Renaud Girard: «La grande clarification stratégique américaine»

Par Renaud Girard. LE FIGARO

23 mai 2022

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Joe Biden. JONATHAN ERNST/REUTERS

CHRONIQUE – Joe Biden est le premier président des États-Unis à lancer une politique claire, sans équivoque ni ambiguïté, d’arrêt de l’expansion stratégique chinoise.

Parce qu’elles ne relèvent pas toujours de décisions rationnelles, les relations internationales sont imprévisibles.

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En août 2021, alors que les Américains, sans avoir pris la peine de consulter leurs alliés, quittaient Kaboul dans une panique qui rappelait leur évacuation de Saïgon en avril 1975, rares étaient ceux qui n’avaient pas conclu à un retrait stratégique des États-Unis. Jake Sullivan, le nouveau conseiller à la Sécurité nationale, n’avait-il pas annoncé, peu avant l’intronisation de Joe Biden à la Maison-Blanche, que sa politique étrangère viserait avant tout à «satisfaire les aspirations de la classe moyenne américaine»?

Emmanuel Macron, à l’automne 2021, présentait sa réponse à un tel retrait: «l’autonomie stratégique européenne». C’était le programme que le président français souhaitait vendre à ses homologues de l’Union européenne, que la France s’apprêtait à présider à compter du 1er janvier 2022. Mais voilà qu’une décision totalement irrationnelle – et donc imprévisible -, prise par une grande puissance nucléaire membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, allait tout chambouler.

En décidant d’envahir l’Ukraine le 24 février 2022, le président Vladimir Poutine n’a pas seulement violé la Charte des Nations unies, et traumatisé un peuple qu’il qualifiait pourtant de «frère» ; il a aussi profondément compromis les intérêts à court, moyen et long terme de la Russie. Il a, enfin, réveillé comme jamais les stratèges américains.

Le 23 mai 2022 à Tokyo, à l’occasion d’une conférence de presse conjointe avec le premier ministre japonais, le président américain a procédé à une spectaculaire clarification stratégique. À un journaliste lui demandant si l’Amérique interviendrait militairement en faveur de Taïwan si l’île était attaquée par les forces de la Chine communiste, Joe Biden a calmement répondu d’un seul mot: «Yes!» Voici terminée une «ambiguïté stratégique» qui durait depuis presque un demi-siècle.

Quel changement! En décembre 2021, le président avait cru bon de préciser que les États-Unis n’entreraient pas en guerre contre la Russie au cas où cette dernière attaquerait l’Ukraine. C’était sans doute pour «satisfaire la classe moyenne américaine», car la base de la stratégie consiste à celer ses intentions à son adversaire. Mais quand les Ukrainiens ont montré leur volonté et leur capacité de résistance, Biden s’adapta très rapidement et procura une aide militaire exceptionnelle au pays agressé. Lequel fut capable de ridiculiser l’armée russe à plusieurs reprises. Si l’Ukraine n’appartient pas à l’Otan, son territoire n’a jamais été aussi militairement otanisé! Poutine a réussi à ressusciter l’Otan, qu’Emmanuel Macron avait diagnostiqué en «état de mort cérébrale» en décembre 2019.

Crise ukrainienne

Désormais, en Asie, les choses sont également claires. Alors que les Américains reconnaissent depuis 1978 qu’il n’y a qu’une seule Chine, ils sont néanmoins prêts à empêcher militairement que la dictature communiste de Pékin reprenne Taïwan par la force. Distante de 170 km des côtes chinoises, l’île, grande comme la moitié de l’Irlande, mais cinq fois plus peuplée, connaît une vraie vie démocratique. Elle est également le principal et meilleur producteur de puces électroniques au monde.

Pris dans leurs affaires moyen-orientales, les présidents Bush et Obama n’avaient pas su se montrer suffisamment fermes à l’égard des communistes chinois, non seulement face à leur pillage de la technologie américaine, mais aussi face à leur expansionnisme naval en mer de Chine méridionale. Profitant de l’indifférence américaine, les soldats de l’Armée populaire de libération prirent possession de récifs inhabités, très au large des côtes vietnamiennes et philippines. Ils les ont ensuite poldérisés, pour y construire des aérodromes, y placer des missiles, et y faire atterrir des bombardiers stratégiques frappés de l’étoile rouge à idéogramme jaune.

Donald Trump fut le premier président américain à taper publiquement du poing contre le non-respect par Pékin des droits de propriété intellectuelle. Il empêcha ensuite le géant chinois des télécommunications Huawei de s’emparer des marchés de la 5G aux États-Unis et chez leurs alliés européens. Mais l’histoire reconnaîtra à Joe Biden d’avoir été le premier président à lancer une politique claire, sans équivoque ni ambiguïté, d’arrêt de l’expansion stratégique chinoise. Le semi-alignement de Pékin sur Moscou dans la crise ukrainienne a considérablement durci la position américaine.

Pour bloquer l’expansion chinoise, les Américains ont su rameuter leurs alliés du Quad (les puissances démocratiques d’Asie-Pacifique). Le Japon, l’Australie et l’Inde ont entrepris des efforts de réarmement sans précédent. La Corée du Sud va se joindre à eux. Le grand bras de fer stratégique du XXIe siècle a bel et bien commencé.

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