«La ligne véritable de Macron, saison 2? C’est l’événement, imprévisible, qui la révélera»

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Par François Bazin et Alexandre Devecchio. LE FIGARO

22 mai 2022

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François Bazin. Fabien Cairefond

ENTRETIEN – Le journaliste François Bazin, fin analyste de la vie politique française, porte un regard subtil sur la composition du nouveau gouvernement. «Le provisoire est devenu son lot et l’éphémère, son destin», ajoute-t-il à propos du président de la République, pourtant réélu dans un fauteuil.

LE FIGARO. – Que pensez-vous de la composition du nouveau gouvernement, et principalement du choix d’Élisabeth Borne à Matignon? S’agit-il là, à vos yeux, d’un choix souverain d’Emmanuel Macron?

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François BAZIN. – En droit et en pratique, c’est le président, et lui seul, qui nomme. Son choix néanmoins est plus ou moins contraint. En 2017, tout était à construire. Emmanuel Macron se voulait jupitérien. Il n’avait de compte à rendre qu’à lui-même, et c’est un quasi-inconnu, Édouard Philippe, qui est sorti de son chapeau. Cinq ans plus tard, la situation a changé du tout au tout. La macronie est devenue une addition de baronnies où chacun a ses intérêts propres d’autant plus exacerbés que ce second quinquennat est aussi le dernier. Le président, après avoir longuement hésité, avait finalement opté pour Catherine Vautrin, une ancienne ministre de Chirac, comme première ministre. Mais, pour de multiples raisons, plus ou moins politiques, il a été amené à reculer en faisant avec Élisabeth Borne un choix conservateur ou, si vous préférez, de synthèse a minima. En ce sens, Jupiter est devenu Mercure, dieu des marchands – et des voleurs, soit dit en passant. Le président ne lance plus la foudre mais pèse au trébuchet. Il en va d’ailleurs ainsi pour l’essentiel du gouvernement. Prenez par exemple le cas de Bruno Le Maire. Il y a cinq ans, Bercy fut pour lui un cadeau doublé d’une divine surprise. C’est devenu un fief défendu comme tel. La logique de rang a pris le pas sur celle de service. Hier, on remerciait en se ralliant. Désormais, on négocie en se maintenant coûte que coûte. C’est ce qui donne plus généralement, à l’ensemble du gouvernement, l’aspect un peu gris de professionnels de la profession. Quant aux nouvelles têtes, elles donnent à cet équipage moins l’allure d’un tableau de chasse que d’une collection de papillons.

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La nomination controversée de Pap Ndiaye à l’Éducation nationale ne contredit-elle pas cette analyse?

Elle pimente le brouet. C’est sa vertu principale. Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est un leurre. Mais, pour le moment, en attendant la suite, elle participe plus du spectacle que de la définition d’une politique qui, en matière éducative, n’est pas encore sorti des limbes où l’avait laissé une campagne électorale de pure apparence.

Cette nomination n’est-elle pourtant pas un désaveu pour le camp «républicain » que voulait incarner Jean-Michel Blanquer?

Sans doute, mais alors il faut comprendre le choix de Ndiaye, quels que soient les talents de l’intéressé, de manière essentiellement négative. Il n’a pas seulement un caractère de sanction pour le ministre sortant – et sorti. Il intervient comme une humiliation, réservée à un seul, d’autant plus étonnante que beaucoup, dont la réussite laissait à désirer, ont su retrouver leur portefeuille intact. On aurait pu comprendre à la rigueur que Blanquer soit remplacé ou déplacé. On aurait pu imaginer qu’après cinq ans Rue de Grenelle, celui-ci passe la main à un autre, plus frais, moins contesté par une partie de son administration, capable d’un nouvel élan réformateur. Mais, en l’espèce, Macron n’a pas opté pour un autre que Blanquer. Il a promu l’anti-Blanquer. C’est ce qui donne à tout cela un tour d’autant plus idéologique que les tenants d’une ligne dite républicaine dans la majorité actuelle n’ont pas été gâtés – c’est une litote – dans la distribution des investitures législatives.Ce qu’il ­faudra maintenant comprendre, c’est pourquoi Blanquer est apparu comme un mouton noir qu’il fallait sacrifier au plus vite. S’est-il vu trop beau, trop fort, trop indispensable ? Pour ma part, je vois bien le mouvement. Je devine l’intention. Mais je vois mal l’intérêt

Il fut un temps où Blanquer, couvé par Macron, choyé par son épouse, était présenté comme le «vice-président». Il fut aussi un temps, après l’assassinat de Samuel Paty, où le même était apparu comme la figure principale d’un courant organisé, porteur d’une ligne de combat venant redresser, sur le terrain de la laïcité, le cours initial du premier quinquennat. Il ne semblait pas à l’époque que, dans cette opération, le ministre de l’Éducation fût un franc-tireur, agissant dans le dos du président. Comment expliquer, du coup, une disgrâce aussi évidemment mise en scène? Comment justifier pareil tournant dans le tournant? Ce qu’il faudra maintenant comprendre, c’est pourquoi Blanquer est apparu comme un mouton noir qu’il fallait sacrifier au plus vite. S’est-il vu trop beau, trop fort, trop indispensable? Pour ma part, je vois bien le mouvement. Je devine l’intention. Mais je vois mal l’intérêt, sauf à penser que Jupiter, désormais entravé, a voulu rappeler ce qu’il fut, non plus en lançant la foudre, mais en faisant tomber le couperet. Vae victis : ne serait-ce pas la traduction latine du bon plaisir?

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Au bout du compte, n’a-t-on pas tout simplement affaire à un gouvernement très macronien, c’est-à-dire de droite gestionnaire sur le plan économique, de gauche culturelle sur le plan sociétal?

L’essence du macronisme n’est plus le «en même temps », mais le «ni-ni », propre à l’hypercentre. «Ni bonnet rouge, ni talon rouge », comme disait Bonaparte. Cette ligne dessine un espace électoral. Elle délimite aussi un large vivier de personnalités dans lequel le président puise, hier à sa guise, désormais au gré des circonstances et des rapports de force. La traçabilité politique du personnel gouvernemental n’a dès lors qu’une importance secondaire. L’important n’est pas de savoir d’où l’on vient. L’essentiel est d’en être. La mare est devenue «stagnante», comme disait Briand en son temps. Ceux qui aiment la pêche savent toutefois que, dans tout étang, il faut un brochet qui sache faire peur aux carpes afin qu’elles s’agitent et ne sentent pas la vase. Or ce brochet, j’avoue ne le voir ni dans cette nouvelle équipe ni même, dans la durée, à la tête de l’État, puisque le provisoire est devenu son lot et l’éphémère, son destin. Comme chacun sait, en politique, le plus dur, c’est de durer, et pourtant, aujourd’hui, on entend plus monter «le chant du départ» désormais inéluctable à moyenne échéance que «la victoire en chantant», première phrase de la chanson, propre aux nouveaux conquérants.

Qu’annoncent ces dernières péripéties pour le dernier mandat de Macron?

À dire vrai, pas grand-chose s’agissant de son action concrète dans les prochaines années. Comme toujours et peut-être plus encore, c’est l’événement par nature imprévisible qui, au-delà des intentions plus ou moins affichées et des rapports de force dans la prochaine Assemblée, viendra révéler la ligne véritable de la saison 2 de Macron. Mon intuition est que le président est d’une flexibilité telle qu’il ne se fait pas une montagne de ces incertitudes et que la seule qui l’obsède est celle de la pérennité d’un lignage dont il voudrait en même temps qu’il ne prenne pas trop vite un visage évident.

* François Bazin est l’auteur d’un livre qui a fait date, Le Sorcier de l’Élysée. La vie secrète de Jacques Pilhan (Plon, 2009), prix du livre politique. Dernier ouvrage paru: L’ai-je bien descendu? Les politiques dans le viseur des écrivains (Bouquins, 2022).

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