Angela Merkel est-elle responsable de la guerre en Ukraine ?

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La controverse fait rage en Allemagne sur le bilan de la chancelière, quatre mois après son départ. Forcée de s’exprimer, elle avait préféré garder le silence.

Par Pascale Hugues, correspondante à Berlin. LE POINT

Publié le 02/04/2022

Angela Merkel a disparu. La chancelière allemande avait promis, en quittant le pouvoir en décembre dernier, de s’abstenir de tout commentaire et bons conseils à l’intention de son successeur Olaf Scholz. Si ce n’est un bref entrefilet dans les journaux mentionnant qu’on lui avait dérobé son porte-monnaie au supermarché, et un communiqué lapidaire condamnant l’invasion russe en Ukraine, on pourrait croire qu’elle n’existe plus. Après quatre mandats à la chancellerie, elle s’est bel et bien éclipsée de la vie politique allemande et européenne, à laquelle elle participa sans relâche depuis la chute du mur de Berlin en 1989.

La guerre déclenchée par Vladimir Poutine l’a pourtant catapultée au cœur du débat public. Quelle est la part de responsabilité de celle qui gouverna l’Allemagnependant 16 ans dans la tragédie que vit l’Ukraine ? Comment cette femme originaire d’Allemagne de l’Est, qui parle russe et a grandi sous un régime communiste, n’a-t-elle rien vu venir ? Comment la si expérimentée doyenne des dirigeants européens a-t-elle pu être si complaisante vis-à-vis du président russe, avec lequel elle a passé tant de temps en tête-à-tête ou au téléphone ? Pourquoi a-t-elle continué à faire confiance, à « courtiser » accusent certains, cet ancien agent du KGB qui officia à Dresde pendant la guerre froide et dont elle n’ignorait pas les traits de caractère ? Et surtout, comment a-t-elle pu commettre l’erreur fatale de rendre son pays aussi dépendant du gaz russe ?

À LIRE AUSSIAngela Merkel, sa vie d’aprèsLa Russie a toujours été proche de l’univers mental d’Angela Merkel. Elle a grandi à Templin, petite ville de garnison de l’Armée rouge à une soixantaine de kilomètres de Berlin. Adolescente, elle gagna un voyage à Moscou pour avoir remporté un concours de langue russe dans son lycée. Elle aime lire Tolstoï et Dostoïevski. Un portrait de la tsarine Catherine la Grande trônait sur son bureau à la chancellerie. Cette affinité explique-t-elle son aveuglement ?

Naïveté

Nombreux sont ceux qui lui reprochent sa « naïveté » vis-à-vis de Vladimir Poutine. Son propre parti la prend pour cible. Friedrich Merz, le nouveau président de la CDU désormais dans l’opposition, vilipende devant le Bundestag le « champ de ruines laissé par la politique étrangère et de sécurité allemande de ces dernières années ». Il affirme qu’on n’en serait pas là si l’Ukraine avait été autorisée à adhérer à l’Otan – ce à quoi Angela Merkel et Nicolas Sarkozy s’opposèrent au sommet de Bucarest en 2008.

Et pourtant, contrairement à son prédécesseur, le social-démocrate Gerhard Schröder, Angela Merkel ne s’est jamais privée de dénoncer les manquements à la liberté et la répression des opposants en Russie. Quand, en 2020, elle se rend au chevet de l’opposant russe Alexeï Navalny soigné à Berlin après son empoisonnement, elle dénonce Poutine. Ce dernier n’a d’ailleurs jamais cessé de la provoquer et de la mettre à l’épreuve. En 2007, connaissant la phobie de la chancelière pour les chiens, il fait venir son labrador lors d’un entretien avec elle au Kremlin. Sur la photo, on voit Merkel se rétracter dans son fauteuil et Poutine afficher un sourire en coin.

À LIRE AUSSILa descente aux enfers de Gerhard Schröder, l’ami de PoutineEn 2014, Poutine ment pour la première fois ouvertement à Merkel. Il lui assure n’avoir aucune intention d’annexer la Crimée. Ce qu’il fait, tout en attaquant dans la foulée le Donbass. La relation entre Moscou et Berlin se refroidit considérablement. La chancelière orchestre une série de sanctions européennes contre la Russie. Elle n’est pas dupe de Poutine, mais espère toujours que les intérêts commerciaux communs et la poursuite du dialogue permettront de débloquer la situation. Avec François Hollande, elle met en place le « format Normandie », rassemblant l’Allemagne, la France, la Russie et l’Ukraine et aboutissant en 2015 aux accords de Minsk. Un cessez-le-feu fut décidé, mais jamais vraiment respecté.

C’est pourtant en cette même année 2015 qu’Angela Merkel donne son feu vert à la construction d’un second gazoduc, Nord Stream 2, reliant la Russie à l’Allemagne sous la mer Baltique. Une décision de nature « purement commerciale » répète la chancelière à ceux qui lui signalent les graves implications géostratégiques du projet. Nord Stream 2 consacre la fragilité de l’approvisionnement énergétique de l’Allemagne, dépendante à 50 % du gaz russe.

À LIRE AUSSINord Stream, l’histoire d’un fiasco stratégique allemand

Nouveaux fournisseurs de gaz

Merkel avait-elle vraiment le choix ? En 2011, sous la pression de l’opinion publique terrorisée par l’accident de Fukushima, elle a décidé du jour au lendemain la sortie de l’Allemagne du nucléaire. Les deux dernières centrales encore en fonction doivent en principe fermer l’an prochain. En même temps, le gouvernement allemand signait la sortie du charbon. Le gaz russe restait donc l’unique solution pour garantir l’approvisionnement énergétique de l’Allemagne à moyen terme. Indifférente aux mises en garde des Verts (le seul parti allemand qui s’est opposé à la construction de Nord Stream 2) et surtout sourde aux protestations de l’Ukraine, des pays baltes et des États-Unis, la coalition dirigée par Angela Merkel persista. Il a fallu le début de la guerre en Ukraine, le 24 février, pour que l’Allemagne gèle le projet et cherche de nouveaux fournisseurs de gaz, au Qatar par exemple.

Merkel n’est pas la seule responsable de cette situation. Dans son propre parti, les chefs conservateurs des Länder de l’Est et la CSU bavaroise lui reprochaient son « intransigeance » vis-à-vis de Vladimir Poutine après la Crimée. Dans les rangs du SPD, qui partagea deux des trois mandats de Merkel au sein d’une « Grande Coalition » et qui entérina toutes les décisions importantes sur l’énergie, on se livre aussi à un examen de conscience. Au-delà du rôle clef joué par Schröder, ami personnel de Poutine et architecte du projet Nord Stream dont hérita Merkel, c’est toute « l’Ostpolitik » lancée par le chancelier Willy Brandt en 1969 pour commencer la détente avec le bloc de l’Est qui fait débat désormais. Pour Willy Brandt, la multiplication des liens économiques et commerciaux avec Moscou devait permettre de faire évoluer la Russie vers la coexistence et l’apaisement des conflits. Jusqu’au 24 février dernier, cette doctrine n’avait jamais été vraiment remise en question en Allemagne. C’est dire l’ampleur de la révolution stratégique en cours dans le pays. Une révolution qui, pour l’instant, n’a pas réussi à faire sortir Angela Merkel de son mutisme.

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