L’ex-patron du Quai d’Orsay : « Je n’exclus pas que les Russes se servent d’une arme nucléaire »

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Maurice Gourdault-Montagne s’inquiète de l’absence de stratégie européenne pour résoudre le conflit ukrainien. Il craint que la situation ne devienne « incontrôlable ».

"Si on pense régler tous les problèmes avec le départ de Poutine, on se trompe", avertit l'ex-secrétaire général du Quai d'Orsay, Maurice Gourdault-Montagne.

Propos recueillis par Étienne Girard

Publié le 04/05/2022 L’EXPRESS

Durant sa carrière, Maurice Gourdault-Montagne a eu à traiter de nombreux conflits. Ce haut-fonctionnaire de 68 ans était le conseiller diplomatique de Jacques Chirac à l’Elysée pendant les premières années au pouvoir de Vladimir Poutine, durant la guerre en Irak, la guerre en Afghanistan. Et aujourd’hui, l’ex-secrétaire général du Quai d’Orsay alerte. L’absence de stratégie européenne face à un Poutine prêt à « make Russia great again par tous les moyens », dit-il, le préoccupe. « On ne parle plus du tout de paix, on se bat pour se battre », s’inquiète-t-il auprès de L’Express. Ce proche de Dominique de Villepin, partisan d’une ligne d’indépendance diplomatique vis-à-vis des Etats-Unis, souhaite que les Européens reprennent la main sur les négociations, en ayant en tête avant tout leurs intérêts, pas forcément exactement calqués sur ceux des Américains. A défaut, il n’exclut pas que la situation s’envenime encore, jusqu’à devenir « incontrôlable ». Un scénario à éviter absolument.  

L’Express : Une escalade dans le conflit ukrainien vous paraît-elle crédible ? 

Maurice Gourdault-Montagne : Je reste persuadé que Poutine ne parle jamais pour ne rien dire. Il avait annoncé ce qu’il voulait faire en Ukraine, il a amassé des troupes. Il y est entré, comme il l’avait déclaré. La Russie a aussi dit à plusieurs reprises que les livraisons d’armes à l’Ukraine étaient des « cibles légitimes ». Une note, remise récemment par l’ambassade de Russie à Washington au Département d’Etat, demande l’arrêt de ces livraisons d’armes et parle de « conséquences imprévisibles », à défaut. C’est une menace.  

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La réponse des Etats-Unis a été de faire voter au Congrès des livraisons d’armes jusqu’à un montant de plus de trente milliards de dollars. On est dans l’escalade pure et simple. Et donc je n’exclus pas que dans cette logique de l’escalade, les Russes passent à l’action suivante. Ça peut être un bombardement d’un convoi qui déborde sur un pays de l’Otan, la Pologne, la Roumanie ou un des pays baltes. Et là, on irait vers un conflit incontrôlable sur le territoire européen. C’est pour ça qu’il est temps de s’interroger sur nos buts de guerre. Il faut les fixer, et négocier en conséquence. 

Les objectifs semblent assez clairs : le rétablissement des frontières de l’Ukraine. 

Ça ne suffit pas. Bien sûr, l’intégrité territoriale des pays est un principe sacré. L’agression commise par la Russie à l’égard de l’Ukraine est inacceptable. Mais maintenant qu’on a dit ça, que fait-on ? Quand j’écoute les Occidentaux, j’ai l’impression que l’unique objectif est d’infliger une défaite aux Russes. Ça veut dire quoi ? S’agit-il de leur infliger une défaite en Ukraine, ou de faire tomber Poutine ? Biden l’a dit, il veut faire en sorte que les Russes ne recommencent jamais. Ça veut dire qu’il faut aller jusqu’au bout, y compris en ce qui concerne Poutine. Mais on ne sait pas comment s’y prendre. Et il n’y a plus aucune négociation entre les parties. Donc j’observe qu’on va plutôt vers une prolongation du conflit, sans perspective claire de sortie. On ne parle plus du tout de paix, on se bat pour se battre, par Ukrainiens interposés et on verra après. C’est très dangereux. 

Des négociations sont-elles envisageables alors que la situation n’est pas stabilisée sur le terrain ? 

Bien sûr, négocier suppose un arrêt préalable des combats. Il faut pour cela que les belligérants aient l’impression d’avoir atteint leur point culminant. Pour les Russes, cela paraît assez clair : ils vont essayer de prendre Odessa pour s’assurer le contrôle de la bande littorale du Donbass au sud de l’Ukraine, dont la Crimée. Ils tiendraient ainsi les accès à la mer d’Azov et à la mer Noire, c’est-à-dire les ports de débouchés des exportations de l’Ukraine. Cela les placerait en bonne position pour négocier. Ils peuvent d’ailleurs décider d’arrêter les combats et de rester sur place, comme ils l’ont fait en Transnistrie, en Abkhazie ou en Ossétie du Sud. On serait en situation d’occupation. 

L’armée russe a-t-elle vraiment les moyens d’occuper l’Ukraine ?   

C’est une vraie question. On ne sait pas comment l’armée et l’Etat russes encaissent le choc de la guerre. Il y a eu des purges dans les services de sécurité, chez les militaires. Ça va plutôt dans le sens d’un ébranlement du pouvoir. En même temps, la Russie est un régime policier. Donc ça peut durer encore un moment. Et on constate plutôt une adhésion de la population, renforcée par les mesures occidentales contre les sportifs et les artistes. Ces sanctions ne font qu’aviver le sentiment russe de la citadelle assiégée. 

Quelle attitude conviendrait-il d’adopter à l’égard des personnalités russes à l’étranger ? 

Les sanctions, nécessaires à nos yeux, peuvent être contre-productives. Elles touchent des couches de la population ouvertes à l’Occident : les intellectuels, la classe moyenne des grandes villes, les sportifs. Interdire aux tennismans russes de concourir à Wimbledon, comme on l’a fait pour d’autres compétitions à l’égard d’athlètes paralympiques, qui sont eux-mêmes des personnes exceptionnelles, c’est absurde. On se prive de relais très utiles. 

La confiscation des biens des oligarques, notamment en France, n’est pas non plus passée inaperçue. A partir du moment où il n’y a pas de procédures judiciaires, qu’on ne leur reproche aucun comportement personnel, c’est observé avec inquiétude par les personnes fortunées du reste du monde : elles se demandent si nous sommes un pays fiable pour acheter des biens. Dans cette affaire, la crédibilité de l’Occident à l’égard du reste du monde est questionnée. Attention à ne pas nous laisser aveugler par une indignation légitime. Il y a un monde qui va s’organiser.  

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D’ailleurs, les autres puissances prennent déjà leurs dispositions. La Turquie a annoncé qu’elle permettrait aux touristes russes de payer en rouble. L’Arabie saoudite envisage de se faire payer en yuan dans ses relations énergétiques avec la Chine. Des circuits financiers vont se monter à l’écart des circuits normaux d’approvisionnement. Quand des conflits sociaux, des famines vont survenir à cause de la pénurie de céréales, les échanges seront rebattus et les pays se lieront à ceux qui leur proposent les meilleures conditions. A ce moment, les Etats qui n’auront pas confiance en nous nous laisseront tomber.  

Quels doivent être les sujets à négocier d’urgence en vue de la résolution du conflit ?   

Le retrait des troupes et le respect de principes fondamentaux. Le premier d’entre eux est le respect des frontières de l’Ukraine, évidemment. Faut-il en passer par des régimes d’autonomie accordés aux régions contestées ? Peut-être. Le droit le permet. De l’autre côté, il y a le retrait des sanctions imposées à la Russie. Ces sanctions nous obligent à nous priver de gaz russe, des terres rares. Qui peut le supporter à long terme ? Les Etats-Unis, mais pas nous. N’oublions jamais que nos intérêts ne sont pas tout à fait convergents. La dynamique est en train de nous échapper alors que nous sommes les premiers concernés. Car si un conflit armé éclate entre la Russie et l’Otan, nous serons à proximité géographique. Pas les Américains. 

« Si on pense régler tous les problèmes avec le départ de Poutine, on se trompe »

Nous sommes condamnés à vivre à côté de la Russie, qui est un voisin bruyant, difficile, conquérant, mais qu’on ne rééduquera pas, comme certains le disent. Si on pense régler tous les problèmes avec le départ de Poutine, on se trompe. Son successeur ne sera pas forcément un démocrate. Il faut donc s’adapter. Et il faudra un jour une conférence générale pour organiser la sécurité collective en Europe en impliquant tous les acteurs dont la Russie, comme le président Macron l’a déjà proposé . 

Au fond, considérez-vous qu’on a trop insisté sur le déshonneur moral que constitue cette agression russe ? 

Disons qu’on a tendance à se gargariser de mots, on parle de génocide, de guerre mondiale. Ce n’est pas une guerre mondiale. La seconde guerre mondiale, c’était un conflit entre Occidentaux dans lequel le reste du monde était entraîné car nous avions des colonies. C’était l’armée d’Afrique, c’était l’Inde entraînée par le Royaume-Uni, c’était la mobilisation des ressources de la planète au service des Occidentaux. Aujourd’hui, on assiste à un conflit entre la Russie et l’Ukraine. Pour le reste du monde, c’est un conflit entre Blancs, entre l’Otan et la Russie. 

Ensuite, on a trop tendance à être obsédé par le bien et le mal. Cette approche est celle des Etats-Unis, un pays qui a défini autrefois l’axe du mal. Sa manière d’appliquer partout cette simplification nous impacte et nous empêche de voir clair sur nos intérêts. Ça ne veut pas dire qu’il faut renoncer aux valeurs que nous avons conquises, mais dans cette affaire gravissime, il faut garder la tête froide, raisonner en fonction des rapports de force, des intérêts de chacun et du droit. 

Justement, la Cour pénale internationale devra-t-elle être saisie pour que la Russie réponde de ses crimes ? 

Les crimes de guerre suscitent un mouvement d’indignation légitime. Les Russes devront évidemment en répondre. Seulement, si l’Ukraine est signataire du statut de Rome qui a créé la Cour pénale internationale, la Russie ne l’est pas. Ce sera un des points qu’il faudra évoquer au moment des négociations, mais faisons les choses dans l’ordre. Le procès de Nuremberg s’est tenu en 1946, pas avant. Il faudra sans doute organiser un tribunal international spécial. La difficulté, c’est que les crimes de guerre commis par les Américains en Irak n’ont jamais été documentés et n’ont jamais fait l’objet d’un tribunal international. Il va falloir convaincre la communauté internationale de le faire pour les Russes alors que ça n’a pas été fait dans d’autres situations, on pourrait aussi évoquer le Yémen, la Libye… On nous reprochera le « double standard ». Pour nous, un homme en vaut un autre mais dans nos comportements, non, un homme n’en a pas toujours valu un autre. Il y a une question de crédibilité de l’Occident. 

Écartez-vous totalement la perspective d’un conflit nucléaire ? 

Je n’exclus pas que dans un moment désespéré, les Russes se servent d’une arme nucléaire tactique. Je ne l’exclus jamais car ils l’ont annoncé, et quand ils annoncent quelque chose, il est toujours possible qu’ils le fassent. Surtout que le dernier sommet de l’Otan a agité aussi l’hypothèse d’une riposte « de même nature ». Il s’agissait alors d’une menace d’utilisation des armes chimiques. Boris Johnson a même déclaré que le Royaume-Uni se réservait le droit d’intervenir nucléairement en dehors du cadre de l’Otan. Donc on en arrive à une prise de risques extrêmement grave alors même que les objectifs de guerre de l’Occident n’ont pas été définis. On pourrait voir les choses autrement et se dire que si les choses ne se sont pas plus envenimées jusque-là, c’est précisément grâce au principe de la dissuasion nucléaire. Mais il faut rester prudent. Même si les Russes utilisaient leur arme tactique sur une zone relativement dépeuplée, pour marquer le coup, ce serait d’une violence inouïe. Certains disent que c’est l’équivalent d’Hiroshima. Selon les spécialistes, vous pouvez raser Paris avec une arme tactique.

Ne faut-il pas revoir notre stratégie d’approvisionnement énergétique ? 

C’est une nécessité. L’intérêt général commande de se rapprocher de l’Algérie, du Qatar. Mais nous sommes demandeurs, donc en mauvaise situation pour négocier. Surtout, attention à ne pas tomber dans une dépendance à l’égard des Etats-Unis, qui va vouloir nous emmener dans sa rivalité avec la Chine. Si nous continuons à commercer avec la Chine, qu’est-ce qui nous dit qu’un jour nous ne serons pas sanctionnés ou que les approvisionnements en gaz ne seront pas coupés ? 

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