« L’Ukraine n’est manifestement pas prête à accepter toutes les règles de l’Union »

ENTRETIEN. Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert-Schuman, réagit aux idées lancées par Macron et Draghi sur la nécessité de réformer l’Europe.

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Pour Jean-Dominique Giuliani, « l’Ukraine n’est manifestement pas prête à accepter toutes les règles de l’Union, tant sur le plan économique que pour son organisation politique et le respect de l’État de droit ».© MIGUEL MEDINA / AFP

Propos recueillis par Emmanuel Berretta. LE POINT

Publié le 13/05/2022

La guerre en Ukraine et les conclusions de la Conférence sur l’avenir de l’Europe ouvrent un débat sur la taille de l’Europe, ses missions, ses processus de décision. Jean-Dominique Giuliani, le président du think tank Fondation Robert-Schuman, livre son analyse des propositions d’Emmanuel Macron et de Mario Draghi.

Le Point : Emmanuel Macron propose de faire patienter les pays européens démocratiques dans une « communauté politique européenne » en songeant à l’Ukraine mais aussi au retour du Royaume-Uni. Qu’aurait pensé Robert Schuman de cette proposition, selon vous ? À l’opposé, Mario Draghi a déclaré devant le Parlement européen qu’il fallait, au contraire, hâter l’adhésion des pays des Balkans occidentaux… N’y a-t-il pas encore beaucoup de haine entre eux après l’éclatement de l’ex-Yougoslavie ?

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Jean-Dominique Giuliani : Il ne m’appartient pas de faire parler les pères fondateurs de l’Europe et je ne le ferai jamais. Ce qui est évident, c’est qu’ils ont réussi à ramener la paix sur le continent en mobilisant les adversaires d’hier autour d’un projet pacifique d’unification progressive par le partage des intérêts.

À LIRE AUSSIRobert Schuman, ce père de l’Europe mal-aimé

Cette méthode demeure la plus efficace pour surmonter nos passés guerriers en respectant nos identités. Jamais les pères de l’Europe n’auraient pu imaginer une telle réussite de leurs projets ! La question qui se pose désormais à nous est simple : nos succès attirent et, à nos frontières, on se bouscule pour rejoindre l’Union européenne, son modèle de liberté et de solidarités. Devons-nous promettre l’adhésion à tous ceux qui veulent nous rejoindre ?

L’Europe, qui semble parfois désespérer certains à l’intérieur, fait en effet rêver à l’extérieur ! Comment gérer ces demandes sans abandonner ces citoyens de l’extérieur qui veulent devenir de vrais Européens ? Jusqu’ici, nous n’avons su offrir que la perspective de l’adhésion. Ce n’était ni raisonnable ni crédible. L’exemple de la Turquie le démontre.

Adhérer à l’Union, c’est rejoindre un marché économique très compétitif, accepter un État de droit exigeant et des règles de partage de certains attributs de la souveraineté. Pour ceux qui ont adhéré dans le passé, cela a d’abord été long et difficile avant de se révéler ensuite un grand succès.

Par ailleurs, l’Union n’a pas intérêt à importer des problèmes supplémentaires, elle en a déjà assez !

Quid de l’Ukraine, dans ce cas ?

L’Ukraine n’est manifestement pas prête à accepter toutes les règles de l’Union, tant sur le plan économique que pour son organisation politique et le respect de l’État de droit. Pour autant, il ne faut pas décevoir le souhait quasi unanime de ses citoyens à devenir de vrais Européens.

Il nous faut donc inventer une vraie politique étrangère à nos frontières. L’Union est déjà généreuse avec son voisinage et y distribue nombre de crédits et d’assistance. Il lui faut trouver les moyens d’apporter de la sécurité, ce qu’elle n’a pas su faire pendant longtemps pour elle-même. Des accords diplomatiques et de défense pourraient garantir le caractère « européen » de certains de nos voisins. C’est ce dont nous disposons déjà avec le Royaume-Uni. C’est ce qu’attend l’Ukraine qui ne veut pas retourner sous le joug de la Russie.

Par exemple, au sein des Balkans occidentaux aujourd’hui « travaillés » par la Chine, la Russie et la Turquie, il nous faut être clairs : nous devons exiger des futurs adhérents une identité de vues minimale en politique étrangère. Si la Serbie continue à privilégier son rapport avec la Russie plutôt qu’avec les Européens, elle ne devrait pas entrer dans l’Union, quel qu’en soit l’avantage évident.

La proposition d’Emmanuel Macron d’une « communauté politique européenne » correspond à cette réalité. Il a le courage de dire ce que pensent ses partenaires de l’Union, souvent très hypocrites, voire intéressés par l’adhésion de leurs proches voisins.

Le président du Conseil italien a aussi émis l’idée d’une nouvelle dette commune pour soutenir les foyers européens les plus modestes face à l’inflation des prix de l’énergie. Va-t-on de nouveau voir le bloc des frugaux se cabrer contre toute idée d’un nouvel emprunt commun ?

Mario Draghi est un économiste unanimement respecté. Il a raison, l’Europe ne peut pas être le seul continent qui ne s’endette pas pour investir, l’idiote de l’économie mondiale !

L’ordolibéralisme protestant de certains en Europe a causé dans le passé beaucoup de torts à des économies qui étaient prospères avant que leurs situations ne soient négligées au profit d’une vision morale de l’économie qui n’a pas lieu d’être ! Mario Draghi a sauvé l’euro. Sa proposition peut sauver l’économie européenne.

À LIRE AUSSIMario Draghi défend « un fédéralisme pragmatique et idéal »Le « mur d’investissement » qui nous attend exige un endettement commun qui, avec le parachèvement de l’union bancaire et l’union des marchés de capitaux, peut assurer durablement l’indépendance financière et économique de l’Europe. C’est cela aussi, l’autonomie stratégique. Il n’y aura pas de retour de la croissance sans un plan de relance européen vigoureux. Et un endettement commun est le meilleur moyen de le financer.

Est-ce bien le moment de se lancer dans une difficile révision des traités alors que la guerre en Ukraine fait flamber les prix ?

Les préoccupations des Européens sont loin des subtilités du mécano institutionnel… Faire avancer l’Europe, c’est fixer des objectifs avant d’envisager les moyens d’y parvenir. Une Europe plus autonome sur le plan économique et diplomatique est indispensable à la survie de nos États et de notre modèle de société. On doit progresser dans la santé, l’innovation, la défense, etc. Et ne pas s’interdire, si nécessaire, de modifier les traités.

Mais l’objectif n’est pas un de ces débats institutionnels de plus qu’on adore à Paris et à Bruxelles ! L’objectif doit être une Europe plus efficace pour ses citoyens, et rien d’autre ! Il ne faut pas craindre les débats qui s’ensuivraient. L’Europe ne doit pas se faire en cachette ; ça doit être un choix souverain à faire en pleine lumière et donc en conscience.

Les citoyens doivent pouvoir choisir.

Dans une interview accordée au Point, le député européen LR-PPE François-Xavier Bellamy déclare : « Dire que l’unanimité bloque l’action européenne, c’est faux. » Et il explique qu’au contraire l’unanimité cimente les 27 contre l’adversité. Partagez-vous son analyse ?

Non, mais il est vrai que l’unanimité protège les plus petits États des réflexes naturels des plus grands qui menacent toujours de les ignorer. Dans la réalité, rien ne s’est jamais décidé contre la France ou contre l’Allemagne !

Le droit de veto ne me choque pas car l’UE est l’union volontaire d’États souverains. En revanche, c’est l’abus de l’unanimité qui peut freiner les progrès de l’Union et donc son efficacité, qui, une fois encore, doit être sa priorité. Un peu de souplesse est nécessaire. Par exemple, on pourrait limiter l’unanimité aux sujets essentiels et exiger des veto plus « collectifs » pour des questions qui ne portent pas atteinte à l’intégrité d’un État membre.

Je pense, par exemple, aux questions fiscales ou à des prises de position sur la scène internationale qui ne sauraient être empêchées par la voix d’un seul. On pourrait limiter le droit de veto à un nombre d’États rassemblant un certain pourcentage de la population de l’Union et pratiquer davantage la technique de « l’abstention positive », c’est-à-dire étendre plus ouvertement ce que l’on appelle la procédure de silence : en l’absence d’une opposition motivée et légitime, une décision est réputée acquise.

Vous revenez de Budapest. La Hongrie a réélu Viktor Orban avec une large majorité des deux tiers au Parlement hongrois. Il bloque actuellement l’embargo sur le pétrole russe, estimant que les conséquences économiques seraient insurmontables pour l’économie de son pays. Son droit de veto est indiscutable. Que peut faire l’UE dans ce cas ?

Faire preuve de solidarité en imaginant une solution à sa situation, qui est d’ailleurs la même que la Bulgarie, la Slovaquie et la République tchèque. La Hongrie a voté toutes les sanctions. Elle a, avec ses voisins, un problème énergétique très particulier dû plus à l’histoire soviétique qu’à de mauvais choix, par exemple ceux de l’Allemagne. Il faut l’aider à le résoudre et nous en avons les moyens.

À LIRE AUSSIL’UE bien embarrassée par le triomphe de Viktor OrbanJ’ai observé une très positive volonté hongroise de réorienter toute la politique énergétique vers les pays de l’Union. C’est un choix stratégique très important. J’aimerais parfois que les « grands » pays fassent de même !

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