KALININGRAD (pour info.)

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1Depuis la fin des années 1990, les États-Unis se sont lancés dans le déploiement d’un bouclier antimissile. Or l’annonce, début 2007, de l’installation par les Américains d’éléments de ce bouclier en Europe centrale, à savoir un radar de détection en République tchèque et dix intercepteurs de missiles en Pologne, a suscité l’ire de Moscou et a ravivé le spectre de la guerre froide sur le continent. Le Kremlin a en effet immédiatement réagi en déclarant que ces deux pays pourraient devenir la cible des forces armées russes [1][1]« Europe’s space wars », The Economist, 23 février 2007.. Puis le président Poutine a annoncé le déploiement des nouveaux missiles russes Iskander, dans l’enclave russe de Kaliningrad, c’est-à-dire aux frontières de la Pologne. Kaliningrad, l’une des régions les plus militarisés pendant la guerre froide, serait-elle donc destinée à redevenir un avant-poste militaire russe face à des installations « occidentales » perçues comme hostiles ? Ce projet s’inscrit-il dans une nouvelle stratégie russe ou s’agit-il plutôt d’un levier dans les négociations avec les Américains, soulignant de nouveau l’instrumentalisation à des fins politiques de l’exclave russe au sein de l’Union européenne élargie [2][2]Voir « Géopolitique de Kaliningrad : une île russe au sein de… ? Mais avec quels objectifs ?

Un bouclier antimissile, contre quelles menaces ?

2Pour les Américains, le projet de construction d’un bouclier antimissile n’est pas nouveau. Dès les années 1950, les États-Unis ont cherché à sanctuariser leur territoire, au moment où les missiles intercontinentaux soviétiques le rendaient vulnérable. Face à l’empire du Mal incarné par l’Union soviétique, ce projet répond au fantasme américain de sécurité absolue et du mythe de frontière technologique [3][3]Olivier ZAJEC, « L’obsession antimissile », Le Monde…. Or pour des raisons d’équilibre stratégique, les États-Unis et l’URSS décident de limiter le déploiement de systèmes antimissiles, par la signature en 1972 du traité ABM (Anti-Balistic Missile). Pourtant, en 1983, le président Ronald Reagan lance l’Initiative de défense stratégique (IDS), dont l’ambition est de marginaliser les armes nucléaires par une défense antimissile globale basée sur des satellites et des lasers spatiaux capables d’intercepter les tirs de missiles balistiques. Ce projet très coûteux est finalement abandonné, car il induit de fait une nouvelle course aux armements.

3Or, malgré la fin de la guerre froide, le projet revu à la baisse est relancé à la fin des années 1990, sous le nom de National Missile Defense, dans un rapport parlementaire coordonné par Donald Rumsfeld. Il répond d’abord à la volonté américaine de maintenir l’invulnérabilité de son territoire, qui concourt au sentiment de sécurité des États-Unis, et vise ensuite à contrer de nouvelles menaces nucléaires [4][4]Ibid. : depuis le début des années 1990, la Corée du Nord est soupçonnée de développer un programme nucléaire et tire en 1998 un missile Taepodong, dont la portée est aujourd’hui susceptible de toucher le territoire américain. La même année, l’Inde et le Pakistan ont procédé à des essais nucléaires. Avec l’arrivée à Washington en 2000 d’une administration néoconservatrice suite à l’élection à la présidence des États-Unis de George W. Bush, ce programme de défense antimissile devient une priorité du gouvernement américain. Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 renforcent encore la nécessité d’un système antimissile pour protéger le territoire américain touché en son « cœur » par des terroristes et pour faire face à la convergence des menaces : l’acquisition d’armes de destruction massive par des groupes terroristes ou des « États voyous »: l’Irak, la Corée du Nord ou l’Iran.

4Le fonctionnement du système de défense antimissile américain consiste dans la destruction en plein vol de missiles adverses de toutes portées, en lançant contre lui un intercepteur à grande vitesse pour l’empêcher d’atteindre sa cible. Il repose sur un dispositif comprenant des satellites capteurs basés dans l’espace, des intercepteurs de missiles basés sur terre (en Californie et Alaska) et à bord de destroyers américains (système Aegis), ainsi qu’un réseau de radars-capteurs et de suivi. Cinq sont situés en Amérique du Nord (Alaska, Californie, Massachusetts, base américaine de Thulé au Groenland), deux en Europe (Fylingdales en Grande-Bretagne et Vardoe en Norvège). Pour compléter ce dispositif initial, est aujourd’hui projetée l’installation de 10 intercepteurs en Pologne d’ici à 2011 et d’un radar en République tchèque (carte 1). Pourquoi un tel déploiement en Europe ?

5Selon Washington, il s’agit de contrer la menace nucléaire iranienne. Téhéran étant susceptible de développer des missiles intercontinentaux d’ici 2015, l’Europe par sa position sur leurs trajectoires serait à même d’écarter la menace (carte 1). Pourtant, vu de Moscou, ce dispositif apparaît directement dirigé contre la Russie et non contre des missiles iraniens, comme le justifie Washington. Une représentation renforcée par le fait que ces facilités antimissiles sont construites dans deux anciens pays membres du pacte de Varsovie, c’est-à-dire dans l’ancien glacis russo-soviétique, et sont, de ce fait, perçues par la Russie, comme une provocation. Cette dernière se voit encerclée par ce réseau, qui pourrait permettre aux Américains de disposer d’un maillage fin pour surveiller les forces stratégiques russes. Pour empêcher ce déploiement antimissile américain en Europe centrale, elle propose à Washington en juin 2007 d’utiliser la station radar russe de Gabala en Azerbaïdjan et/ou un radar dans le sud de la Russie, de mettre en place des centres communs d’alertes précoces antimissiles et d’engager les autres pays de l’OTAN dans la discussion sur les défenses antimissiles [Facon, 2007]. Après la visite d’experts militaires américains sur ce site au nord de Bakou, le Pentagone a finalement opposé une fin de non-recevoir à la proposition du Kremlin. L’équipement russe ne serait pas une alternative au projet américain [5][5]En revanche, les Américains n’excluraient pas que la base…. Moscou a ainsi pris une posture plus menaçante en évoquant la possibilité de déployer ses nouveaux missiles SS 26 Iskander, testés avec succès en mai 2007, dans la partie européenne de son territoire et en particulier à Kaliningrad, son territoire le plus occidental et frontalier de la Pologne où est justement prévue l’installation d’intercepteurs antimissiles. Sur quelle réalité repose cette option ? La région de Kaliningrad peut-elle devenir une tête de pont d’un dispositif antiaméricain en Europe?

CARTE 1. 

CARTE 1.

Un avant-poste stratégique, la raison d’être de Kaliningrad ?

6Bastion militaire et avant-poste stratégique russe pendant la guerre froide, le caractère militaire prédomine à Kaliningrad dès son origine, en tant que territoire soviétique puis russe, si bien qu’il a imprégné le développement économique et l’organisation de la région, autant que la mentalité de sa population [Tétart, 2007]. De fait, si Staline demande dès 1943, lors de la conférence de Téhéran avec les Alliés, l’annexion de la partie nord de la Prusse-Orientale (l’actuel territoire de Kaliningrad) par l’URSS, c’est parce qu’il connaît l’atout stratégique que représentent les ports de Königsberg et Pillau (l’actuel Baltiisk): ils sont libres de glaces toute l’année. Obtenu en 1945 par le traité de Potsdam, ce territoire allemand est immédiatement transformé en une zone militaire renommée en juillet 1946 Kaliningrad, en l’honneur de Mikhaël Kalinine, président du Soviet décédé quelques semaines plus tôt. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’objectif stratégique de Kaliningrad est le contrôle de la nouvelle zone de domination soviétique en Europe centrale, en particulier les États baltes et la Pologne. Avec le développement de la guerre froide entre les anciens alliés de la Seconde Guerre mondiale, la mer Baltique devient le lieu de rivalité Est/Ouest, et Kaliningrad se transforme en avant-poste soviétique de la Baltique, poste d’alerte avancée pour prévenir toute attaque occidentale [Chillaud, 2003]. Son territoire dans son entier est organisé à cette fin [6][6]Selon E. Buchhofer, au moins 700 km2 étaient utilisés à des… : la ville de Kaliningrad accueille le haut commandement de la flotte de la Baltique, basée à Baltiisk. Cinq bases aéronavales sont réparties sur l’ensemble du territoire, auxquelles s’ajoute la 11e armée de la Garde déployée dans l’ensemble de la région [Du Castel, 1996]. Aussi, juste avant l’effondrement soviétique, le nombre de militaires stationnés à Kaliningrad est estimé entre 100000 et 120000 personnes, y compris les 25000 hommes des forces navales. Mais, comme le rappelle l’expert américain Richard Krickus [2002], une très grande partie des 900000 habitants de la région de Kaliningrad est de fait dédiée au bon fonctionnement de cet avant-poste militaire [7][7]Ingénieurs, scientifiques, techniciens ou ouvriers non….

La militarisation de l’enclave : fardeau ou levier politique ?

7Avec l’éclatement de l’Union soviétique, Kaliningrad reste le quartier général de la flotte de la Baltique, mais la concentration sur ce petit territoire de cet important potentiel militaire suscite inquiétudes chez les voisins directs de l’enclave et du pourtour de la Baltique. Elle est perçue comme un risque, une menace à la sécurité régionale, et ce d’autant qu’à cette époque la politique étrangère et de défense de la Russie est en cours de redéfinition, laissant planer un doute sur le rôle et la fonctionnalité de Kaliningrad dans ce dispositif à venir. Malgré l’évacuation des troupes russo-soviétiques des anciennes républiques baltes (effectif en 1993 pour la Lituanie et à l’été 1994 pour les deux autres pays baltes), la représentation de Kaliningrad comme bastion militaire se renforce dès lors que la région prend la relève de toutes les bases perdues dans la région et sert de zone d’accueil aux forces armées qui se retirent de l’ancienne zone d’influence soviétique en Europe centrale. Pour la Pologne, l’accroissement de la présence militaire à Kaliningrad est perçu comme une menace. Certains journaux font alors état de 400000 hommes, la réalité devant se situer entre 100000 et 200000 hommes. Comme beaucoup d’anciens pays satellites de l’Union soviétique, elle fait alors face à de grosses difficultés pour compenser, avec la dissolution du pacte de Varsovie, la perte d’un système de défense aérienne intégré. Par ailleurs, le nombre de soldats stationnés à Kaliningrad est presque équivalent aux effectifs de l’armée polonaise (220000 hommes) qui est, conformément à la stratégie du pacte de Varsovie, essentiellement déployée à l’ouest du pays. En outre, cette présence rappelle de mauvais souvenirs aux Polonais. Car c’est précisément grâce à la Prusse-Orientale, que les Allemands ont pu encercler la Pologne en 1939. Enfin, pour avoir été pendant près de 45 ans sous le joug soviétique, la Pologne a gardé une certaine méfiance à l’égard de la Russie, et donc encore plus envers une frontière longue de près de 200 kilomètres « surmilitarisée ». De leur côté, les pays baltes ont le sentiment d’être « pris en tenaille » de deux côtés [Wellmann, 2000], entre Kaliningrad et la Biélorussie qui est intégrée militairement à la Russie depuis 1994. Selon Tiit Matsulevits, ambassadeur d’Estonie à Bonn au début des années 1990, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle Moscou aurait si facilement accepté le retrait de ses troupes de Lituanie, « car les soldats allaient en fait être relocalisés en grande partie dans le district de Kaliningrad, et de là pouvaient continuer à tenir en respect la Lituanie » [Böhm, 1993].

8Néanmoins, en 1997, le ministre de la Défense russe, Igor Sergeev, annonce une réduction unilatérale des forces terrestres et navales dans le district Nord-Ouest de la Russie, en se référant à l’augmentation de la sécurité dans la région [8][8]« Sergeev Confirms Yeltsin’s Pledge to reduce Troops in…. La 11e armée de la Garde basée à Kaliningrad est dissoute, les forces navales, aériennes et terrestres étant réunies en une seule entité militaire subordonnée à la flotte de la Baltique, et le district militaire de Kaliningrad est placé sous l’autorité du district de Leningrad [9][9]Alors que Leningrad est redevenue Saint-Pétersbourg après la…. De fait, à ce moment, s’amorce une réduction importante des militaires déployés à Kaliningrad, qui passent de 103000 en 1993 à 30000 à la fin des années 1990 pour atteindre en 2002, selon les estimations de l’International Institute of Strategic Studies de Londres, 10500 hommes [10][10]Chiffres publiés dans leur publication annuelle The Military…, contribuant à la disparition de la menace militaire.

9Selon certains experts occidentaux, la signification militaire de Kaliningrad est aujourd’hui celle d’une tête de pont dédiée à la surveillance, la reconnaissance et la projection des menaces potentielles en temps de paix [Oldberg, 2003]. Son rôle est donc avant tout défensif, mais aussi dédié à des objectifs économiques, comme l’énonce la doctrine de la Fédération de Russie pour la marine jusqu’à 2010, approuvée par le président Poutine en juillet 2001 [11][11]Pour plus de détails, voir « Morskaïa doktrina Rossiiskoï…. Celle-ci met en effet l’accent sur les intérêts économiques et civils dans la « mer mondiale », et place, en ce qui concerne la mer Baltique, comme priorité le développement des infrastructures portuaires et la modernisation de la flotte de commerce, la coopération économique avec les États riverains de la Baltique ainsi que le marquage de la souveraineté maritime; et ce bien avant les missions militaires, comme la protection de la sécurité économique et militaire de la région de Kaliningrad, la restructuration des systèmes de communication de soutien maritime et la défense des droits internationaux de la Russie dans la région baltique, notamment la défense des plates-formes d’extraction pétrolières offshore (une importante source de revenus pour l’enclave). En octobre 2006, le président russe a même annoncé que la flotte de la Baltique serait mobilisée durant la construction du gazoduc sous-marin Nordstream entre Portovaïa (Russie) et Greifswald (Allemagne) par un consortium germano-russe dirigé par Gazprom, et serait impliquée dans la sécurité de cette infrastructure sous-marine qui traversera la mer Baltique [12][12]RIA Novosti 25 octobre 2006 et Le blog finance : <http :// www.…. Cette doctrine moins militaire et plus économique reflète au fond les évolutions de la Russie dans son ensemble qu’accompagne la transition vers l’économie de marché.

10Sur place, dès le milieu des années 1990, les autorités locales ont commencé à considérer le haut degré de militarisation de Kaliningrad comme un fardeau, nuisible au développement économique de la région, que l’indépendance des États baltes avait placée dans la position désormais d’enclave, séparée du reste de la Russie [Tétart, 2005]. Le facteur militaire n’était dès lors plus compatible avec la volonté d’autonomisation de la région et les projets pour transformer Kaliningrad en un « Hong-Kong de la Baltique » et dont la première étape consista en la mise en place en 1993 de la zone économique spéciale Yantar [13][13]Yantar signifie en russe « ambre », dont Kaliningrad détient…. Aujourd’hui encore, la ville de Baltiisk, siège de la flotte baltique, reste fermée aux étrangers et aux non-résidents sans une autorisation préalable de l’état-major de la flotte de la Baltique. Cette situation entrave le développement d’activités civiles dans la ville promues par le pouvoir local, notamment dans le secteur du tourisme (carte 2). Pendant près de dix ans, les militaires ont refusé de partager le port militaire de Baltiisk pour accueillir des ferries en provenance des pays voisins et se sont opposés à la construction d’une darse dédiée à des activités de transport civil (passagers et marchandises) [14][14]Entretien en 2003 avec Gregory Sebov, directeur des Autorités…. Finalement, en 2003, un accord a été trouvé, mais la construction d’un terminal voyageurs et d’une connexion au réseau ferré de Kaliningrad a encore été retardée par le refus de l’armée de céder des terrains militaires aux autorités portuaires civiles. Selon le commandant de la flotte de la Baltique de l’époque, l’amiral Vladimir Valuev, les intérêts économiques ne pesaient pas suffisamment en comparaison de la valeur stratégique croissante de la région, alors que les pays baltes devenaient membres de l’OTAN en 2004 [15][15]Königsberger Express, n°5, mai 2004..

La « carte Kaliningrad »

11De fait, malgré les évolutions vers une diminution du rôle stratégique de Kaliningrad et du déploiement militaire à la fin des années 1990, la représentation d’avant-poste militaire perdure, autant du côté des politiciens et planificateurs militaires russes que dans les perceptions des Occidentaux, concernant l’enclave, d’autant qu’elle est largement instrumentalisée par Moscou. Il est vrai que le contexte politico-économique russe, marqué tout au long de la décennie 1990 par une certaine instabilité, et au niveau régional [16][16]L’année 1999 est en effet considérée en Russie comme le… par l’élargissement de l’OTAN et, dans une moindre mesure, de l’Union européenne, contribue à l’instrumentalisation de cette représentation par la Russie et l’armée russe [Tétart, 2005].

CARTE 2. 

CARTE 2.

12Dès le début des années 2000, la perspective des élargissements de l’UE et de l’OTAN réactive la représentation de Kaliningrad comme bastion militaire, car elle sert d’outil politique au pouvoir russe pour réaffirmer la souveraineté russe sur l’enclave, au moment où elle semble menacée. Pour Moscou, ces élargissements avalisent par l’intégration des trois États baltes un recul de son influence dans la région baltique. Il fait donc craindre à Moscou qu’il ne contribue au séparatisme dans la région de Kaliningrad. Le Parti républicain balte [17][17]Traduction du russe ?a???????? ??????????????? ??????. de Sergueï Pasko qui réclame pour Kaliningrad, en accord avec la constitution fédérale, un « statut souverain » d’association avec la Russie, qui laisserait à Moscou ses pouvoirs régaliens et à Kaliningrad plus de moyens pour se développer, bien que très minoritaire, puisqu’il est soutenu par moins de 5% de la population, est ainsi interdit à l’été 2003. Alors qu’elle se bat déjà en Tchétchénie à la défense de l’intégrité du territoire de la Fédération, le séparatisme est pour la Russie une notion d inconcevable. Elle est donc peu encline à encourager toute forme de décentralisation et reste très circonspecte à l’égard des velléités exprimées par les régions russes de s’ouvrir vers l’extérieur. Aussi a-t-elle invalidé la proposition de la douma régionale de Kaliningrad de permettre l’entrée du territoire sans visa pour les ressortissants de l’UE, par crainte que cela n’affaiblisse la souveraineté russe et conduise à une « dérive vers l’Ouest » de la région [18][18]Rapport « Kaliningrad region of Russian and The EU…. Dans ce contexte, le soutien de Moscou à la candidature de Vladimir Egorov, l’ancien commandant en chef de la flotte de la Baltique, lors de l’élection du gouverneur de la région en 2000, souligne le poids des militaires dans l’enclave et le levier politique qu’il représente pour affirmer ou renforcer le pouvoir central. Placer un officier pour gérer les affaires civiles d’une région longtemps considérée comme un bastion militaire n’est pas neutre, lorsqu’il s’agit avant tout de garantir les intérêts sécuritaires de la Russie [Oldberg, 2003].

13Mais c’est avant tout pour s’opposer à l’élargissement de l’OTAN aux pays baltes que la représentation de Kaliningrad en tant qu’avant-poste militaire est instrumentalisée par les autorités politiques et militaires russes, de la même façon que le sont les minorités russophones vivant dans les États baltes. Voir ces petites républiques, encore il y a peu parties de l’Union soviétique, rejoindre l’ancien bloc ennemi blesse en effet la fierté et le prestige de la Russie en tant que grande puissance [19][19]Voir Dmitri Trenin in KRICKUS [1997]: « The Baltic States are…. Mais plus encore, cette intégration des États baltes fait craindre à l’armée russe, de part leur proximité avec des territoires russes considérés comme stratégique, que l’OTAN n’y installe des points d’appui militaires, voire n’y stationne des armes nucléaires [Oldberg, 2003], sans même évoquer la crainte de voir Kaliningrad encerclée par des pays membres de l’OTAN.

14Moscou joue dès lors la « carte Kaliningrad [20][20]L’expression est de Richard Krickus [1997]. » en tant qu’avant-poste militaire, usant de la perception négative, menaçante qu’elle a chez les États voisins. L’opposition à l’élargissement de l’OTAN se manifeste notamment par des avertissements proférés par des représentants russes, qui remettent en cause la poursuite de la réduction des forces armées à Kaliningrad, ou qui considèrent toute demande de démilitarisation de Kaliningrad par les États voisins comme une atteinte à l’intégrité territoriale de la Fédération de Russie. En 1999, Kaliningrad devient même le terrain de la plus importante manœuvre militaire russe organisée depuis plusieurs années et appelée, de manière très explicite, « Zapad 99 », c’est-à-dire « Ouest 99 », et dont le scénario reposait sur l’attaque militaire de Kaliningrad par l’OTAN, sans que les États riverains en soient informés. Tout en contrant l’« otanisation » de la Baltique, l’instrumentalisation par la Russie de Kaliningrad comme avant-poste militaire vise également à souligner l’importance stratégique de Kaliningrad tout en affirmant la souveraineté russe sur le territoire tant au niveau politique que militaire [Chillaud, 2003].

15Dans ce contexte, il semble justifié de se demander si la menace proférée par le vice-Premier ministre, Sergueï Ivanov, le 4 juillet 2007, d’installer des missiles de croisière à Kaliningrad [21][21]Le Monde, 6 juillet 2007., pour riposter au déploiement d’éléments du bouclier antimissile en Europe, n’est pas, comme à plusieurs reprises ces dernières années face à l’élargissement de l’Union européenne ou de l’OTAN, une instrumentalisation de Kaliningrad en tant qu’avant-poste militaire, qui, comme nous avons pu le constater, est perçu comme à un risque à la sécurité régionale par les États voisins de l’enclave, en particulier la Pologne (voir supra). Déjà en 2001, l’information selon laquelle la Russie avait déployé des armes nucléaires tactiques à Kaliningrad, qui avait suscité l’inquiétude des pays voisins, s’était révélée fausse. Ensuite, en l’état actuel, le projet américain de bouclier antimissile ne représente pas une menace en soi pour la crédibilité de la dissuasion nucléaire russe [Facon, 2007]. Enfin, une remilitarisation de Kaliningrad semble aujourd’hui de moins en moins probable, car peu compatible avec les projets de développement économique de la région, qui se traduit aujourd’hui par une forte croissance économique, un boom dans l’immobilier et dans la construction, y compris d’infrastructures.

La Russie face au bouclier antimissile américain

16Les raisons qui poussent Moscou à s’opposer au bouclier antimissile sont multiformes. D’abord, Moscou craint que ce déploiement ne permette aux Américains un saut qualitatif qui creusera le fossé technologique entre les deux pays et pourrait remettre en cause la dissuasion nucléaire russe [Facon, 2007]. Or, depuis 1991, la Russie, héritière de l’URSS, tient à préserver l’équilibre avec les États-Unis dans ses relations stratégiques, que le retrait unilatéral américain du traité ABM en 2002 a rendu plus précaire. Le traité START 1 (Strategic Arms Reduction Treaty) arrivant à expiration fin 2009, Moscou cherche donc à éviter que le différentiel quantitatif entre les deux arsenaux ne se creuse, en ramenant Washington à la table des négociations [Facon, 2007]. Ensuite, symboliquement, le déploiement d’un dispositif antimissile dans son ancienne sphère stratégique est vécu à Moscou comme une nouvelle perte d’influence, après celle causée par l’extension de l’OTAN à l’Europe centrale et aux pays baltes et la « révolution orange » pro-occidentale en Ukraine et alors que domine depuis 1989 le sentiment d’avoir perdu la guerre froide. D’ailleurs, lors du dernier Conseil Russie-OTAN du 7 décembre 2007 à Bruxelles, le ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, Sergueï Lavrov, a vivement critiqué la modernisation de la station radar d’Estonie, la création de bases militaires américaines en Bulgarie et Roumanie et exprimé son inquiétude concernant le prochain élargissement de l’OTAN qui devrait être annoncé lors du sommet de Bucarest en 2008, et qui une fois encore empiétera sur son ancienne zone d’influence [22][22]Eastweek, n°108,12 décembre 2007, Center for Eastern Studies..

17Au fond, la véritable riposte au projet américain de bouclier antimissile n’est pas un possible déploiement à Kaliningrad, qui doit plutôt être considéré comme une provocation de Moscou, mais le décret présidentiel du 14 juillet 2007 qui a suspendu depuis le 12 décembre 2007 l’application du traité sur les forces conventionnelles en Europe (FCE). Moscou espère ainsi valoriser l’un de ses principaux atouts, notamment pour constester le bouclier antimissile, à savoir l’inquiétude des Européens de l’Ouest face à une nouvelle escalade de l’affrontement russo-américain, qui se double désormais de la perspective de voir l’armée russe à leurs frontières sans avoir le droit d’aller l’inspecter [23][23]« Moscou passe à l’offensive en Europe », Courrier…. Elle cherche en outre à montrer que l’élargissement de l’OTAN a entraîné un net dépassement des limites fixées par le traité en termes d’armement, que pourraient encore renforcer le déploiement par les États-Unis de forces armées conséquentes sur des bases situées en Bulgarie et en Roumanie, normalement interdit par le traité. Sans même évoquer le fait que le traité FCE ne concerne toujours pas la Lettonie, la Lituanie et l’Estonie, malgré leur adhésion à l’OTAN et les engagements pris au moment de leurs intégrations.

18De nouveau, il semblerait que Kaliningrad serve par sa position stratégique – aujourd’hui à la fois enclave au sein de l’OTAN et de l’Union européenne et avant-poste militaire – d’instrument de négociation pour la Russie face au projet unilatéral des États-Unis de déploiement militaire en Europe centrale. En menaçant directement les alliés américains, Moscou tient à montrer qu’elle n’est plus aujourd’hui en position de faiblesse comme durant la décennie 1990 et qu’elle tient par conséquent à jouer un rôle dans la sécurité de l’Europe. Peut-être a-t-elle également pour objectif de démontrer aux Américains que leurs ambitions sur le continent européen peuvent être perçues négativement par leur ancien ennemi de la guerre froide, de la même façon qu’ils percevraient de façon négative un déploiement d’installation antimissile à leurs portes, comme par exemple au Mexique [24][24]Victoria Samson, « New cold war all too possible », 13….

Notes

  • [1]« Europe’s space wars », The Economist, 23 février 2007.
  • [2]Voir « Géopolitique de Kaliningrad : une île russe au sein de l’Union européenne élargie », Hérodote, n°119,3etrimestre 2005.
  • [3]Olivier ZAJEC, « L’obsession antimissile », Le Monde diplomatique, juillet 2007.
  • [4]Ibid.
  • [5]En revanche, les Américains n’excluraient pas que la base devienne plus tard un des éléments de leur propre système de défense antimissile, la base étant louée par la Russie à l’Azerbaïdjan jusqu’en 2012 (Courrier international, 21 septembre 2007).
  • [6]Selon E. Buchhofer, au moins 700 km2 étaient utilisés à des fins militaires dans la région de Kaliningrad, in « Das Königsberg Gebiet im Lichte neuerer Landsat-Aufnahme », Tübinger Geographische Studien, Heft 102,1989, p. 71-87.
  • [7]Ingénieurs, scientifiques, techniciens ou ouvriers non qualifiés travaillent au développement, à la fabrication ou à l’entretien des installations militaires de Kaliningrad, sans même mentionner les familles des militaires, les retraités ou réservistes de l’armée.
  • [8]« Sergeev Confirms Yeltsin’s Pledge to reduce Troops in Northwest », Radio Free Europe/RL Newsline, 4 décembre 1997, sur le site <www. rferl. org/ newsline/ 1997/ 12041297. asp>. 
  • [9]Alors que Leningrad est redevenue Saint-Pétersbourg après la dissolution de l’Union soviétique, la région attenante a conservé la référence à Lénine (Leningradskaïa Oblast), tout comme le district militaire dont dépend Saint-Pétersbourg.
  • [10]Chiffres publiés dans leur publication annuelle The Military Balance (1993 à 2002).
  • [11]Pour plus de détails, voir « Morskaïa doktrina Rossiiskoï Federacii na period do 2010 goda » (« La doctrine maritime de la Fédération de Russie jusqu’à 2010 »), Morskoï Sbornik, septembre 2001, p. 10.
  • [12]RIA Novosti 25 octobre 2006 et Le blog finance : <http :// www. leblogfinance. com/ 2006/ 10/la_russie_renfo.html> [15 janvier 2007]. Comme l’a annoncé d’ailleurs, en 2007, le commandant de la flotte de la Baltique, le vice-amiral Konstantin Sidenko, la division sous-marine de la flotte russe de la Baltique, actuellement basée à Kronstadt, devrait être déplacée d’ici le début 2008 vers la principale base de la flotte à Baltiisk. La flotte, qui dispose aujourd’hui de deux sous-marins à propulsion diesel opérationnels, devrait être renforcée.
  • [13]Yantar signifie en russe « ambre », dont Kaliningrad détient 90% des réserves mondiales.
  • [14]Entretien en 2003 avec Gregory Sebov, directeur des Autorités portuaires de Kaliningrad.
  • [15]Königsberger Express, n°5, mai 2004.
  • [16]L’année 1999 est en effet considérée en Russie comme le « moment de vérité », après la débâcle financière d’août 1998 qui avait ébranlé l’ensemble de l’économie et du système mis en place depuis la fin de l’Union soviétique et dans la perspective de l’élection présidentielle de 2000.
  • [17]Traduction du russe ?a???????? ??????????????? ??????.
  • [18]Rapport « Kaliningrad region of Russian and The EU enlargement », 2002 et 2003, cordonné par S. V. Kortunov et A. P. Klemeshev.
  • [19]Voir Dmitri Trenin in KRICKUS [1997]: « The Baltic States are regarded as a lost part of the Russian Empire and Soviet Union. Baltic independence during the period between the two World Wars, as well as today, is considered the result of temporary weakness of Russia. »
  • [20]L’expression est de Richard Krickus [1997].
  • [21]Le Monde, 6 juillet 2007.
  • [22]Eastweek, n°108,12 décembre 2007, Center for Eastern Studies.
  • [23]« Moscou passe à l’offensive en Europe », Courrier international, 16 juillet 2007 d’après un article original du journal russe Komersant.
  • [24]Victoria Samson, « New cold war all too possible », 13 septembre 2007, disponible sur le site du Center for Defense information : <www. cdi. org>. 

Mis en ligne sur Cairn.info le 01/07/2008

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