La statue de Solitude à Paris : une nouvelle offensive mémorielle d’Anne Hidalgo

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Philippe Pichot 10 mai 2022 BOULEVARD VOLTAIRE

 

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Ce 10 mai, la maire de Paris, Anne Hidalgo, inaugurait une statue dans le XVIIe arrondissement dédiée à la « mulâtresse » Solitude. La première statue d’une femme noire à Paris.  La mulâtresse Solitude y est présentée comme une esclave, héroïne historique de la résistance au rétablissement de l’esclavage en 1802 en Guadeloupe. Le problème est que l’existence même de cette mulâtresse n’est pas attestée historiquement et le seul texte à caractère historique qui en fait mention est constitué par les quelques lignes écrites par l’historien Lacour dans son ouvrage en 4 tomes de l’Histoire de la Guadeloupe paru en 1858 soit … 56 ans après les faits ! Nous sommes en 1802, qui dit condamnation dit archives (nous avons bien les traces du procès de Jeanne d’Arc au Moyen Age), qui dit naissance dit état civil, l’acte de naissance de cet enfant existe-t-il ?

A partir de ces quelques lignes, le romancier André Schwart-Bart, particulièrement touché par le fait que l’on ait attendu qu’elle mette au monde son enfant avant de l’exécuter, imagina un roman paru en 1972 et dont elle devint l’héroïne lui donnant ainsi une vie qui repose sur sa seule imagination. Malgré les recherches effectuées, les historiens n’ont retrouvé aucun document d’archives attestant de son existence.

L’imaginaire du roman a, depuis lors, pris dans la population guadeloupéenne et chez certaines élites le pas sur la vérité historique. Lors de la commémoration du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage dans les Antilles françaises, l’on décida de faire des statues allégoriques représentant les héros de la lutte contre le rétablissement de l’esclavage dont Delgrès, Ignace et Solitude sous les traits d’une femme enceinte.

La mulâtresse Solitude, personnage « inventé » est souvent confondue avec Rose-Marthe dite Toto, la compagne de Delgrès et dont l’existence quant à elle est avérée. Celle-ci est aussi évoquée par l’historien Lacour. Par rapport à la légende développée, rien n’indique que Solitude qui, selon le roman aurait été une Africaine violée par un marin blanc sur un bateau négrier, fût une esclave. Il est plus vraisemblable qu’elle aurait été, comme Marthe Rose dite Toto, une femme de couleur libre.

Après l’inauguration d’un square en 2020 et d’un timbre-poste en avril dernier, ce nouvel hommage pose donc une question : comment un personnage de pure fiction gagne-t-il le statut de personnage historique ? Si cette mystification ne nous apprend rien sur le contexte historique de 1802, elle en dit long sur les dérives de notre époque et sur les errements mémoriels qui la travaillent. Elle en dit long surtout sur l’appropriation dangereuse par les mouvances décoloniales-indigénistes, prêtes à inventer des héros ou à faire de n’importe quelle légende une vérité conforme aux postures idéologiques de notre époque, servant les revendications identitaires du moment.

Rappelons que déjà en 2007, le Conseil Représentatif des Associations Noires de France, mouvement identitaire, avait interpellé les candidats à l’élection présidentielle pour qu’ils fassent entrer Solitude au Panthéon. Cette revendication avait été récupérée en 2013 par un collectif de mouvements féministes dont Osez le féminisme ou La Barbe qui avait aussi demandé à ce que Solitude entre au Panthéon. Solitude rejoint ainsi ces dérives qui s’affranchissent de toute historicité au nom de l’idéologie.

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