[Del Valle] Les vrais objectifs de guerre de l’Empire russe en Ukraine et la riposte de l’Empire anglo-saxon, une vieille histoire…

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Alexandre del Valle inaugure ici une série d’articles sur les objectifs de guerre russes et anglo-saxons en Ukraine. Pour Vladimir Poutine, il s’agit de contrer le plan anglo-américain de refoulement de la Russie en mer Noire. Or l’intégration de l’Ukraine à l’OTAN, proposée dès 2008, aurait impliqué la fin de la base militaire russe en Crimée, donc son éviction de la mer Noire. 

Par  Alexandre del Valle

Publié le 2 mai 2022 VALEURS ACTUELLES

Vladimir Poutine réunit son conseil de sécurité, le 29 avril. Photo © Mikhail Klimentyev/AP/SIPA

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Si les villes du nord-ouest de l’Ukraine semblent avoir été abandonnées par l’armée russe (et pas forcément “reprises” par les forces ukrainiennes), les nouveaux buts de guerre de Vladimir Poutine en Ukraine visent à consolider le Donbass jusqu’à Marioupol au sud et jusqu’au Dniepr à l’ouest et au centre, puis à priver l’Ukraine de son accès à la mer par la jonction entre le Donbass et la Transnistrie via Marioupol, la Crimée et Odessa. On est loin du “retrait” des forces russes “vaincues” par la résistance certes héroïque et inattendue, des Ukrainiens. En réalité, l’armée russe n’a jamais eu comme objectif d’envahir toute l’Ukraine et le front nord-ouest semble avoir été plutôt une diversion pour y attirer les forces ukrainiennes et les détourner de l’Est en même temps qu’une phase initiale de destruction des infrastructures ukrainiennes, préalables au véritable objectif de conquête durable de l’Est et du Sud. Les buts de guerre de Poutine visent à priver l’Ukraine de ses côtes sud, d’une grande partie de l’est du Dniepr et d’une partie du nord-est, et avec cela, du gaz naturel, du charbon, et des zones industrielles situées à l’est et au sud du pays, donc à offrir à son pays un accès optimal au Bosphore, passage maritime obligé de la Marine russe pour contrôler la mer Noire convoitée (qui recèle aussi des énergies fossiles) et pour accéder à la Méditerranée via les détroits turcs. L’occupation de la ville portuaire stratégique de Marioupol, qui donne le contrôle de la mer d’Azov, qui a été une première fois reprise aux Russes par les Ukrainiens en 2014, et qui est sous occupation russe depuis une semaine, est de ce fait déjà assimilable en soi à une “victoire” pour l’armée russe.

A LIRE 

[Del Valle] La stratégie irresponsable de l’Empire anglo-américain en Ukraine, chronique d’une guerre globale annoncée…

La « Nouvelle Russie »

La république indépendante russophone autoproclamée de Moldavie, la Transnistrie, située à l’ouest d’Odessa, contrôlée par des séparatistes pro-russes depuis les années 1990 et occupée par l’armée russe, fait-elle aussi partie de l’objectif réel de guerre russe, avec la ville portuaire stratégique et russophone d’Odessa, certes loin d’être acquise au Kremlin étant donné le découplage entre russophonie et russophilie que Poutine a sous-estimé. La vaste zone sud et est de l’Ukraine russophone, contrôlée par la Russie jusqu’en 1770, et qui va du Donbass à la Transnistrie, est nommée par les stratèges russes et les néo-tsaristes “Novorossia”, ou “Nouvelle Russie” (Новороссия). Son contrôle par la Russie, qui priverait l’Ukraine de son accès à la mer Noire, est inacceptable pour les alliés anglo-saxons de l’Ukraine et l’OTAN, imbibés des écrits des stratèges anglais et américains adeptes du “Sea Power” et obsédés par leur volonté d’encercler le Heartland russe (Mckinder ; Spykman, etc.). De ce point de vue, l’Ukraine est le théâtre belligène d’un antagonisme bien plus large et ancien opposant les empires russe et anglo-saxon. Comme on le voit sur la carte ci-dessous, la Novarossia inclut Odessa, Mykolaïev, Kherson, Zaporozhia, Dnipropetrovsk, auxquelles s’ajoutent Kharkiv (au Nord) puis Donetsk et Lugansk (Donbass), la question de la Crimée et de Sébastopol ayant déjà été “résolue” en 2014… Rappelons que cette Novorossia est une vaste plaine à l’est et sud-est-sud qui abritait la plupart des industries ukrainiennes et ex-soviétorusses (charbon, acier, armement, gaz naturel, etc.) ainsi que les ports d’exportation stratégiques Marioupol et Odessa. Les buts de guerre russes, s’ils étaient atteints, feraient de l’Ukraine un pays agricole qui serait soit totalement dépendant de l’UE, soit inféodé à la Russie, même si cette seconde option paraît difficile, l’invasion russe n’ayant fait que rendre encore plus anti-russes les Ukrainiens, russophones ou ukrainophones d’ailleurs. Ce nouvel objectif “optimal” russe, à atteindre par tous les moyens, en dépit de l’aide massive occidentale à l’Ukraine, reviendrait donc à enlever 40 % de son territoire à l’État ukrainien.

Ce scénario (non certain) serait celui d’un retour aux frontières civilisationnelles et géographiques du Moyen Âge, lorsque la Galicie (Галиция: incluant Vinnytsia, Zhytomyr, Rivne, Ternopil, Chernivtsi, Ivano-Frankivsk, Zakarpatia, Lviv et Volyn), était sous domination polonaise. Les nationalistes polonais les plus nostalgiques de la “Grande Pologne” ne cachent d’ailleurs presque pas leur appétit pour ces territoires qui, en cas de démembrement de l’Ukraine, pourraient se rapprocher de la soi-disant “mère patrie” Polonaise… Pendant ce temps, la Russie continuerait d’exercer son influence sur Cherkasy, Chernihiv, Sumy, Poltava et Kirovhrad, et même Kiev, lieu hautement “saint” et historiquement symbolique pour la Russie post-soviétique, où le rôle de la “rous de Kiev” (Киевская Русь), lieu de naissance de la première nation russe (et ukrainienne) est majeur dans une Russie que l’on présente à tort comme néo-stalinienne, alors que le rôle identitaire de l’Église orthodoxe et la représentation positive de l’époque tsariste sont fondateurs de la nouvelle identité post-soviétique que Vladimir Poutine a forgée. On se rappelle à ce propos la phrase qu’il a prononcée, dont la presse occidentale n’a présenté que la première partie : « Tout Russe qui n’a pas pleuré à la destruction de l’URSS n’a pas de cœur. » Ajoutant juste après la seconde partie : « Ceux qui sont nostalgiques de l’URSS et veulent la reconstituer n’ont pas de cerveau. »

A LIRE 

[Del Valle] De quoi la guerre russo-ukrainienne est-elle le nom ?

L’actuelle surenchère occidentale pourrait contribuer à faire évoluer le conflit russo-ukrainien en un conflit direct russo-occidental.

Un de mes interlocuteurs, helvétiques, grand spécialiste de l’ex-URSS et du monde russo-ukrainien, me fait cette remarque cynique mais à méditer : la violation des accords de Minsk par la partie ukrainienne depuis 2014 qui a refusé d’accorder un statut spécial au Donbass et a banni la langue russe, avec l’appui de l’Occident qui n’a rien fait pour obliger les Ukrainiens à appliquer les accords successifs de Minsk, a de ce point de vue co-préparé le conflit actuel, faisant de facto évoluer l’ambition territoriale de Poutine, au début limitée à la Crimée et au Donbass, vers un objectif irrédentiste plus large qu’est de la restauration de la Novorossia… Certes, on peut répondre que les appuis anglo-américains, polonais, allemands et atlantistes des Ukrainiens vont tout faire pour empêcher ce scénario et épuiser les forces conventionnelles russes par le surarmement des armées et milices ukrainiennes. Mais l’actuelle surenchère occidentale pourrait contribuer à faire évoluer le conflit russo-ukrainien en un conflit direct russo-occidental, sans oublier le risque d’attaques nucléaires tactiques qu’un haut officier de l’OTAN issu de la marine italienne m’a récemment présenté comme possible.

En contrôlant le territoire entre le golfe de Crimée jusqu’à la frontière russe actuelle, la Russie acquerrait un contrôle total sur la mer d’Azov et pourrait ainsi approvisionner le port militaire de Sébastopol depuis le pont actuel sur le détroit de Kertch et depuis le Donbass. De plus, la partie russe pourra toujours activer l’option de la Transnistrie et ouvrir un autre front à l’ouest, sachant qu’en cas de continuation de l’extension de l’OTAN vers l’est, elle n’acceptera jamais que la Moldavie rejoigne l’OTAN. La guerre ukraino-russe pourrait vite s’étendre à la Transnistrie, en cas de persistance de l’Occident à « ne pas fermer la porte » de l’OTAN aux pays limitrophes de la Russie, pourtant définis depuis les années 1990 par les dirigeants russes post-soviétiques comme des “lignes rouges”, des “chasses-gardées” dans leur “étranger proche”. La solution à ce conflit et les voies à explorer dans le futur pour éviter que d’autres fronts ne s’allument dans d’autres « zones rouges » ne pourront pas faire l’économie de la question de l’extension prosélyte et néo-impériale des pays de l’Alliance atlantique et de la nécessité de proposer aux différentes nations du continent une nouvelle architecture de sécurité moins belligène que l’OTAN qui est en soi une machine à faire tourner les industries d’armement américaines.

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