Gérard Araud – Où nous mène l’escalade en Ukraine ?…A LIRE…

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CHRONIQUE. Poutine agite l’arme nucléaire et Biden promet de déverser des tonnes d’armes en Ukraine, faisant peser sur l’Europe une menace toujours plus grande.

Le president russe Vladimir Poutine regarde le 20 avril 2022 le lancement d'un missile Sarmat, capable de transporter une charge nucleaire sur des milliers de kilometres.
Le président russe Vladimir Poutine regarde le 20 avril 2022 le lancement d’un missile Sarmat, capable de transporter une charge nucléaire sur des milliers de kilomètres.© MIKHAIL KLIMENTYEV / Sputnik / Sputnik via AFP

Par Gérard Araud. LE POINT

Publié le 30/04/2022

Jusqu’ici, les Américains et les Européens n’ont pas ressenti le besoin de définir leurs objectifs en Ukraine. Il s’agissait, dans l’urgence, d’apporter leur soutien à l’agressé et de faire payer le prix de son action à l’agresseur. Les États-Unis manifestaient d’ailleurs une retenue à laquelle ils ne nous avaient pas habitués : ils excluaient d’entrée de jeu tout envoi de forces américaines en Ukraine, ils refusaient que la Pologne y livre des avions de combat MiG 29 et ne réagissaient pas aux gesticulations nucléaires de Poutine. L’administration Biden le répétait : la guerre opposait l’Ukraine et la Russie ; Américains et Européens n’étaient pas des belligérants, mais soutenaient la victime de l’agression comme le droit international leur en donne le droit.

Progressivement, cet équilibre s’est rompu des deux côtés. La Russie, qui ne veut pas avouer que ce sont les Ukrainiens qui, par leur résistance courageuse et efficace, ont arrêté son offensive, transforme le piteux comportement de ses forces armées en un combat d’une envergure cosmique, entre le camp du Bien et l’Occident tout entier décadent et nazifié. Elle agite le spectre de la Troisième Guerre mondiale. À la télévision russe, on appelle au recours à l’arme nucléaire sur Berlin, Paris et Londres.

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Changement d’échelle

Moscou commence d’ailleurs à élargir le conflit au-delà de l’Ukraine, en arrêtant ses livraisons de gaz à la Pologne et à la BulgarieDes incidents suspects ébranlent la fragile Moldavie. Mais, en face également, la guerre change progressivement de nature. La Pologne et les pays baltes, au nom de leur histoire et de leur géographie, ont toujours décrit le conflit comme la confrontation entre leur ennemi héréditaire et l’Occident démocratique. Ils appellent donc à une victoire totale sur « Hitler » pour citer le ministre polonais des Affaires étrangères. Il ne s’agit plus seulement de défendre l’Ukraine, mais de refouler la Russie avec l’espoir de la chute de Poutine. Ils peuvent s’appuyer, en Occident, sur l’opinion publique qui s’indigne légitimement des atrocités qu’ont commises les troupes russes en Ukraine. Dans ce contexte, garder la tête froide n’est pas simple. Lorsque Emmanuel Macron prône, avec raison, d’un côté, le soutien à l’Ukraine et, de l’autre, la recherche d’une négociation avec Poutine, on fait de lui, dans les médias sociaux, un nouveau Daladier à Munich.

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Or, ce camp des va-t-en-guerre vient de trouver un écho à Washington. En effet, Joe Biden, dont les seuls débordements avaient été jusqu’ici verbaux lorsqu’il avait traité Poutine de criminel de guerre et évoqué un génocide, en est venu à décrire la politique américaine non plus seulement en termes de défense de l’Ukraine mais comme une confrontation avec la Russie. De son côté, le secrétaire américain à la Défense, Austin, en visite à Kyiv, a expliqué que les États-Unis voulaient affaiblir durablement la puissance russe. Par ailleurs, le Congrès vient de voter un crédit de 20 milliards de dollars pour armer l’Ukraine. Cette somme qui correspond, à elle seule, à trois fois le budget de la défense de ce pays avant-guerre s’ajoute aux 5 milliards déjà transférés. On change là d’échelle ; il n’est pas difficile de sentir qu’à Washington, les succès réels de l’Ukraine sur le terrain ont permis d’espérer qu’on pourrait non seulement repousser l’agression, ce qui était l’objectif initial, mais aussi vaincre de manière décisive l’agresseur. En parallèle, petit à petit, les Européens, de leur côté, transfèrent des armements de plus en plus lourds, de plus en plus sophistiqués.

Quel est notre objectif en Ukraine ?

J’espère évidemment que l’Ukraine défende victorieusement son indépendance et j’approuve le soutien accordé à ce pays héroïque. C’est conforme aux valeurs et à l’intérêt de notre pays. Mais escalade dans le conflit, il y a bel et bien aujourd’hui des deux côtés. Étant donné ses enjeux, elle ne peut résulter de sentiments quelque légitimes qu’ils soient ou d’une démarche de somnambule. Elle doit faire l’objet d’un débat et d’une décision des autorités politiques des États concernés, au premier chef desquels les Européens. Lorsque les États-Unis s’apprêtent à déverser sur l’Ukraine une masse sans précédent d’armements, nous avons le droit et le devoir de nous demander quel en est l’objectif.

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Certes, il s’agit de « vaincre la Russie », mais que signifie cette expression ? S’agit-il d’en revenir au statu quo ante, sur les lignes du 24 février, ou de reconquérir tous les territoires ukrainiens du Donbass à la Crimée ? S’agit-il d’abattre Poutine ? Notre soutien ne peut être aveugle ; il nous engage et engage nos intérêts. Nous sommes prêts à aider l’Ukraine à refouler l’agression, mais le sommes-nous à poursuivre au-delà une guerre qui risque de se prolonger indéfiniment ? Nous savons que la doctrine militaire russe n’exclut pas le recours aux armes nucléaires tactiques sur le champ de bataille. Dans ce contexte, sommes-nous prêts à pousser la Russie, où nous savons qu’une défaite sans appel serait inacceptable, à l’escalade si elle ne trouve pas une manière de sauver la face ? Ce sont là des questions politiquement explosives dans le climat passionnel qui est le nôtre, mais nous devons les poser. Nul ne doit nous entraîner où nous ne voulons pas aller. Le président de la République, qui a déjà su braver les insultes des matamores notamment polonais, devra sans doute le faire de nouveau.

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