Ukraine : « Il faut prendre très au sérieux la menace nucléaire de Poutine »

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ENTRETIEN. Directeur scientifique de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, Jean-Vincent Holeindre analyse la stratégie du maître du Kremlin.

Vladimir Poutine, le 17 mai 2022.
Vladimir Poutine, le 17 mai 2022.© MIKHAIL METZEL / Sputnik / Sputnik via AFP

Propos recueillis par Jean Guisnel. LE POINT

Publié le 18/05/2022

Jean-Vincent Holeindre est professeur de science politique à l’université Paris-Panthéon-Assas et directeur scientifique de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (Irsem). Il analyse l’utilisation du renseignement comme arme stratégique dans la guerre contre l’Ukraine et sur le recours au bluff par Washington et Moscou. Entretien.

Le Point : Depuis le début de l’année, Washington a diffusé publiquement une partie du renseignement disponible sur les préparatifs russes de l’invasion de l’Ukraine, et continue de dévoiler régulièrement ses analyses sur les intentions de Vladimir Poutine. Pourquoi ?

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Jean-Vincent Holeindre : Pour une part, l’attitude des Américains tient à l’échec du renseignement du 11 septembre 2001. Lorsque cet attentat s’est produit, l’information était au moins partiellement disponible au sein de la communauté du renseignement. Ce qui n’a pas fonctionné, c’est l’analyse de ce renseignement, c’est-à-dire la capacité à en tirer les conséquences qui s’imposent pour l’action stratégique. En dévoilant d’emblée l’information selon laquelle Vladimir Poutine allait envahir l’Ukraine, en donnant pratiquement la date de l’attaque, les Américains se sont prémunis d’un tel échec. Si l’attaque ne s’était pas produite, les conséquences pour les États-Unis n’auraient pas été si graves. Moins en tout cas que de ne pas avoir anticipé un événement réellement intervenu, comme en 2001. Du point de vue de la gestion politique de l’affaire, les choses deviennent dès lors plus simples. Dévoiler l’information devient un élément important de l’action psychologique : annoncer l’attaque atténue l’effet de surprise recherché du côté russe. Qui a cependant existé, notamment pour les Français qui ont été moins clairvoyants que les Américains, malheureusement. L’erreur passée de 2001, ajoutée à la volonté de tirer un bénéfice stratégique de l’information dont ils disposaient, explique le choix américain.

Joe Biden a donc eu raison de le faire ?

Personne ne pourra lui reprocher d’avoir affaibli l’effet recherché par Vladimir Poutine. Toutefois, n’oublions pas que, dans un premier temps, l’attitude de Washington a été perçue comme inutilement catastrophiste, jetant de l’huile sur le feu. Tout comme aujourd’hui on pourrait renouveler ce reproche en accusant Washington de « jouer » avec le risque nucléaire en le publicisant, pour, en quelque sorte, reprendre la main au Kremlin à ce sujet. C’est ce que recherchent aujourd’hui les Occidentaux par rapport aux Russes, sans y parvenir tout à fait. Néanmoins, dès le début de l’opération contre l’Ukraine, du fait des avertissements américains, Poutine s’est retrouvé dans une situation où il n’était pas maître du jeu, alors que c’est fondamental dans un début de conflit.

Il est possible que Vladimir Poutine ait été victime d’un déficit de renseignement de la part de ses propres services.

Pourtant, il a déclenché l’invasion… Il l’a lancée malgré tous les avertissements et en prenant tous les risques. Et près de trois mois plus tard, la guerre se poursuit !

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Il est possible que les Américains aient pu espérer dissuader les Russes de lancer une opération qui risquait de leur coûter plus cher qu’elle ne leur rapporterait. Mais n’excluons pas l’inverse, à savoir que la révélation de ses intentions ait conforté Poutine dans son narratif : « Je vais vous démontrer que, moi aussi, je suis capable d’engager une opération d’envergure comme vous, Américains, avez été capables de le faire en Irak en 2003 ; et en dépit des avertissements des puissances occidentales, je vais démontrer que la Russie est capable de l’emporter là où les démocraties ont échoué. » Le mimétisme entre ces deux événements – l’attaque contre l’Irak en 2003 et celle contre l’Ukraine en 2022 – mériterait sans doute une analyse girardienne [de René Girard, NDLR] : il ne s’agit pas de tout psychologiser, mais la Russie pourrait avoir fait preuve dans cette affaire d’une forme d’hubris, d’un sentiment de toute-puissance conforté par les avertissements américains. Celui qui vous dit : « Tu n’es pas capable de le faire », il vous incite indirectement à aller jusqu’au bout de vos intentions. Cette hubris tient aussi à la perception faussée de la situation. Poutine a à la fois sous-estimé la capacité de résistance ukrainienne et surestimé la valeur de ses propres troupes, peut-être conforté en cela par ses succès en Syrie. Nombre d’observateurs avaient d’ailleurs prédit l’effondrement de l’armée ukrainienne. On s’est trouvé de part et d’autre dans un jeu de perceptions erronées et il est possible que Vladimir Poutine ait été victime d’un déficit de renseignement de la part de ses propres services, là où les Américains disposaient de bonnes informations. Cette asymétrie a pu jouer dans le choix russe d’engager la confrontation.

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En 2003, les Américains ont bluffé en accusant à tort Saddam Hussein de fabriquer des armes de destructions massives. En 2022, Poutine reproche aux Ukrainiens d’être des nazis génocidaires. Ces deux usages du mensonge pour prétexter une guerre peuvent-ils être mis en parallèle ?

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J’y vois une convergence, toutes choses égales par ailleurs. Dans les deux cas, il y a tromperie. Les Américains avaient trompé leur monde à des fins stratégiques, en expliquant qu’il existait des armes de destruction massive en Irak. Et, aujourd’hui, la Russie ment en expliquant que l’Ukraine est dominée par des nazis, ou que l’Otan est sur le point de l’attaquer. Mais dans ces récits, il faut chercher la part de vérité au sens où il peut exister une perception réellement ressentie de menaces qui n’en sont pas vraiment, a priori. Les néoconservateurs américains – qui conseillaient alors le président George W. Bush – pensaient que Saddam Hussein constituait une menace et qu’il fallait « terminer le boulot » dix ans après la guerre de 1991. Cette conviction était profondément ancrée dans ces milieux. La construction de leur mensonge était liée à la conviction profonde qu’ils avaient raison, qu’il fallait le faire, car c’est là que se trouvaient le bien et le vrai. Or, il me semble que, de la part de Vladimir Poutine aujourd’hui, c’est un mécanisme similaire. Chacun comprend que le raisonnement ne tient pas debout, mais il s’appuie sur la conviction que, oui, l’Occident est une menace, et que, non, les Ukrainiens ne forment pas une nation. Dans la perception russe, les mensonges à la base de l’« opération militaire spéciale » sont précédés d’une vérité et du sentiment que l’armée russe agit à juste titre. Il faut prendre ce point au sérieux. Ne pas s’en tenir à la construction du mensonge, mais aussi comprendre pourquoi il a été élaboré. On peut faire un parallèle avec le phénomène terroriste : ne pas se contenter de condamner la barbarie, mais comprendre pourquoi elle se produit et quelles idéologies sont à l’œuvre. Il y avait une idéologie néo-conservatrice aux États-Unis. En Russie aujourd’hui, il existe une idéologie anti-occidentale, russophile, impériale qui contribue à l’attitude de Vladimir Poutine. Assassinée en 2006 à Moscou, Anna Politkovskaïa l’expliquait en long et en large dans son livre La Russie selon Poutine (Buchet-Chastel, 2005).

Poutine joue son va-tout en Ukraine.

Dans un article de la revue Inflexions, coécrit avec Esteban Georgelin, vous évoquez la question du « bluff stratégique ». Sous diverses formes, les Russes usent depuis le début du conflit de la rhétorique nucléaire, sur le thème : « N’allez pas trop loin, nous possédons l’arme atomique ». Faut-il prendre ce discours au sérieux ?

Admettons d’abord que le mensonge de Poutine sur l’Ukraine soit fondé sur la perception d’une menace réelle pesant sur la Russie, justifiant une intervention de grande ampleur, ne reposant pas seulement sur une volonté de conquête, mais aussi sur celle de défendre son existence. Dans ce cas, il faut prendre très au sérieux la menace nucléaire. Bien sûr qu’il y a des finalités tactiques et stratégiques dans le bluff de Poutine quand il évoque régulièrement l’usage de l’arme nucléaire. Il pense sans doute que cette perspective est susceptible de faire reculer les Occidentaux ou de les intimider. En l’espèce, ce n’est pas le cas : ils persistent à soutenir habilement l’Ukraine, en lui envoyant des armes sans participer directement au conflit. Poutine quittera-t-il la posture du bluff dissuasif pour passer à la menace directe, voire à sa mise à exécution ? On ne doit pas l’exclure, car il n’a rien à perdre, ayant engagé ses forces plus que de raison.

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Dans ces circonstances, faut-il continuer à parler avec Vladimir Poutine ?

Poutine joue son va-tout en Ukraine. Jusqu’alors, dans toutes les grandes crises internationales, il a joué sur l’intimidation, en utilisant la force militaire parfois, mais surtout en soufflant le chaud et le froid diplomatiques. Entre sa prise de pouvoir voici plus de vingt ans et aujourd’hui, il a pris du poids et de l’importance sur la scène internationale. Cette fois pourtant, il s’est engagé dans une fuite en avant, même s’il paraît avoir revu ses objectifs à la baisse. Il a changé de dimension, en prenant une initiative jamais vue depuis la Seconde Guerre mondiale. C’est la raison pour laquelle tout est possible. On est dans un bluff psychologique et émotionnel qui peut conduire à une escalade. La déconstruction du système international de contrôle des armes nucléaires, notamment avec la non-reconduction du traité INF [le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire. FNI en français ; INF en anglais, pour Intermediate-Range Nuclear Forces Treaty, NDLR], fait que la confiance minimale qui pouvait régner entre les acteurs dans le fameux équilibre de la terreur ne peut plus guère fonctionner. D’où la position de la France, qui me semble la seule souhaitable : la discussion avec Vladimir Poutine est grevée par le fait qu’il nous balade, mais on ne peut faire autrement que de maintenir le lien, car c’est un élément de contrôle et de vérification d’une possible montée aux extrêmes. Sans être dupe, il faut continuer à lui parler.

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Peut-on parler avec un bluffeur, en bluffant soi-même ?

Non. Les Européens disent aujourd’hui qu’ils ne seront pas à l’origine d’une escalade, d’une montée aux extrêmes. Bluffer avec Poutine consisterait à entrer dans un jeu délétère. Il ne manque pas de rappeler que les États-Unis et d’autres, dont la France, sont intervenus dans des pays tiers pour défendre leurs intérêts en provoquant des changements de régime, en Irak ou en Libye, par exemple. Les Russes et aussi les Chinois nous disent que nous n’avons pas de leçons à leur donner. La crise de Cuba en 1962 a démontré qu’on ne peut pas sortir d’une situation bloquée si on reste dans une logique de bluff. La seule bonne manière de faire, c’est d’engager, autant qu’il est possible, un processus de rétablissement de la confiance, donc de négociation.

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