Suède, Finlande, l’Otan : les vraies raisons du blocage d’Erdogan 

Scroll down to content

Analyse

La Turquie s’oppose à l’entrée de la Suède et de la Finlande dans l’Alliance atlantique. Ankara montre son importance et fait entendre sa voix à l’Occident.

Le 16 mai, Recep Tayyip Erdogan a assuré que la Turquie "ne céderait pas" sur l'adhésion de la Suède et de la Finlande à l'Otan. (Photo de Mustafa Kamaci / Anadolu Agency via AFP)

Le 16 mai, Recep Tayyip Erdogan a assuré que la Turquie « ne céderait pas » sur l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’Otan. (Photo de Mustafa Kamaci / Anadolu Agency via AFP)

Par Corentin Pennarguear. L’EXPRESS

Publié le 18/05/2022

Les diplomates finlandais et suédois risquent le coup de chaud cette semaine. Deux délégations scandinaves s’envolent pour Ankara et, outre les températures estivales de la Turquie, l’ambiance risque d’y être bouillante.  

Après des décennies de neutralité, les deux pays nordiques ont décidé de demander leur adhésion à l’Otan, le 15 mai, mais l’euphorie occidentale a rapidement été douchée par Recep Tayyip Erdogan. Dès le lendemain, le président turc a annoncé que son pays s’opposerait à ces arrivées dans l’Alliance atlantique, et que les diplomates scandinaves « ne devraient même pas s’embêter à faire le déplacement à Ankara… » 

La menace d’un veto turc, dans un premier temps minimisée par les diplomates occidentaux, pourrait vite se transformer en casse-tête pour les vingt-neuf autres pays membres de l’Otan. Erdogan accuse la Finlande, mais surtout la Suède, de « soutenir le terrorisme », notamment en hébergeant des membres de l’organisation kurde du PKK et des sympathisants de son ancien allié, le prédicateur Fethullah Gulen. « Avec ces déclarations sur la présence du PKK en Scandinavie, Erdogan s’adresse avant tout à ses soutiens nationalistes en Turquie », pointe Karabekir Akkoyunlu, professeur de relations internationales à la SOAS University of London. 

L’application L’Express

Pour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyez

Télécharger l’app

LIRE AUSSI >> La Finlande et la Suède prêtes à adhérer à l’Otan : la fin de la neutralité

« L’opposition, assez inattendue, de la Turquie à l’accession de la Finlande et de la Suède à l’Otan doit d’abord être imputée au contexte de politique intérieure, qui voit le président Erdogan et son parti, l’AKP, en difficulté pour les élections présidentielles et législatives de 2023 et à la situation économique très défavorable, avance Marc Pierini, chercheur auprès de Carnegie Europe et ancien ambassadeur de l’Union européenne en Turquie. Dans ces turbulences, un pouvoir ‘fort’ qui affirme son opposition à un élargissement de l’Otan tout en faisant référence à la lutte contre le PKK kurde et le mouvement Gülen escompte probablement un regain de popularité auprès de son électorat. » 

Erdogan, un leader renforcé par la guerre en Ukraine

La Suède et la Finlande ont clamé leur surprise après les propos du président turc, qui leur aurait donné son feu vert lors de discussions téléphoniques ces dernières semaines. Ce revirement marque la nouvelle ampleur géopolitique prise par Ankara avec la guerre en Ukraine, où Erdogan s’est imposé comme un médiateur indispensable entre Kiev et Moscou, mais aussi entre Moscou et l’Occident. « La Turquie montre qu’elle compte, que son avis est important et elle cherche aussi à régler ses comptes avec la Suède, avance Bayram Balci, directeur de l’Institut Français d’Etudes Anatoliennes (IFEA), à Istanbul. Quand Erdogan dit que les Occidentaux et les Suédois soutiennent les ennemis de la Turquie, il n’a pas entièrement tort : la Suède, en difficulté face à la Russie, demande une protection de l’Otan avec l’approbation de la Turquie, mais les Suédois ne se montrent pas vraiment préoccupés par la sécurité de la Turquie, qui subit des pressions et des attaques du PKK, une organisation terroriste tolérée par la Suède. » 

Le message d’Erdogan s’adresse aussi à Vladimir Poutine, avec lequel le président turc prend toutes les précautions. « Ankara craint la réaction de la Russie, dont les forces encerclent la Turquie, soutient Bayram Balci : les Russes sont dans le Caucase, en mer Noire et la Syrie est devenue un protectorat russe. Du jour au lendemain, la Russie peut attaquer la ville syrienne d’Idlib et envoyer 2 millions de réfugiés syriens vers la Turquie, qui en accueille déjà 4 millions. Les Européens ne perçoivent pas ces menaces pour le pays. » Sans compter le risque économique qui pèse sur la Turquie, déjà engluée dans une crise sans précédent et dépendante du gaz russe.  

LIRE AUSSI >> En Turquie, la colère monte contre les réfugiés syriens

Sur un fil, comme à son habitude, Erdogan ne craint pas de froisser ses alliés occidentaux. Au contraire, il espère tirer le maximum de ce chantage à l’adhésion de la Suède et de la Finlande, sans avoir beaucoup à perdre. « Erdogan réalise que sa position s’est renforcée vis-à-vis de l’Otan, de l’Occident et des États-Unis depuis le début de l’invasion russe de l’Ukraine, et il veut en tirer profit, sans forcément avoir de stratégie claire en tête, juge Karabekir Akkoyunlu. L’Occident l’écoute davantage et prend en compte ses demandes. Par exemple, l’administration Biden encourage désormais le Congrès américain à autoriser la vente d’avions F-16 à la Turquie, bloquée jusqu’à présent. Erdogan peut vouloir augmenter les gains. » 

Le spécialiste des crises diplomatiques

Comme à son habitude, le président turc assume le risque de ne pas ménager ses alliés de l’Otan. En 2009, il avait fallu une intervention musclée de Barack Obama pour que la Turquie retire à la dernière minute ses objections à la nomination du Danois Anders Fogh Rasmussen comme secrétaire général. Les incursions de ses navires de guerre dans les eaux grecques et chypriotes, ou encore ses attaques contre les forces kurdes en Syrie, avaient poussé Emmanuel Macron à déclarer la « mort cérébrale » de l’Otan fin 2019… 

En rejetant l’adhésion des Scandinaves, perçue comme une avancée majeure par tous les autres pays membres, Erdogan joue avec le feu. « Bien évidemment, cette initiative crée un malaise manifeste au sein de l’Otan car, malgré les dénégations de l’entourage du président turc, l’objection à l’adhésion de la Finlande et de la Suède (au moment même où sont révélées les exactions des forces russes sur les populations civiles) apparaît inévitablement comme un soutien au Kremlin au nom d’une politique d’équilibre de moins en moins défendable », estime Marc Pierini. 

La grande question reste de savoir jusqu’où ira le président turc dans son opposition à la Suède et la Finlande. Un sommet de l’Otan est prévu fin juin, et les négociations avec Ankara promettent déjà de durer plusieurs semaines. « Une crise diplomatique ne dérange jamais Erdogan, bien au contraire il les adore, souligne Karabekir Akkoyunlu. Mais je ne serais pas surpris que, le jour du vote, la Turquie s’aligne sur les autres membres de l’Otan. » 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :