d’Arménie depuis la défaite de 2020 remet en question sa capacité de garantir la sécurité des Arméniens d’Artsakh, explique le diplomate. Dans ces conditions, la menace d’un nettoyage ethnique à l’encontre de la population d’Artsakh, ligne politique adoptée sans complexe par Aliev, est plus que jamais réelle. » « La guerre a profondément changé la donne, de nombreux jeunes hommes arméniens ont été sacrifiés pendant la guerre des quarante-quatre jours en 2020, ajoute Jean-Christophe Buisson. Cette population souffre, il faut comprendre qu’aujourd’hui, il n’existe plus de perspective d’épanouissement pour les Arméniens du Haut-Karabagh. »

Comme si le génocide de 1915 n’avait pas eu lieu, le long chemin de croix du peuple arménien se poursuit. La perspective de négociations directes entre Erevan et Bakou qui pourrait être une bonne nouvelle n’est aujourd’hui qu’un nuage de plus au-dessus du destin arménien. En Artsakh, on s’inquiète qu’un accord économique avec Bakou et Ankara, soutenu par Bruxelles qui fait pression sur Erevan, n’aboutisse qu’au lâchage de la petite république. Un renoncement du gouvernement de Nikol Pachinian qui n’annonce rien de bon pour le futur de l’Arménie elle-même…

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