Guerre en Ukraine Point de situation après deux mois de combats

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Général Alexandre Lalanne-Berdouticq, le 24 avril 2022. Revue INFLEXIONS N° 49.

Suite aux deux premiers articles que j’ai signés sur le sujet il semble maintenant utile de tenter d’examiner sans passion la guerre d’Ukraine deux mois après son début le 24 février 2022 et alors qu’elle s’engage dans une nouvelle phase.

L’analyse du 26 février se terminait sur ces mots :
« Poutine, homme d’Etat sans équivalent sur le continent depuis de Gaulle ou Thatcher, sera-t-il un nouveau tyran qu’il faudra un jour abattre au prix d’immenses souffrances, tel un Hitler, ou bien reprendra- t-il ses esprits ?
Ou bien encore, ayant gagné sur tous les plans, la sagesse le saisira-t- elle et se contentera-t-il d’assister aux renoncements d’une Europe qu’il voit désarmée, repentante, qui se meurt de dénatalité et de consumérisme sans espoir et de plus envahie de peuples allogènes dont une partie la haïssent ?
L’avenir le dira. Il a rarement été aussi incertain et peut se révéler très dangereux voire mortel si quelque affreux dérapage comme l’histoire en a connus se terminait en échange nucléaire. »
Deux mois plus tard et toujours avec indépendance d’esprit, voyons ce qu’il en est.
Le président russe n’a pas en effet « repris ses esprits » et rien n’indique qu’il fera rentrer ses troupes en Russie avant d’avoir obtenu un succès militaire majeur, ou présenté comme tel, d’où il trouverait un avantage politique.

1/ La situation militaire

Engagée le 24 février, l’opération présentée et voulue comme une « guerre éclair » n’a pas atteint ses buts tels que définis dans le discours de M. Poutine le 23.

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Ils étaient les suivants :
-Détruire ou neutraliser l’appareil militaire de l’Ukraine en vue de la « finlandiser » ultérieurement pour l’empêcher d’accéder à l’OTAN. -Soutenir les républiques séparatistes du Donbass, dont la Russie a reconnu l’indépendance et qui l’ont « appelé à l’aide », légitimant ainsi en droit international cette intervention.
-Enfin et surtout, défaire le pouvoir politique de M. Zelenski, président de l’Ukraine, dont les Russes considèrent qu’il est issu des suites du « coup de force de Maïdan » de 2013, organisé avec l’appui des services occidentaux, particulièrement américains1.
M. Poutine promet également une « dénazification » de l’appareil politique ukrainien, s’appuyant sur la présence parmi les partisans de M. Zelenski de membres d’organisations arborant des insignes clairement nazis.
A l’heure où sont écrites ces lignes, aucun des buts assignés à cette « opération spéciale » ne sont atteints, particulièrement dans le domaine militaire. Nous analyserons donc ces premiers mois d’opérations au prisme des trois « principes de la guerre » de Foch : la concentrationdes efforts, la liberté d’action et l’économie des forces.

Concentration des efforts et rapport de forces

L’armée russe a franchi la frontière ukrainienne avec des effectifs évalués à 150 000 hommes en premier échelon et 50 000 hommes supplémentaires de « réserve de théâtre » disponible, utilisant environ 1500 chars et autant de pièces d’artillerie. Bien qu’inconnu, le nombre d’avions russes engagés était très supérieur à celui dont disposait l’Ukraine.

Face à eux, les forces militaires ukrainiennes se montaient à environ 209 000 hommes d’active, associées à 250 000 réservistes opérationnels. Le matériel de l’armée active, en partie identique à celui

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1 On se souvient de la présence insistante de l’ambassadeur des Etats-Unis aux côtés des manifestants.

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des Russes, est assez moderne. Ces forces ont été instruites depuis huit ans par d’excellents cadres américains et britanniques. L’armée de terre disposait de 2000 chars, en général moins modernes que ceux des Russes. Les forces de réserve disposaient de peu de matériel lourd.

Sur le front dans le Donbass par rotations depuis huit ans, date de la sécession des provinces de Louhansk et Donetsk, cette armée ukrainienne a eu le temps d’aguerrir ses cadres. On doit cependant noter que ni d’un côté ni de l’autre, aucune grande offensive interarmes et afortiori interarmées n’a eu lieu dans ce secteur. Les combats se sont limités à des accrochages entre petites unités et à des échanges de tirs d’artillerie sous forme de harcèlement ou d’appui localisé. Les populations habitant près de la ligne de front ont beaucoup souffert.

De son côté l’armée russe a pu acquérir une bonne expérience du feu en Syrie depuis 2015. Au cours de cette campagne victorieuse qui engageait peu d’effectifs (de l’ordre de dix mille hommes) sur un théâtre particulier « du fort au faible », face à des adversaires pugnaces mais faiblement armés, sans chars ni avions. L’armée de l’air russe disposait en Syrie de la suprématie aérienne, ses mouvements étant coordonnés avec ceux des aviations occidentales opérant sur le théâtre et, naturellement, de l’aviation syrienne dont elle assure elle-même le contrôle.

La Russie, attaquant l’Ukraine le 24 février « du fort au fort », sur le territoire d’un pays européen doté d’une armée moderne défendant une étendue plus grande que la France, le rapport de forces général entre les deux adversaires, proche d’un contre un, était insuffisant. En effet il faut compter trois assaillants pour un défenseur si l’on veut espérer le succès, surtout si l’on affronte une armée équipée de matériels modernes ou moyennement anciens convenablement servis.

Il est cependant toujours possible de rétablir localement un rapport de forces suffisant en concentrant ses efforts sur un ou deux points particuliers qui décideront de l’issue de la campagne. Ce ne fut pas le

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cas et nous verrons que la conduite de la guerre par les Russes, qui attaquèrent simultanément sur quatre directions stratégiques différentes, commirent là le péché originel de cette campagne qui, de plus, se fondait sur des renseignements erronés.

Liberté d’action

Pour qu’une action offensive ou défensive réussisse il lui faut également disposer de ce que l’on appelle la liberté d’action afin de ne pas être entravée ou bloquée. Les adversaires doivent donc pouvoir disposer librement de l’espace de manœuvre. Or ce n’est pas le cas desRusses, sauf en matière aérienne. En effet ils neutralisèrent d’emblée presque complètement l’armée de l’air et les bases aériennes ukrainiennes mais les forces terrestres restèrent intactes après la première salve de missiles et de bombardements.

Sur terre, l’attaquant ne disposait pas des effectifs nécessaires pour établir un rapport de force suffisant pour obtenir la décision sur aucun des axes majeurs de son offensive. Il se heurta rapidement à de vigoureuses contrattaques locales menées par de petites unités trèsmanœuvrantes et surtout bien équipées en armes antichars de provenance nationale puis occidentale.

Le soutien immédiat des nations de l’OTAN en matière d’armement et de munitions modernes très efficaces a été déterminant au bout de quelques jours. Les armées russes, qui disposaient pourtant de la supériorité aérienne, n’ont pas réussi à obtenir la suprématie2 sur leurs fronts d’engagement ni à interdire les vols ukrainiens dans le reste du pays. Ils se sont aussi montrés incapables «d’étanchéifier» les frontières terrestres de l’Ukraine face à la Pologne et la Roumanie d’où affluèrent très vite quantité d’armements. Joints à ceux dont disposait l’Ukraine et bien employés par des hommes courageux, les forces d’invasion éprouvèrent très vite de terribles difficultés.

2 Supériorité aérienne : « je suis le plus fort en général ». Suprématie aérienne : « Il n’y a plus rien en face de moi ».

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De plus, probablement contraintes d’attaquer plus tôt que prévu du fait de l’offensive contre le Donbass que Kiev préparait, l’armée russe a lancé ses divisions sur un terrain en cours de dégel qui entrave les mouvements en dehors des routes stabilisées. La raspoutidza, cette boue gluante et profonde, a considérablement gêné le déploiement de leurs troupes. On vit des colonnes de véhicules, voire même de chenillés, forcées de rester sur les axes sans pouvoir se déployer. Elles allaient devenir les cibles faciles des missiles antichars, des roquettes et des « drones suicides » des Ukrainiens.

La liberté d’action pour une troupe en marche dépend grandement de ses approvisionnements de toutes sortes, ce que l’on appelle la logistique. Rappelons qu’une division mécanisée compte environ cinq mille véhicules ! Or la logistique russe s’est montrée passablement défaillante et l’on a vu des jours durant d’immenses convois bloqués par manque de carburant ou de pièces détachées. Ajoutons à cette désorganisation les actions de harcèlement conduites sur les arrières par les réservistes ukrainiens qui attaquaient en priorité les convois de carburant, de munitions d’artillerie et de ravitaillement. Répétées à denombreuses reprises, ces actions ont transformé laguerre- éclair supposée en une poussée aussi lente qu’inefficace vers des objectifs de plus en plus fortifiés, donc chaque jour plus difficiles à atteindre. De fait, la liberté d’action de l’attaquant diminuait au fur et à mesure du ralentissement de son avance et de l’augmentation de la liberté d’action d’Ukrainiens galvanisés par leurs succès locaux.

En outre, on constata rapidement un très mauvais emploi des troupes russes engagées, tant sur le plan tactique que sur celui de la qualité de leur commandement ou du moral des hommes.

Economie des forces

Celle-ci consiste à utiliser les unités dont on dispose au mieux de leurs capacités et de manière idoine dans leur environnement, tout en se

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prémunissant au mieux des pertes3. Au cours de cette première phase de la guerre, l’armée russe n’a rempli aucune des conditions de cette économie des forces.

Malgré de grands efforts budgétaires poursuivis depuis deux décennies, mais probablement « désinstruites » par trente ans de paix ou de guerres asymétriques (Tchétchénie, Syrie, engagements en Afrique) les armées russes, comme leurs homologues de l’OTAN, semblent avoir oublié comment manœuvrer les grandes unités (brigades, divisions, corps d’armées) en combinant les effets des armes et des composantes. Or c’est un savoir-faire difficile à acquérir et conserver. Il faudra d’ailleurs tirer de la guerre actuelle les leçons du coté occidental car les armées de l’OTAN, du moins pour celles qui ont encore quelque valeur opérationnelle (Etats-Unis, Grande-Bretagne et France). Elles aussi ont terriblement « désappris » cet art de la « guerre de haute intensité » en opérant sur des théâtres extérieurs et en ne pratiquant plus les grands exercices combinés des années 1980-904. Elles ne disposent d’ailleurs plus des matériels ni des unités nécessaires, sauf aux Etats-Unis5. Le cri de désespoir du chef d’état-major de l’armée de terre allemande au matin de l’offensive russe en témoigne, qui d’ailleurs n’a pas été sanctionné pour son « coup de gueule6 » tant il était révélateur de la réalité. En effet les « dividendes de la paix », cette criminelle lubie de dirigeants politiques irresponsables et démagogues, n’a laissé que des

3 Par exemple en terrain montagneux, mieux vaut utiliser des troupes de montagnes spécialement équipées que des unités lourdes.
4 Nuançons cet aspect en citant de grand engagement américano-britannique en Irak de 2003 où des corps d’armée entiers furent déployés sur le terrain, la guerre se tournant ensuite rapidement vers les opérations de contre insurrection où seules le unités de taille modestes sont utiles.

5 En 1990 l’armée de terre française disposait de 1400 chars de bataille ; aujourd’hui de 240, pas tous en état de marche et ne parlons pas du nombre de pièces d’artillerie. L’armée de l’air disposait de 350 avions de combat contre une centaine de Rafale et encore moins de Mirage 2000 en ligne aujourd’hui…

6 Message envoyé le 24 février au matin à l’ensemble des unités de l’armée de terre allemande et signé du chef d’état-major : « Et voilà que je me réveille ce matin en me disant que je suis incapable de proposer une réaction de force quelconque à mes dirigeants politique parce que je ne dispose plus de ces forces…» ON sait par ailleurs que l’armée allemande est psychologiquement quasi incapable de se battre, rongée par soixante ans de pacifisme et de juridisme institutionnel. L’auteur peut en témoigner au travers d’incidents vécus lors d’opérations communes.

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ruines de puissance militaire derrière elle. De ce désastre résulte une véritable impuissance politique, particulièrement en Europe.

II/ La conduite des opérations

Appliquant un schéma complètement inadapté à la situation, les Russes effectuèrent le 24 février un raid aéroporté sur un aérodrome de Kiev en vue de capturer ou décapiter la direction politique du pays. Neutralisée dès son poser, l’unité chargée de cette mission fut écrasée en deux jours.

Simultanément l’offensive était lancée sur quatre axes d’effort principaux, on l’a dit. En quelques jours la vitesse de progression des unités mécanisées se révéla faible puis quasi nulle. En effet les Russes s’attendaient à être accueillis en libérateurs mais d’emblée la résistance des unités ukrainiennes se montra féroce, ce qui porta un rude coup au moral des soldats assaillants. Il se produisit dans la troupe le même phénomène que lors de l’opération de « libération » de la Tchécoslovaquie en 1968. A l’époque en revanche le rapport de forceentre les adversaires n’avait rien à voir et toute résistance militaire tchèque fut balayée en deux semaines. Rien de comparable en Ukraine, sinon les lacunes frappant certaines unités russes (désordre, ivrognerie manque de subsidiarité) qui semblent aujourd’hui les mêmes que celles de l’armée soviétique d’alors.

Il est donc très probable qu’en 2022 le renseignement russe ait commis une colossale erreur d’appréciation quant à l’état d’esprit des populations ukrainiennes, du moral de son armée et de la détermination de ce pays. L’appel solennel lancé aux forces ukrainiennes par M. Poutine le premier jour, leur demandant de se joindre aux forces russes pour renverser le régime en place à Kiev, est tombé dans le vide et a au contraire galvanisé la résistance ukrainienne. Les milliers d’hommes allant mettre à l’abri leurs famille à la frontière polonaise puis retournant au front en sont la preuve irréfragable. La quasi-totalité des réfugiés ukrainiens sont des femmes et des enfants et les seuls hommes

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y sont des vieillards ou des inaptes au combat. Rien à voir donc avec les pseudo-réfugiés de l’été 2015 forçant les portes de l’Europe, qui étaient presque tous de sexe masculin, jeunes et en bonne santé.

En ce qui concerne l’appréciation de l’état d’esprit des Ukrainiens à l’endroit de l’armée d’invasion, s’agissait-il d’une erreur des services de renseignements russes ou bien d’un aveuglement provenant d’une fermeture du système sur lui-même ? Peut-être les services étaient-ils incapables de contrer les désirs supposés de leurs dirigeants ? L’histoire le dira, qui semble se répéter de Hitler en 1944 à Busch junior en 2003 pour l’Irak.

Au vu du rapport de forces général entre l’Ukraine et la Russie, on aurait pu penser que les généraux russes auraient concentré leur attaque sur un ou deux axes stratégiques majeurs, comme par exemple l’encerclement des forces ukrainiennes du Donbass. Le plan adopté par les Russes, probablement couronné de succès si l’armée d’invasion avait disposé d’un million d’hommes, était voué à l’échec avec les effectifs dont elle disposait réellement.

Les pertes militaires subies après deux mois de guerre sont très difficiles à estimer mais les chiffres de 14 000 tués russes et 12 000 ukrainiens circulent. Ils sont énormes, sachant que les blessés sont normalement trois fois plus nombreux que les tués. Prenons ces estimations avec grande prudence tout en soulignant incidemment que l’Europe occidentale n’est plus accoutumée aux pertes inévitablement causées par les combats dits de haute intensité7.

Le commandement russe

7 Rappelons quelques références chiffrées : la France perdait 900 hommes par jour en moyenne en 1914-18, avec une pointe de 25 000 tués (!) le 24 août 1914 (bataille de Sarrebourg- Morhange). Elle perdit 90 000 tués et 300 000 blessés entre le 10 mai et le 25 juin 1940. Pertes journalières de la guerre d’Indochine (soldats du corps expéditionnaire) : 30, de la guerre d’Algérie : 10. En 2008 la France perdit d’un coup 10 soldats en Afghanistan, ce qui déclencha une tempête à Paris et dans tout le pays.

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Il semble que le commandement russe se soit montré très insuffisant et surtout qu’il ait surestimé la capacité de manœuvre8 de ses unités. L’armée russe d’aujourd’hui semble beaucoup ressembler à l’armée soviétique, « rouleau compresseur » ou « artillerie qui marche » comme le dit le colonel Goya, mais incapable d’improvisation et d’adaptabilitérapide aux petits échelons comme aux grands.

Face à elle il est apparu, surtout sur le théâtre de Kiev (on sait peu de choses sur le front du Donbass), que les Ukrainiens étaient capables d’autonomie et d’une large initiative, celle qui convient dans les opérations de harcèlement ou de défense active sur un terrain connu. En outre, il semblerait qu’une dizaine de généraux russes aient été tués car ils s’étaient portés sur l’avant pour stimuler leurs subordonnés. Une nouvelle fois l’armée russe semble payer très cher sa quasi absence de corps de sous-officiers de valeur, ceux qui exécutent (et font exécuter) au plus bas échelon les ordres d’action. Ne dit-on pas, avec raison, que les sous-officiers sont la colonne vertébrale d’une armée ? Cette déficience, structurelle et historique chez les Russes, oblige les officiers supérieurs et parfois généraux à s’engager très en avant pour relancer l’action, d’où les pertes enregistrées9.

La logistique

Il semble également que les unités russes aient souffert de graves lacunes logistiques, on l’a vu. Certaines unités pillaient de la nourriture dans les villages occupés car ils semblaient même manquer de ravitaillement. De plus de nombreux véhicules en panne sèche ont étécapturés par les Ukrainiens. On sait en outre que l’OTAN, bien que « non belligérant » abreuve le commandement ukrainien de renseignement d’origine électronique ou satellitaire. Il permet de frapper avec certitude les concentrations ennemies et ses convois de ravitaillement. En revanche il semble que le service de santé russe soit

8 La manœuvre se définit comme la combinaison du mouvement et du feu.
9 Dans les Balkans, l’auteur a le souvenir de missions confiées à des sections (25-30 hommes) appartenant au contingent russe et commandées par des lieutenants-colonels. En Occident des officiers de ce grade commandent des bataillons (400-500 h) voire de régiments (800-1200 h).

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très efficace et compétent. La « médecine de l’avant » fonctionne bien et les blessés sont ensuite rapidement évacués vers les hôpitaux d’infrastructure en Russie ou en Biélorussie.

L’avenir prévisible

Après avoir abandonné le projet de saisir Kiev, trop gros morceau pour l’armée engagée dans cette « opération spéciale », le commandement russe a réarticulé son dispositif depuis début avril. Il concentre ses efforts sur le Donbass et travaille à réaliser la continuité territoriale avec la Crimée, les « républiques démocratiques de Louhansk et Donetsk » et toute la bande côtière. Il ambitionne de conquérir la totalité du rivage de la mer d’Azov et de faire sauter le verrou de Marioupol, qui est déjà presque complètement conquise10. Il a abandonné l’idée de prendre le port stratégique d’Odessa, pourtant ville emblématique peuplée à moitié de russophones. Au vrai les Russes n’ont conquis aucune grande métropole ukrainienne, pas même Kharkiv, pourtant proche de leur frontière.

Le général Alexandre Dvornikov, ancien commandant du contingent russe en Syrie et vainqueur d’Alep a été nommé à la tête de l’opération en Ukraine et en a unifié le commandement, ce qui n’était pas le cas. Il est connu pour sa maitrise du grignotage et du tronçonnement des unités adverses, anéanties avec méthode en usant au maximum de feuxd’artillerie afin de ménager le sang de ses hommes. Il continuera certainement à ne pas engager l’infanterie dans de coûteux combats urbains, très consommateurs d’effectifs. La conséquence en est le quasi anéantissement des agglomérations assaillies, comme à Marioupol précisément. Au demeurant rien de nouveau ne la matière car depuis

10 A l’heure où ces lignes sont écrites, seule une grande usine munie de nombreux étages souterrains tient encore à Marioupol.

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plus d’un siècle la technique de conquête d’une ville qui se défend implique son écrasement sous les bombes11.

Cela dit, il ne faudrait pas conclure définitivement que l’armée russe est devenue quantité négligeable. Son grand pays est plein de surprises et personne n’aurait parié sur ses capacités guerrières après les purges staliniennes de 1937 qui décapitèrent l’armée, les terribles revers subis en 1939-40 lors de la « Guerre d’hiver » contre la Finlande ou, pire, ceux des premiers mois de la campagne allemande de l’été 1941 où les prisonniers se comptaient par centaines de milliers12. Or c’est cette même armée rouge, remaniée et rééquipée, qui cassa la machine de guerre allemande sur le front de l’est de 1942 à 1945. Cette victoire fut acquise au prix de pertes hallucinantes mais qui témoignent d’un courage semblable à celui de nos anciens à Verdun. « Comparaison n’est pas raison » dit le proverbe mais il faut donc se méfier des ressources russes, particulièrement en matière de détermination et de capacité de souffrance du peuple. Il est probable que le général Dvornikov a reçu la mission de circonscrire son action à la partie sud- est du pays pour que les diplomates traitent en position favorable afind’obtenir des avantages dans cette région si un accord finit par être signé avec Kiev.

Les réactions internationales à l’agression russe

Dans ce domaine également M. Poutine a commis une lourde erreur. Il pensait qu’en poursuivant les errements de la «jurisprudence Kosovo », remarquablement utilisée en sa faveur depuis 2008, une opération de cette ampleur n’entrainerait que de faibles réactions à l’étranger. Or, en Occident, on assista à un déferlement de haine antirusse comme jamais vu, allant jusqu’à s’en prendre aux artistes et

11 Caen a été détruite à 95%, Saint-Lô de même. Le Havre a subi pas moins de vingt-quatre bombardements alliés en 1943 et 1944… Plus près de nous pensons à la reconquête d’Amman par les troupes du roi Hussein sur les Palestiniens d’Arafat en 1970.
12 Souvenons-nous que l’armée française de 1940 perdit 1 800 000 prisonniers, dont 1 000 000 entre le 17 et le 25 juin, l’armée s’effondrant littéralement après le discours malheureux du Maréchal Pétain le 17 juin.

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aux auteurs de théâtre ou de livres russes ainsi qu’aux produits alimentaires de ce pays. Le tragique le disputait au ridicule toute raison ayant été perdue.
La condamnation de l’agression a été unanime en Occident, mais en Occident seulement, ce que de nombreux observateurs omettent de remarquer. En réalité les pays des deux tiers du monde s’accommodent de ces événements pour des raisons diverses, ou bien ne veulent pasprendre position. C’est le cas des traditionnels « non alignés » comme l’Inde et la Chine, ainsi que de nombreux pays africains, y compris certains amis de la France comme le Sénégal.

Pourtant, la puissance économique et politique des alliés occidentaux fait que le très dur train de sanctions aussi bien politiques qu’économiques appliquées à la Russie ne pourra qu’avoir des conséquences catastrophiques pour ce pays, mais aussi pour l’Europe, l’Afrique et le reste du monde dans certains secteurs économiques. L’Algérie, la Tunisie, l’Egypte, l’Ethiopie sont, entre autres, très dépendants des importations de céréales et autres biens fournis par la Russie ou l’Ukraine, où les semailles n’ont pas pu se tenir normalement.

En Europe, de nombreuses industries sont dès maintenant amenées à réduire, voire arrêter leur activité car il n’est pas anodin de se priver des services du premier producteur mondial de certaines matière premières stratégiques, surtout à un moment où la Chine a remis sous cocon des dizaines de millions de personnes travaillant dans « l’usine du monde ». Il est à craindre que nous ne soyons qu’aux prémices de restrictions douloureuses pour nos nations et nos économies. L’immédiate flambée des prix des carburants (d’ailleurs au départ purement spéculative) en témoigne, qui met en danger beaucoup d’entreprises en tout genre.

Enfin l’Ukraine, où le président Zelenski fait légitimement feu de tout bois pour engager les alliés à se battre militairement pour son pays, reçoit depuis les premiers jours de l’offensive une aide considérable en matériels, équipements et munitions qui est sans équivalent depuis la fin de la guerre froide. A cet égard les Américains s’approchent dangereusement de la cobelligérance surtout quand on sait qu’ils ont

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donné les renseignements qui ont permis le tir au but du missile antinavire ukrainien qui a coulé le croiseur Moskva, navire amiral de la Mer Noire. Ce « flirt appuyé » avec les limites de la guerre exaspère la Russie, qui le fait savoir clairement par son ministre des affaires étrangères, Sergueï Lavrov. On devrait un peu plus en écouter les avertissements quand il agite le spectre de la guerre mondiale.

Emporté par ses passions moralisatrices et quels que soient les torts des Russes, le président Biden, se croyant à l’abri derrière son fossé antichar océanique et ses sous-marins lanceurs d’engins, souffle sur les braises avec une certaine irresponsabilité. Il lance anathèmes et même injures contre M. Poutine en oubliant qu’il a assumé personnellement un rôle politique majeur dans toutes les interventions occidentales les plus critiquables depuis trente ans. L’accusation de génocide dont il accable les Russes a quelque chose de tragique, venant de la part du représentant d’un peuple qui a systématiquement annihilé les indigènes lors de laconquête des territoires sur lesquels il s’est installé au XIXe siècle13.

En effet, dès les débuts de l’invasion de l’Ukraine, non seulement les condamnations commencèrent de pleuvoir sur la Russie, également accompagnées de sanctions de plus en plus sévères, mais encore le discours des Occidentaux continua-t-il de se radicaliser de manière outrancière. Certains aspects de ce qui est reproché à la Russie méritent que l’on s’y arrête.

III/ Quelques sujets problématiques

13 Au cours d’un stage effectué dans les Forces spéciales américaines et alors lieutenant, l’auteur se rappelle d’une conversation difficile avec un capitaine du pays hôte. Cet officier accusait l’armée française d’avoir quasi anéanti la population indigène d’Algérie lors de la conquête. L’accusateur s’est entendu répondre que les arabo-berbères comptaient trois millions d’âmes en 1830 et neuf au départ de la France en 1962. Quant à eux les Indiens d’Amérique étaient environ six millions en 1840 et se virent réduits à cinq-cents mille en1900. Le génocide n’était donc pas démontré du côté de la France mais avéré du côté des Etats-Unis. Stupeur de l’Américain qui avoua ne s’être jamais posé la question, puis reconnut son erreur.

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Il fallut moins de quarante-huit heures pour que les grands réseaux sociaux annoncent mettre en place des algorithmes neutralisant les « discours de haine » ainsi que les propos « prorusses », tout en assurant leurs utilisateurs que les contenus antirusses ne seraient pas filtrés. Autrement dit la haine, présentée comme universellement condamnable le lundi, était tolérable le mardi si elle s’adressait à notre ennemi désigné. Etrange conception à vrai-dire, d’autant que la « liberté de la presse » pourtant constitutive des régimes démocratiques et si souvent invoquée pour en fustiger l’absence en Russie ou en Chine, se trouvait plus que limitée dans l’Union Européenne. En effet les médias et chaines de télévision russes ou pro-russes se sont vues rapidement interdites, Russia Today ferma ses portes et tant-pis pour ses journalistes, même honnêtes. Exit la pluralité d’opinions et d’analyses si chères aux libéraux. On observera que rares ont été les commentateurs qui ont soulevé le paradoxe de ces censures inimaginables aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, sans parler de l’Inde ou même du Brésil.

Depuis les débuts de cette guerre également, nous assistons à une avalanche d’indignations sélectives des plus suspectes, qui rendent peu crédibles nos leçons de morale soi-disant universelle.
Comment en effet ne pas être interloqué que les mêmes puissances, soutenues par les mêmes médias, condamnent aujourd’hui avec tant de vigueur la Russie quand voici peu elles ont approuvé des violations comparables des lois internationales. Après tout et selon le droit, la Russie n’a pas fait pire que les alliés bombardant durant plus de deux mois la Serbie puis envahissant le Kosovo (grand comme un petit département français) avec des forces de 46 000 hommes, sans agression serbe préalable, sans mandat de l’ONU et en violation de tousles traités et de la Charte des Nations-Unies ?

Alors qu’il commence de se dire que M. Poutine devrait être trainé devant une cour internationale de justice, comment ne pas être interloqué que personne ne pose la même question à propos de MM. Bush, Major et autres chefs d’Etats ou de gouvernements dont les

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troupes ont envahi l’Irak sans autre motif que des accusations fallacieuses montées de toutes pièces ?
Qui donc pense sérieusement à juger M. Sarkozy et ses homologues britannique, américain, qatari, italien, pour l’agression puis la destruction du régime de la Lybie en outrepassant le mandat de l’ONU autorisant seulement une opération de protection de Bengazi en 2011 ? On pense alors inévitablement à cette anecdote datant de juin 1945. Le général américain Curtiss Le May, commandant la 2e Air Force dans le Pacifique s’adressa à ses officiers au cours d’un briefing. Il leur dit : « Messieurs, nous avons intérêt à être vainqueurs, sinon c’est nous quiserons condamnés à Nuremberg pour crimes de guerre après nos bombardements sur Tokyo, Yokohama, Kobe14 et autres villes anéanties sous nos bombes incendiaires ». Encore ne savait-il pas qu’il devrait deux mois plus tard bombarder Hiroshima15. Milosevic est mort en prison mais d’autres, qui l’auraient autant mérité, ne furent pas inquiétés. Pol Pot, le tyran khmer qui anéantit le quart de la population cambodgienne en trois ans est mort dans son lit. Il est vrai qu’ayant longuement enseigné en France il y noua d’utiles amitiés dans certainscercles influents. Reconnaissons donc honnêtement que la justice du vainqueur ou des puissants de l’heure ne peut se faire au nom de la morale. Tout au plus peut-elle se réclamer du rapport de forces, qui lui obéit rarement.

Le retrait des troupes russes des alentours de Kiev fin mars a été l’occasion de découvrir des massacres commis sur des civils désarmés. Bien qu’assurément ces troupes se soient comportées de manière détestable lors de leur occupation, sur la tuerie de Boutcha des questions graves se posent. Il conviendrait d’y répondre avant de condamner la brigade de fusiliers-motorisés russes qui occupait les lieux. Le magazine Valeurs actuelles du 14 avril 2022 ouvre le dossier en soulevant d’utiles interrogations sur les invraisemblances se rapportant

14 Chacun de ces bombardements, effectués sur les villes construites en bois, ont occasionné plus de 100 000 morts.
15 Ville n’abritant aucun objectif militaire et des milliers de réfugiés. 87 000 morts le 6 août 194, 50 000 de plus durant les dix années ultérieures.

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à la responsabilité de la soldatesque russe dans la tuerie. En effet, l’occupant évacue la ville le 30 mars et le maire s’en félicite devant la presse, qui parcourt la ville, sévèrement abîmée mais qui ne recèle pas de cadavres visibles dans ses rues. Le 1er avril la presse ukrainiennerelate le déploiement d’unités d’Azov, corps franc des forces ukrainiennes, «chargées d’éliminer les saboteurs et les collaborateurs ». Le 3 avril la presse internationale est conviée à filmer les dizaines de morts qui jonchent certaines rues où des victimes ont été exécutées les mains liées.

Comment ne pas se permettre de douter des accusations portées ici quand on se rappelle le faux massacre de Grachak au Kosovo le 9 janvier 1999, attribué à l’armée serbe (pourtant absente de la zone) mais qui résultait de l’affrontement entre les deux milices albanaises UCK et LDK qui se disputaient le contrôle de la région ? C’est pourtant ce massacre, habilement utilisé par les Américains, qui décida de la rupture des pourparlers de Rambouillet et servit de motif à l’intervention des troupes de l’OTAN.

De même pour ce qui concerne la tuerie de la gare de Kramatorsk dans le Donbass, attribuée à l’artillerie russe. Si, hélas, les morts sont également de vrais morts, il est tout de même étrange que le missile qui a éventré les wagons et criblé les véhicules de part et d’autre des bâtiments de la gare en tuant une cinquantaine de personnes, n’ait pas soufflé les vitres des grandes baies du bâtiment central, resté intact. Etrange aussi que le propulseur de l’engin, d’un type dont les armées russes ne sont pas équipées, soit opportunément tombé sur les lieux mêmes alors que c’est balistiquement plus qu’improbable. Cette horrible affaire ressemble à une mise en scène et l’on pense au « F 16 israélien abattu au sud de Beyrouth » en juillet 2006. Les restes métalliques exhibés à la presse se révélèrent en fait le corps de propulsion d’un missile Scud tiré par le Hezbollah sur Israël mais tombé sur la ville à cause d’un raté de combustion.

Un de mes professeurs de l’Ecole de guerre nous disait que le déclenchement d’un conflit fait d’emblée deux victimes : le plan du stratège et la vérité.

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La plus grande méfiance s’impose donc face à ces scènes terribles. Elles sont certes possibles, nous le savons hélas, et l’armée russe est tout aussi capable de commettre des crimes que bien d’autres, mais il convient de se demander « à qui cela profite-t-il ?». En l’occurrence nullement à Moscou. Dès lors il est tout de même suspect que de nouvelles et sévères sanctions aient été immédiatement prises contre la Russie suite à ces massacres, alors qu’aucune commission internationale d’enquête criminelle n’a encore pu se rendre sur place pour analyser scientifiquement les faits.

Enfin la perspective de l’utilisation d’armes chimiques par les Russes a été évoquée pendant quelques jours. Elle reviendra probablement si le conflit s’éternise.
Une nouvelle fois il convient de rester circonspect face à ces éventuelles accusations quand on sait que Madame Carla del Ponte, qui dirige à La Haye l’organisme chargé des investigations touchant l’emploi des armes chimiques (interdites par l’ONU), a conclu que la quasi-totalité des attaques de ce type constatées en Syrie depuis 2011, quand elles n’étaient pas simulées, provenaient des milices islamistes16. Las ! Le mensonge est sans cesse répété et Bachar al Assad est toujours qualifié de « bourreau chimique de son peuple » quand bien même la commission ad hoc de La Haye l’a blanchi de ce crime particulier. Quant à elle, la Russie a déclaré avoir détruit la totalité de ses gigantesques stocks d’armes chimiques dès les années 2000, comme Saddam Hussein l’avait fait sous contrôle international. Cela n’empêcha pas l’invasion de l’Irak de se produire sous prétexte de la

16 On a des films montrant des instructeurs apprenant à des figurants à simuler les symptômes d’une attaque au neurotoxique. Par ailleurs, sur cinq attaques sérieusement documentées, dont celle de la Khouta, il a été conclu que quatre étaient attribuables de manière certaine à des milices islamistes et une pouvait avoir été perpétrée par les forces régulières syriennes (qui ont déclaré elles aussi de longue date avoir détruit leurs armes chimiques). On a par ailleurs identifié la provenance du gaz de combat utilisé : fabriqué en Lybie il a été livré aux islamistes de Syrie par la milice libyenne de Misrata, celle-là même qui assassina le colonel Kadhafi. De plus qui croira que l’armée syrienne soit assez inconsciente pour tirer des obus chimiques à 1400 mètres des immeubles gouvernementaux alors que le gradient atmosphérique était positif avec un vent tournant vers lesdits bâtiments ? « Le diable se cache dans les détails » dit le proverbe.

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non destruction desdites armes, dont aucun exemplaire n’a jamais été retrouvé sur le sol irakien en onze ans d’occupation américaine17.

Une nouvelle fois il ne s’agit pas ici de laisser entendre que l’armée russe n’est pas capable de se comporter de manière criminelle en zone de combats ou d’occupation. Chacun sait trop qu’une troupe, quelle que soit son appartenance nationale, peut échapper à ses chefs ou être saisie d’une folie destructrice pour diverses raisons, dont l’abus d’alcool ou de drogues. Il s’agit pour nous ici au contraire d’espérer « raison garder » dans l’observation d’une guerre qui, comme toutes les autres et quel que soit le camp concerné, peut offrir à des criminels l’occasion de perpétrer leurs forfaits.

Que les Russes aient commis des crimes de guerre est quasi certain mais il serait bien naïf de refuser l’idée que les troupes ukrainiennes puissent se livrer à des provocations, voire pire. Ce pays aujourd’hui dans le malheur était voici encore quelques mois classé 122e sur 169 en matière de corruption par l’ONG « Transparency international ». L’armée russe quant à elle, et ce depuis des siècles, est justement réputée pour sa férocité ainsi que son mépris des populations civiles. Toutes les hypothèses doivent donc être examinées sans parti-pris.

Depuis que les moyens d’information ou de propagande de l’adversaire désigné ont été quasi interdits sur l’ensemble de notre continent, il est devenu difficile de distinguer la vérité. Il est alors utile de se rappeler que le massacre de Katyn18 a fait partie de la liste des crimes de guerre imputés à l’Allemagne lors du procès de Nuremberg fin 1945.

17 On se souvient de la pathétique image du général Colin Powell à l’ONU en 2003. Cet ancien chef d’état-major interarmées des forces américaines, devenu ministre des affaires étrangères des Etats-Unis, brandit devant l’assemblée générale de l’ONU un petit cylindre de plastique jaune étanche et transparent soi-disant rempli de produits chimiques de combat trouvés en Irak. Il s’agissait en réalité d’un étui pour « bouchons auriculaires de tir » rempli d’eau. Dans ses mémoires cet homme droit, contraint de mentir sur ordre, écrit que c’est probablement le plus mauvais souvenir de sa vie, pire en tous cas que les plus durs combats qu’il livra comme lieutenant au Vietnam après sa sortie de West-Point.

18 14000 officiers polonais prisonniers de guerre furent massacrés dans les forêts de Katyn (région de Smolensk) par le NKVD soviétique en 1940. Le but était d’anéantir l’élite polonaise en profitant du pacte germano-soviétique de partage de la Pologne du 24 août 1939. Il fallut

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IV/ En manière de conclusion (forcément) provisoire

Tout a commencé parce que le Donbass, considéré à tort ou à raison par les Russes comme une sorte d’Alsace-Lorraine, a fait sécession de l’Ukraine en 2014. Les accords de Minsk (2015 et 2019), dont la France et l’Allemagne étaient garantes, ont vu leur application paralysée principalement par Kiev. Ils auraient pourtant pu apporter une vraie détente au travers, entre autres, des concessions linguistiques acceptées par les deux parties. Les puissances garantes restèrent étrangement silencieuses devant ces manquements.

Rappelons aussi que ce conflit oublié de l’Occident a fait en huit ans 13 000 morts : 3500 civils des deux bords, 4100 militaires ukrainiens et 5650 militaires ou miliciens séparatistes. Kiev était décidé à y mettre un terme par la force, d’où la concentration du meilleur de ses troupes autour du Donbass, ce qui a probablement poussé la Russie à précipiter les choses et à déclencher cette « opération spéciale » manifestement mal préparée.

Au lieu d’une victoire rapide on assiste donc à un échec de Moscou sur tous les plans. Il en ressort la réalisation de tout ce que les Russes voulaient éviter.

-L’Ukraine, qui manquait de cohésion y compris en zone russophone, a fait son unité dans le sang versé et montre d’admirables capacités de résistance. Reste à savoir si son armée régulière pourra repousser les offensives méthodiques et sectorielles du général Dvornikov, les Russes ayant abandonné l’espoir de « changer le régime » comme aimaient le faire les Occidentaux voici encore peu de temps et avec le succès que l’on sait sur le long terme.

attendre l’ouverture des archives soviétiques en 1991 pour que la vérité, pourtant connue de très nombreux historiens, soit enfin reconnue par Moscou.

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-L’Ukraine, qui déclare certes abandonner l’idée d’adhérer à l’OTAN, semble devoir rejoindre l’Union européenne à brève échéance comme l’y pousse Madame von der Leyen. Par-là elle outrepasse d’ailleurs les prérogatives que lui accordent les traités européens.

-L’irruption de la guerre de haute intensité sur le continent donne raison à ceux qui, depuis trente ans, clamaient que le désarmement structurel et moral des Européens était une folie. Même la très pacifiste Allemagne semble s’être réveillée de son sommeil irénique. Le contact avec la réalité brutale est dur et il va falloir en payer le prix. Farouchement européenne pour exporter, elle se précipite vers les Etats- Unis pour acheter des avions de combat et des hélicoptères d’attaque19 au lieu de s’approvisionner auprès de ses voisins français ou suédois. Le réveil est un peu moins rude en France mais son armée expéditionnaire à la Napoléon III, aguerrie dans les immensités sahariennes, n’a plus l’équipement, l’instruction, l’entrainement et surtout le nombre pour se mesurer à des divisions blindées dont elle a presque oublié l’art de la manœuvre et les principes d’emploi20.

-L’OTAN, justement qualifié voici peu par le président Macron d’organisation « en état de mort clinique », a été ressuscité. Il a trouvé un nouvel ennemi, ou plus exactement a retrouvé avec délice ses racines antirusses. Comme un seul homme les tenants de la « défenseeuropéenne assurée par l’OTAN » (oxymore évident) se réfugient derrière le grand protecteur anglophone comme un troupeau apeuré. Les

1919 Chacun sait que le F 35 est un élément d’un « système de systèmes » dont le centre est aux Etats-Unis et qu’aucun acheteur ne disposera des codes-source des programmes embarqués. Ces derniers peuvent être neutralisés ou dégradés depuis les EU (y compris en cours de vol) selon la volonté du gouvernement américain. Aucune indépendance d’action n’est donc possible avec de tels appareils, comme c’est le cas depuis 1960 pour les sous-marins stratégiques britanniques qui ne peuvent tirer leurs lanceurs sans l’aval de la Maison Blanche (Accords de Nassau).

20 Chaque automne des années 1980 l’armée de terre effectuait un grand exercice mettant en œuvre sur le terrain avec ses matériels l’équivalent d’un Corps d’armée « bleu » à trois divisons dont deux blindées avec leurs renforcements (dont les hélicoptères des régiments associés). Ce CA affrontait durant une grosse semaine en « terrain libre » un « plastron » composé d’une division blindée. Naturellement l’armée de l’air jouait son rôle, partagée entre attaquants et défenseurs.

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voilà gagnés par le lâche soulagement des faibles d’esprit et de muscle. Ils oublient que leur grand tuteur choisira toujours ses propres intérêts et ne risquera jamais New-York pour sauver Prague. Depuis la fin de la guerre de Corée, et quand il le jugea utile, Washington a toujours abandonné ses alliés aux mains de l’ennemi. Les Saïgonnais libres et autres Kaboulis occidentalisés en ont le cuisant souvenir.

-M. Biden triomphe en venant inspecter ses loyaux alliés comme le suzerain ses vassaux. Il leur prodigue maint conseil pour s’engager au profit des Ukrainiens et il livre à ce pays quantité de matériels modernes qui sont plus des nasses techniques dont ils ne pourront sortir que des aides réelles à se défendre sur le long terme. En effet l’Ukraine possède une industrie de guerre performante. De quel prix politique et industriel Kiev paiera-t-il cette aide ?

-Le continent européen commence à prendre conscience de l’énormité de sa servitude aux hydrocarbures russes et aux matières premières russes. Il tremble devant les folies de l’abandon du nucléaire civil par Madame Merkel. Ce renoncement le fera greloter si le gaz russe s’arrête l’hiver prochain. Bon prince, M. Biden propose de lui vendre du gaz de schistes américain au prix fort mais à hauteur seulement du dixième des quantités nécessaires pour les besoins du continent. Les « Verts » allemands se taisent, sonnés par la réalité. Pendant ce temps les centrales à charbon et à tourbe tournent à plein régime, produisant des masses de « gaz à effet de serre ».

-La dépendance alimentaire de bien des pays africains éclate au grand jour, dont les gouvernements ne pourront plus anesthésier leurs populations en se réfugiant derrière « l’héritage de la colonisation ». Ils mesureront l’inutilité de remplir d’idées creuses des ventres vides.

De tout cela résultera probablement une énorme invasion du Vieux continent dépeuplé, stérile et aux réflexes de défense paralysés, incapable de s’opposer à la marée des spectres affamés.

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-Ayant enfin accompli le dessein des Mahan, Brezinski et Kissinger, les Américains auront définitivement découplé la Russie de ses approches et d’une Europe rendue à merci. Qu’il perde ou gagne cette guerre, le « pays-continent eurasiatique » ira donc chercher appui en Chine et en Inde où il trouvera les débouchés et les ressources qui lui manqueront à l’ouest. Un immense bloc antioccidental sans précédent dans l’histoire aura été constitué qui, inévitablement, voudra se venger de ses humiliations séculaires débutées avec Vasco de Gama et la conquête des océans.

Nous avons là les deux mâchoires d’une mortelle tenaille.

On peut toujours se rassurer comme l’ivrogne tombé de son lit après un mauvais rêve et qui se tient la tête en se disant : « le pire n’est jamais certain ».
Il est pourtant nécessaire de s’y préparer.

Rude tâche que peu de nos responsables sont armés pour mener à bien. Or « l’orage gronde et l’on entend la rumeur des batailles » dit le vieux chant militaire. Il est temps de se souvenir que nos anciens avaient pour idée force « Si vis pacem, para bellum21 ».

Or nous n’avons rien préparé.

Alexandre Lalanne-Berdouticq le 24 avril 2022

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21 « Si tu veux la paix, prépare la guerre », qui est devenu la devise de l’école française du même nom.

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