Robert Greenway : « Le Moyen-Orient va traverser la période la plus éprouvante de son histoire » 

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Ancien de l’administration Trump, Robert Greenway dirige l’Institut des accords d’Abraham, chargé de favoriser les relations entre Israël et les pays arabes. Il livre ses sombres prédictions pour la région.

Robert Greenway, directeur de l'Abraham Accords Peace Institute, lors d'un colloque international au Sénat français, le 2 mai 2022.

Propos recueillis par Corentin Pennarguear. L’EXPRESS

Publié le 14/05/2022

Diplomate pendant trente ans, Robert Greenway a coordonné la politique des États-Unis au Moyen-Orient sous Donald Trump, en compagnie du gendre du président, Jared Kushner. Ancien conseiller adjoint à la Sécurité américaine, il a joué un rôle clé dans la conclusion des accords d’Abraham, en 2020, normalisant les relations d’Israël avec les Émirats arabes unis et le Bahreïn, puis avec le Maroc et le Soudan.  

Aujourd’hui à la tête de l’Abraham Accords Peace Institute, une organisation créée par Jared Kushner pour approfondir les liens commerciaux et diplomatiques au Moyen-Orient, Robert Greenway fait l’aller-retour constamment entre la région et Washington. De passage à Paris début mai pour un colloque au Sénat, organisé par Elnet France – une organisation non gouvernementale oeuvrant pour le rapprochement entre l’Europe et Israël -, le diplomate américain détaille ses préoccupations face à la montée en puissance de l’Iran et les conséquences potentiellement dévastatrices de la guerre en Ukraine sur le Moyen-Orient. 

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L’Express : À la tête de l’Abraham Accords Peace Institute, vous travaillez de près avec une grande majorité des pays du Moyen-Orient. Vous dites être très inquiet de la situation actuelle dans la région… 

Robert Greenway : Dans l’année qui vient, ou du moins dans les deux prochaines années, le Moyen-Orient va traverser la période la plus éprouvante de son histoire. Le risque est avant tout sécuritaire. Je travaille depuis trente ans dans la région, et je n’ai jamais observé autant de menaces contre les intérêts américains, les intérêts israéliens et ceux de nos alliés sur place, y compris dans les domaines du commerce, des communications et de l’énergie. L’Iran, son réseau d’affidés et de milices, n’ont jamais été aussi présents et menaçants. Ils menacent Israël, ils menacent le détroit d’Ormuz, ils menacent les États-Unis… Plus seulement depuis le Liban, mais aussi depuis la Syrie, l’Irak et le Yémen. Le contexte est dangereux et nous devons nous en occuper.  

La deuxième menace, ce sont les prix de l’énergie et de l’alimentation qui s’envolent et approchent des records historiques. L’invasion de l’Ukraine a empiré la situation, ressentie très, très vivement au Moyen-Orient. Le risque n’a jamais été aussi élevé.  

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D’où l’aspect essentiel des accords d’Abraham : nous devons nous assurer que nos partenaires et nos alliés dans la région soient aussi forts que possible afin de pouvoir supporter la suite des événements, quels qu’ils soient. Nous devons nous assurer de pouvoir défendre nos intérêts sur place : l’Europe peut-elle imaginer une perturbation de la fourniture d’énergie du Moyen-Orient au même moment que la Russie ? Ce serait une catastrophe. Mais c’est un scénario possible si nous ne nous donnons pas les moyens dans la région de le détecter et l’anticiper. 

Vous évoquez des scénarios catastrophes à moyen terme, lesquels avez-vous en tête ?  

Attaque militaire contre Israël, révolutions… Un pays complètement déstabilisé. Une provocation militaire, puis l’escalade. Une combinaison de tous ces scénarios. Le Moyen-Orient a toujours connu ce genre d’événements, mais seulement dans un ou deux pays simultanément. Aujourd’hui, le risque est tel que la situation peut basculer dans cinq ou six pays à la fois. C’est inédit et très, très dangereux. Nous ne devons pas l’ignorer.  

« Aujourd’hui, le risque est tel que la situation peut basculer dans cinq ou six pays à la fois »

Vous estimez que l’Occident choisit d’ignorer ces menaces sur le Moyen-Orient ?  

Je pense que nous ne nous trouvons pas dans la meilleure des situations pour anticiper les évènements, puis les empêcher ou y répondre de manière efficace. Nous ne sommes pas prêts, et nous devons le faire dans nos propres intérêts. Renforcer les liens entre nos partenaires dans la région et les aider me paraît essentiel. 

Vous encouragez aussi les alliés des États-Unis à s’unir contre un ennemi commun, l’Iran. Cela fait partie des objectifs des accords d’Abraham ?  

Les pays qui ont décidé de s’allier partagent les mêmes perceptions de la région et de ses menaces. À Varsovie, en février, ils se sont tous assis publiquement à la même table pour parler sécurité et ont affirmé ensemble que l’Iran constitue la principale menace pour la paix et la stabilité au Moyen-Orient. Ce point de vue était clairement celui de l’administration précédente [celle de Donald Trump, NDLR] et il est celui d’une majorité d’Américains.  

La sécurité constitue, avec l’économie, une des dynamiques des Accords d’Abraham. Il n’y a pas si longtemps, si vous aviez demandé à ces pays signataires quelle était la principale menace pour la paix et la stabilité au Moyen-Orient, ils auraient sûrement répondu Israël. Ce n’est plus le cas, et les accords d’Abraham en sont la reconnaissance.  

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Si vous partagez le même point de vue à propos d’une menace, alors il est logique de coopérer. L’OTAN ne se serait pas construit sans la menace de l’Union soviétique. La même logique est à l’oeuvre ici. 

Un accord international sur le nucléaire iranien, toujours en discussion à Vienne, peut-il faire évoluer cette alliance ? 

D’une certaine manière, un accord diplomatique pourrait rendre cette alliance plus compliquée : car si la menace iranienne se maintient et continue de grandir, ces pays pourraient être moins volontaires pour l’affronter ensemble.  

Dans ce contexte, le leadership américain a été et va continuer d’être décisif. En Europe, vous le percevez aujourd’hui avec l’invasion de l’Ukraine : tout le monde perçoit la menace de Moscou de la même façon, mais chacun décide et agit différemment. Il faut un leadership important pour rassembler ces pays et les aider à coopérer. Dans ce domaine, les États-Unis jouent un rôle fondamental et c’est ce qu’espèrent les États du Moyen-Orient. 

Certains critiquent les États-Unis, accusés de se retirer du Moyen-Orient pour pivoter vers l’Asie. Constatez-vous cette dynamique ? 

Chaque jour, on comprend davantage à quel point la Chine constitue une menace réelle pour l’ordre international établi et plus spécifiquement pour les États-Unis. Je partage ce constat. Mais la réponse à cette menace n’est pas de se retirer de telle ou telle région du monde, car la Chine poursuit ses objectifs bien au-delà de ses frontières et ce dont elle a besoin ne se trouve plus chez elle. L’énergie en est la parfaite illustration.  

Pour cette raison, que vous soyez l’Europe ou les États-Unis, vous ne pouvez pas tourner le dos au Moyen-Orient. Aujourd’hui, la Chine consomme plus de 40% du pétrole et du gaz de la région. Ce chiffre va, très probablement, augmenter. Dans ce cas, pourquoi abandonner notre influence dans la région et laisser nos partenaires et alliés devenir les fournisseurs perpétuels de Pékin ? Que se passera-t-il si une escalade se produit entre les Etats-Unis et la Chine ? Si c’est important pour la Chine, cela devrait l’être pour nous.  

Nos partenaires et nos alliés du Moyen-Orient espèrent fournir davantage d’énergie aux États-Unis et à l’Europe, et prendre les parts de la Russie. Pourquoi laisserions-nous l’influence russe prospérer dans cette région ? Cela donne à Moscou un poids considérable sur les marchés mondiaux. C’est mauvais pour l’Europe, c’est mauvais pour les États-Unis. Nous ne devons pas fuir nos responsabilités.  

Sur le même sujetEt il ne s’agit pas seulement de l’énergie. Tout le commerce entre l’Europe et l’Asie transite par le Moyen-Orient, ce qui est considérable. 100% des flots d’information mondiaux suivent physiquement ces flux commerciaux. Tous ces câbles Internet sous-marins passent par le Moyen-Orient… Nous ne pouvons pas le laisser en plan, et la région ne veut pas qu’on la laisse en plan.  

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