Squats évacués à Marseille : la tristesse d’une scène française

Par Luc Lenoir. LE FIGARO

10 mai 2022

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 00:00/ 06:05

Devant le bâtiment G du parc Kallisté, à Marseille. L-A Lenoir

REPORTAGE – Dans la cité du parc Kallisté, à Marseille, une centaine de sans-papiers ont été délogés ce mardi matin, laissant un paysage désolé.

L’État a enfin fait cesser la violence ; ne reste plus que la désolation. Ce mardi matin, la préfecture des Bouches-du-Rhône envoyait plusieurs cars de CRS lancer les opérations «d’expulsion exécutoires des squatteurs occupant irrégulièrement les bâtiments de la cité Kallisté» à Marseille, dans une quarantaine d’appartements, mettant fin à plusieurs semaines d’attente pour les habitants réguliers de l’immeuble «G». Ces derniers subissaient les tensions entre gangs nigérians, qui avaient culminé par des attaques à la machette, sans compter les délinquants trouvant refuge dans des appartements ouverts de force.

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Un peu avant huit heures, les forces de l’ordre prenaient place pour encadrer voire accélérer les départs, même si sur la centaine de personnes à déloger, une bonne moitié, avertis par les venues d’huissiers en repérage, avaient déjà quitté la zone, s’évaporant possiblement vers d’autres squats. Les autres ont accepté d’être hébergés dans un gymnase municipal. Un traitement qui fait bondir certains habitants comme ce quarantenaire, qui évoque «une faveur pour ces gens, alors qu’il faut voir ce qu’ils laissent», mais se dit «avant tout soulagé de les voir partis». Certains squatteurs étaient là depuis plusieurs années. Nassra Aboudou, dont la mère bénéficie d’un logement social, reste toutefois inquiète : « Oui, ils sont partis, et d’ailleurs ne posaient pas tous problème. Mais certains ont refusé la prise en charge, nous les avons vus rester à proximité… Ils menacent des habitants de représailles, j’espère vraiment que ça va se calmer», doute celle qui n’attribue l’opération de police «qu’à la médiatisation». «C’est évident. Les élus, la dernière fois qu’ils sont venus, c’était pour nous demander de voter pour eux. Depuis, ils ne répondent pas», s’emporte-t-elle.

La mairie et les bailleurs avaient bien pris quelques décisions : depuis 2019, les pelleteuses détruisent certains bâtiments, mais devant elles courent les clandestins, passant d’un squat l’autre, accélérant la vétusté d’un vaste programme immobilier remontant aux années 1960. Le bâtiment G, mélange de pleine propriété et de logement social, doit s’écrouler avant 2024, mais dans l’intervalle, rien n’est fait pour protéger les habitants légaux.

Fatalisme insouciant

En fin de matinée ce mardi, l’endroit est calme. Les policiers sont détendus, encadrent le flot d’entreprises de travaux mandatées par la préfecture pour condamner certains accès ou refaire des portes d’appartements. Des familles expulsées sont encore là, pleines de marmots et de sacs en plastique tressé. Lasse, une jeune femme finit par s’asseoir au sol en plein parking, à l’ombre d’un fourgon de CRS. Elle reste là malgré tout, écoutant des musiques africaines avec son enceinte portative. À un balcon, un jeune souffle sur sa chicha en scrutant les allées et venues. Il règne un fatalisme insouciant, dont on ne sait s’il est celui de Marseille ou bien plus méridional encore. Interrogés, des Nigérians expliquent qu’ils essaient de s’intégrer et vont apprendre le français.

Un travailleur social se montre satisfait du bon déroulé des opérations. On entame avec lui le tour du quartier. Tout est calme certes, mais la scène est d’une tristesse infinie, surtout quand on songe qu’elle est française. Les détritus constituent pour ainsi dire une strate géologique, le moindre mètre de béton porte lourdement les affres du temps, dégradé, souillé, peinturluré. Quelques pins sont encore là comme un défi ou un miracle. On passe devant l’un des halls d’entrée, transformé en marché de shit et de cocaïne, les prix inscrits en grosses lettres sur le mur. À l’intérieur a passé une tornade… Puis c’est l’envers du bâtiment, constellé de vêtements à sécher, de fenêtres noircies par les fumées. Sur d’autres pans, des paraboles calcinées, reliques d’une ère «maghrébine» révolue depuis la prééminence de l’immigrée subsaharienne. «Il n’y a plus rien à faire ici, plus d’ordre possible. Les pouvoirs publics le savent depuis longtemps. Mais tant que ça pouvait rester comme ça… », dénonce notre guide. Au centre des barres d’immeubles, une surprise : une bastide Belle Époque, en bel état, qui régnait autrefois sur le parc environnant… Et qui désormais enclavée, abrite un centre médical et social. Nous nous y enquérons de la situation, de la présence de la drogue et des rumeurs de prostitution. «Ce sont des dossiers personnels, nous ne communiquons pas là-dessus. C’est un quartier bien», rejette-t-on, plein de bonne volonté et sans doute de quelques chimères.

Un des halls d’entrée, transformé pour le commerce de stupéfiants. L-A Lenoir

Les squats sont-ils le fait de pauvres hères innocents ? Pas vraiment. «Certains essaient de s’en sortir», témoigne un entrepreneur devant son fourgon. «Je suis venu aider un jeune que je fais bosser quand il se présente, comme beaucoup, près des magasins de BTP de Marseille pour louer ses bras. D’autres sont des malfrats». Un constat confirmé par une source policière : «Les Nigérians sont très présents dans le proxénétisme, ils tiennent des quartiers sur toute la ville. Et se mettent aux stupéfiants. L’immeuble des Flamants, c’était un règlement de compte entre Maghrébins et Nigérians» souffle-t-il, en référence à un incendie criminel qui avait fait trois victimes en juillet dernier.

L’immeuble G du parc Kallisté, à Marseille. L-A Lenoir

Expulsions impossibles

Quel que soit leur profil, que font-ils en France, sans papiers ? Vont-ils continuer leur transhumance urbaine ? Le policier poursuit : «Certains seront peut-être ramenés à la frontière italienne… Mais c’est impossible de renvoyer quelqu’un au Nigeria. Ces gens évoquent les différents conflits ethniques ou d’autres menaces pesant sur eux, pour éviter le charter». Au Figaro, le préfet de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur Christophe Mirmand souligne que le plus urgent est «de mener une évaluation sociale : distinguer ceux qui sont dans le cadre d’une procédure de demande d’asile ou pourraient l’être, de ceux qui peuvent faire l’objet d’une obligation de quitter le territoire. Et surtout, il s’agit de repérer les personnes vulnérables, femmes ou enfants, pour éviter l’isolement, avec une prise en charge à l’hôtel, pour quelques jours ou plus».


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