La Bulgarie, déchirée entre la Russie et l’Europe

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La guerre en Ukraine met à l’épreuve la cohésion d’un pays travaillé par la propagande pro-Poutine. La coalition au pouvoir est fragilisée.

Par Rouja Lazarova (à Sofia)

Publié le 07/05/2022 LE POINT

« Le Mal est toujours mieux organisé », soupire l’historienne Evelina Kelbetcheva, coautrice et coproductrice d’un film documentaire La Seconde Libération, qui a été diffusé le mois dernier par la télévision nationale bulgare. Consacré à l’occupation soviétique de la Bulgarie de 1944 à 1948, il tente de déconstruire le mythe savamment entretenu des « frères russes libérateurs », en révélant les pillages, les viols, les agressions de civils innocents par l’Armée rouge… Un récit qui fait douloureusement écho aux images qui parviennent de Boutcha et d’autres villes en Ukraine.

Durant des années, la professeure d’histoire a tenté d’introduire ces vérités historiques dans les manuels scolaires bulgares. Sans succès. La légende des « libérateurs » reste intacte. Elle naît dès la fin du XIXe siècle lorsque, dans le cadre des guerres entre les empires russe et ottoman, une partie de la Bulgarie retrouve son indépendance. Aujourd’hui, en Ukraine, l’armée russe continue à « libérer » des populations qui ne demandent pourtant qu’à vivre librement dans un pays souverain.

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« Ordures rouges »

Le Mal est mieux organisé, peut-on constater à Sofia en ce 4 mai, jour où l’Assemblée nationale doit se prononcer sur l’aide militaire en faveur de l’Ukraine. La question a polarisé le pays. Alors que tous les pays européens, à l’exception de la Hongrie, soutiennent militairement Kiev, la Bulgarie tergiverse, même si ses munitions de modèle soviétique, particulièrement précieuses pour l’armée ukrainienne, parviennent en douce jusqu’à l’Ukraine via la Pologne, la Tchéquie et la Slovaquie. Ce jour-là, deux manifestations se déroulent devant et derrière le Parlement – celle, clairsemée, des propoutiniens, qui réclament la neutralité de la Bulgarie, et celle, plus fournie, des proeuropéens qui demandent au gouvernement d’envoyer gracieusement et ouvertement des armes au pays agressé par Poutine.

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Ces mêmes europhiles entendaient envelopper de drapeaux bulgares et ukrainiens le monument à la gloire de l’armée soviétique – création hideuse que les Sofiotes tentent en vain de faire démonter depuis des années. L’événement a été déclaré et autorisé, mais lorsque les europhiles affluent vers le lieu, ils constatent avec dépit que les propoutiniens en ont pris possession, protégés par un épais cortège de gendarmes. Leur sono crache des chants militaires russes.

Je viens de me faire mordre par une férue de Poutine qui a essayé d’arracher mon drapeau ukrainien.

Un homme prend la parole : « Chassons les Ukrainiens de notre pays ! », faisant référence aux quelque 100 000 réfugiés arrivés depuis le début du conflit. Les proeuropéens en sont réduits à user de leurs sifflets pour tenter de couvrir les décibels, et à scander : « Ordures rouges », un vieux slogan de l’année 1990, lorsque la société bulgare croyait en finir avec le régime.

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Une répétition qui crée l’impression pénible d’une histoire sans fin. « Ces monstres sont venus squatter notre événement et le pourrir », s’indigne Sylvia, 50 ans, chercheuse à l’Académie bulgare des sciences. Elle exhibe son doigt ensanglanté : « Je viens de me faire mordre par une férue de Poutine qui a essayé d’arracher mon drapeau ukrainien. »

Seulement 18 % de pro-Poutine

Ralitza Kovatcheva, enseignante en journalisme et cofondatrice d’un site de fact-checking, estime que ce clivage de la société bulgare a été créé artificiellement. « Une étude récente démontre que 65 % des Bulgares sont pour l’appartenance à l’Europe, et seulement 18 % soutiennent un rapprochement avec la Russie. Mais la propagande russe tente de diviser notre société pour l’affaiblir, et de déstabiliser par là l’Union européenne », estime-t-elle.

Par quels canaux les thèses du Kremlin irradient-elles les esprits ? « Il existe une myriade de petits sites d’information, entre 150 et 250, explique Todor Galev, directeur scientifique à l’Institut de recherche sur la démocratie (IRD). Ils changent de nom souvent, et il est extrêmement difficile d’en identifier les propriétaires. Ils relayent de façon coordonnée et organisée la propagande de Poutine, reprise ensuite par les réseaux sociaux, qui l’amplifient et finissent par l’imposer aux médias traditionnels ».

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L’autre vecteur réside dans un principe qui imprègne le journalisme bulgare, dénommé « l’autre point de vue ». « Ce dogme s’est formé dans les années 1990, mais il conduit à un faux pluralisme des opinions, car les médias ne s’intéressent pas à la qualité et à la véracité des arguments, et finissent par hisser le mensonge au rang d’autre point de vue », poursuit Ralitza Kovatcheva.

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« L’autre point de vue » sur la guerre en Ukraine a, par exemple, été exprimé par l’ambassadrice russe à Sofia, Eleonora Mitrofanova. Coutumière d’un langage violent, elle a qualifié les membres du gouvernement bulgare de « suppôts de l’euro-atlantisme ». Une partie de la classe politique lui a emboîté le pas, à commencer par le président de la République, Roumen Radev.

Général de l’armée de l’air, membre du Parti communiste bulgare jusqu’en 1990, il est élu en 2017 comme candidat sans étiquette, et réélu en 2021. Sa proximité avec Vladimir Poutine éclate au grand jour depuis qu’il a repris à son compte la thèse assimilant l’octroi d’une aide militaire à l’Ukraine à une entrée en guerre contre la Russie. Kornelia Ninova, patronne du Parti socialiste bulgare (PSB), vice-Première ministre et ministre de l’Économie, dénonce aussi le soutien militaire.

Gaz coupé

Trempé dans le formol soviétique, le PSB appartient à la coalition au pouvoir, assemblage hétéroclite qui réunit aussi les centristes proeuropéens du Premier ministre Kiril Petkov, la droite libérale et un parti populiste récemment créé. Sous la pression de ses électeurs, le chef du gouvernement a renforcé sa position en faveur de l’Ukraine. Il s’est rendu à Kiev le 28 avril, où il a rencontré le président Zelensky. Mais la veille, comme pour le punir de cette audace, Moscou coupait le gaz à la Bulgarie. Alors que Petkov y voyait une opportunité pour s’émanciper de la Russie sur le plan énergétique, Kornelia Ninova réunissait dans la foulée des hommes d’affaires pour exiger du gouvernement de poursuivre les négociations avec Gazprom. Dans son discours du 1er mai, Roumen Radev qualifiait sans le nommer le Premier ministre de « charlatan politique » qui attise les « passions guerrières ».

Le 4 mai, l’Assemblée nationale a voté un texte de compromis, autorisant le gouvernement à faire réparer dans les usines bulgares l’armement endommagé des Ukrainiens. La résolution a déçu les électeurs proeuropéens. Cependant, le politologue Daniel Smilov temporise. « La coalition se maintient au pouvoir. C’est une bonne chose, car les centristes et les libéraux sont un gage de l’appartenance de la Bulgarie à l’Europe et à l’Otan. De nouvelles élections risquent de voir monter les fanatiques du parti ouvertement propoutinien, Renaissance, prévient-il.

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