Viktor Orban, modèle des droites nationalistes

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L’influence du Premier ministre hongrois dépasse de loin les frontières de son pays, devenu un laboratoire pour les droites extrêmes d’Amérique et d’Europe.

Le Premier minstre hongrois Viktor Orban et l'ex-president americain Donald Trump, le 13 mai 2019, a la Maison-Blanche.
Le Premier minstre hongrois Viktor Orban et l’ex-président américain Donald Trump, le 13 mai 2019, à la Maison-Blanche. © BRENDAN SMIALOWSKI / AFP

De notre envoyé spécial à Budapest, Julien Peyron. LE POINT

Publié le 26/05/2022 à 08h00

Plusieurs centaines d’hommes et de femmes en tenue de gala se tiennent debout, silencieux, dans une halle réaménagée des bords du Danube. Le jour vient de se lever sur Budapest. Dehors, les trams jaunes chargés de travailleurs remontent le fleuve, des étudiants en tee-shirt se pressent devant la majestueuse porte de l’université Corvinus. Dans la chaleur matinale, le Danube a perdu ses reflets bleus, il paraît huileux. Heureusement pour les élégants, la halle est climatisée. Les dames portent parures, boucles d’oreilles et colliers de perles ; les messieurs sont en costume, la plupart avec des boutonnières. Les rares barbes dans l’assistance sont bien taillées. Tous écoutent, tête baissée, la bénédiction de trois prêtres et d’un rabbin, montés sur un podium. La prière œcuménique, chrétienne et juive, introduit une assemblée politique d’un nouveau genre. Baptisée « CPAC Budapest » (pour Conservative political actionconference), la réunion est la première déclinaison européenne du grand rassemblement des conservateurs américains, devenu le principal lobby pro-Trump aux États-Unis.

Au-dessus de la scène, encadrée de drapeaux américain et hongrois, trône la devise : « dieu, patrie, famille ». Un slogan cher au CPAC, que son directeur, Matt Schlapp, a apporté d’Amérique. Brushing impeccable, costume XL duquel dépasse une large montre, l’ancien conseiller de George W. Bush est l’invité d’honneur, au premier rang. Après la prière, il a un mot pour chacun des invités, triés sur le volet, qui se pressent autour de lui pour un selfie. « D’où venez-vous ? De Bulgarie ? C’est loin d’ici ? Et vous ? D’Albanie ? Oh… merveilleux. Ah, il y avait aussi le communisme… Mais il reste des chrétiens ? Alors il reste une chance que le pays se relève. »Quand vient le tour du journaliste du Point, on le sent soulagé d’évoquer une région du monde qu’il connaît mieux. « La France, quel beau pays. Je vais d’ailleurs bientôt passer quelques jours de vacances à Paris. » Que pense-t-il de la situation politique et de la réélection d’Emmanuel Macron ? « Difficile à dire, je crois qu’on ne peut malheureusement pas compter sur lui, il est dans le camp des mondialistes. Mais il a gagné et chez vous le scrutin n’est pas contesté », avance-t-il, parvenant à revenir de manière habile à l’un des sujets qu’il maîtrise le mieux : les irrégularités qui auraient permis à Joe Biden de s’emparer de la Maison-Blanche lors de l’élection de 2020.

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Populistes du monde entier

En Hongrie, la réélection de Viktor Orban pour un quatrième mandat d’affilée au poste de Premier ministre, en avril, ne souffre d’aucune contestation. Il a défait l’opposition bien qu’elle se fût unie contre lui. Son parti, le Fidesz, contrôle une majorité des deux tiers au Parlement, qui lui permet de modifier la Constitution à sa guise. La guerre en Ukraine et sa proximité avec le président russe Vladimir Poutine ne l’ont pas desservi. La prouesse impressionne les populistes du monde entier et pousse certains à vouloir s’en inspirer. Organisée moins de deux mois après le scrutin, la CPAC de Budapest prend des airs de couronnement. Elle intronise l’homme fort de la droite chrétienne et nationaliste européenne. Sa notoriété et son influence dépassent de loin les frontières de son pays de moins de 10 millions d’habitants.

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« La Hongrie est devenue l’exemple à suivre pour les conservateurs, comme le fut la Suède dans les années 1960 pour le mouvement social-démocrate », analyse Kim Lane Scheppele, spécialiste de la Hongrie à l’université américaine de Princeton. Aux États-Unis, le Parti républicain s’intéresse de près au phénomène Orban avec, en ligne de mire, les élections législatives de mi-mandat en novembre et surtout la présidentielle de 2024. Preuve en est le nombre de personnalités américaines qui ont fait le pèlerinage dans la capitale hongroise. Sur la scène du CPAC, Candace Owens, star montante de la mouvance conservatrice (4,3 millions d’abonnés sur Instagram) et « influenceuse préférée de DonaldTrump » dit sa fierté d’être là. Elle remercie le chef du gouvernement hongrois pour le privilège qu’il lui a accordé : un entretien en tête-à-tête au cours duquel ils ont discuté question de genre et avortement. Leur conclusion est la même : « La gauche mène une guerre méthodique et marxiste contre la famille. »

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Viktor Orban est un grand leader, un vrai gentleman.Donald Trump

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Il y a aussi Rick Santorum, ancien candidat à la primaire républicaine pour la présidence, qui chante les louanges d’un pays « où les bâtiments les plus hauts sont les églises et où on préfère célébrer dieu plutôt que défendre le pouvoir économique et politique ». Ceux qui n’ont pas pu venir ont enregistré des messages vidéo, à commencer par Donald Trump, qui ravit l’auditoire lorsque son visage s’affiche sur les écrans géants. « C’est un peu inhabituel pour moi, car je me focalise sur les cinquante États américains. Mais cette fois, j’ai regardé plus loin et j’ai suivi la formidable victoire de Viktor Orban. C’est un grand leader, un vrai gentleman. » Tonnerre d’applaudissements. L’ex-président américain compte toujours autant de supporteurs dans les rangs du Fidesz.

Mise au pas des médias

Mais la personnalité américaine la plus proche de Viktor Orban est Tucker Carlson, l’éditorialiste de la chaîne conservatrice Fox News, accusé d’avoir contribué à propager aux États-Unis la théorie du « grand remplacement ». Il est une star en Hongrie depuis qu’il a visité en 2021 le mur construit à la frontière avec la Serbie et en a tiré un documentaire à la gloire de la politique migratoire ultrarestrictive de Viktor Orban. Lui aussi a enregistré une vidéo dans laquelle il remercie le peuple hongrois de montrer la voie à suivre aux Américains. « Et, croyez-moi, c’est la dernière chose qu’ils [les démocrates, NDLR] veulent : un modèle vers un monde meilleur. » Assis au premier rang, Orban savoure. Quelques minutes plus tôt, il était à la tribune et a vanté l’intelligence de son « ami » Tucker Carlson, proposant même que son émission soit diffusée 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 à la télévision hongroise. Une boutade qui n’en est peut-être pas une, car la mise au pas des médias est bien avancée dans le pays. Les plus critiques ont déjà fermé, comme l’impertinente Klubradio. Quant aux médias internationaux, la quasi-totalité d’entre eux s’est vu refuser l’entrée du CPAC, y compris la grande agence américaine Associated Press. « C’est un événement privé, on n’est pas obligé d’inviter la presse qui vient avec son idéologie », objecte un conseiller du Fidesz, qui s’étonne que Le Point soit parvenu à entrer. À la tribune, Orban renchérit : « Ayez vos propres médias. C’est la seule manière de contrer les insanités de la gauche progressiste. »

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Aux États-Unis, l’écrivain Rod Dreher est l’une des voix les plus influentes dans la sphère chrétienne conservatrice. Il habite en Louisiane mais a ses habitudes en Hongrie. Il a suivi de près la défaite de Trump en 2020 puis la victoire d’Orban en 2022. Il en tire un constat : « Orban a réussi là où Trump a échoué. » Contrairement à la majorité des républicains, il ne souhaite pas voir l’ancien président américain se représenter en 2024, il lui préfère désormais Ron DeSantis, le gouverneur de Floride. « DeSantis s’inspire de la Hongrie et importe l’« orbanisme » aux États-Unis »,se félicite-t-il en évoquant la nouvelle loi floridienne « Don’t say gay » qui interdit aux enseignants de parler de genre ou d’orientation sexuelle aux enfants avant la classe de CM1. Pour Dreher, Orban est « le seul dirigeant occidental à avoir pris la mesure de la guerre de civilisation qui se joue dans nos sociétés ». Il raconte comment il a, à sa manière, participé à la promotion du modèle hongrois aux États-Unis. « Lors d’un de mes séjours à Budapest, j’ai envoyé un message à Tucker Carlson, qui est un ami, pour lui dire ce que je voyais ici. Il m’a dit qu’il voulait absolument venir mais que des contraintes bureaucratiques l’empêchaient de le faire. J’ai approché des officiels hongrois afin de faciliter sa demande. Le reste appartient à l’histoire. Personne ne s’intéressait à la Hongrie en Amérique avant que Tucker s’y rende. Désormais, les intellectuels américains les plus intéressants font de Budapest la capitale de la pensée conservatrice. C’est l’effet Tucker. »

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Soros, la bête noire

Tous les Hongrois ne se réjouissent pas de la nouvelle notoriété de leur pays. Certains s’en désolent même. Balint Magyar a été député et ministre de l’Éducation à deux reprises, avant que la tempête Orban emporte tout le paysage politique. Il est aujourd’hui enseignant à l’université d’Europe centrale. Situé en plein centre de Budapest, à proximité du Parlement, le bâtiment élancé de béton et de verre ressemble à une forteresse. Mais il est désespérément vide et Magyar est un professeur sans élèves. Ses étudiants ont été transférés à Vienne en 2018, sous la pression du gouvernement hongrois. Car l’université a été fondée et financée par le philanthrope américain d’origine hongroise George Soros, la bête noire d’Orban et du Fidesz. Dans son bureau, Balint Magyar trompe l’ennui en supervisant la traduction de ses livres, des brûlots anti-Orban. « Depuis la réforme constitutionnelle de 2011, la Hongrie devient petit à petit un État mafieux. Les proches du pouvoir rachètent des entreprises privées et profitent ensuite des fonds européens et de leur monopole pour s’enrichir. » Une thèse qu’il détaille en longueur dans l’un de ses ouvrages au titre évocateur : La Hongrie, un État postcommuniste et mafieux. Il s’alarme aussi de la proximité du pouvoir hongrois avec la Russie de Poutine et la Chine de Xi Jinping.

Depuis qu’il s’est débarrassé de l’université de Soros, Orban a un projet : ouvrir une université chinoise à Budapest, sur les bords du Danube, non loin de la halle où se tient le CPAC. Un projet controversé que l’opposition, ou ce qu’il en reste, tente d’empêcher. De l’autre côté du fleuve, à Buda, un jeune député fait de la résistance. David Bedö, 29 ans et le visage encore poupin, vient d’être élu. Il raconte ses premiers jours sous la célèbre coupole qui abrite le Parlement hongrois, « un rêve de gosse », mais ne se fait guère d’illusions sur le poids de son groupe, 10 députés, face aux 135 élus de Fidesz. « Ils se sentent tellement puissants qu’ils ne prennent pas la peine de répondre à nos propositions de lois. » Sa formation politique, Momentum, était à l’origine un mouvement d’étudiants contre la corruption. Il est devenu un parti de sensibilité centriste, allié aux députés macronistes au sein du groupe Renaissance au Parlement européen. Selon lui, c’est parmi cette instance qu’Orban et son parti restent vulnérables.

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Solidement installé au pouvoir en Hongrie jusqu’en 2026, Fidesz se cherche, en effet, un camp à Bruxelles. En mars 2021, le parti a quitté le PPE, le grand groupe de droite auquel participent Les Républicains français. Une clarification nécessaire selon l’universitaire Kim Lane Scheppele, qui ne comprend pas comment Orban est resté aussi longtemps fréquentable pour certains dirigeants européens comme Angela Merkel. « Ce n’est pas nous qui sommes trop à droite, c’est le PPE qui a glissé vers la gauche », rétorque un stratège du Fidesz pour qui le grand parti qui se présente comme « chrétien-démocrate » n’a plus de chrétien que le nom. Pourquoi, dès lors, ne pas avoir rejoint le CRE auquel appartient le PiS polonais, les Frères d’Italie et l’espagnol Vox, ou bien le groupe Identité et Démocratie dominé par le Rassemblement national français ? « Attendons les élections européennes de 2024 pour la grande recomposition », élude-t-il, faisant remarquer que les rapports sont bons avec ces formations, qui ont d’ailleurs toutes envoyé des représentants au CPAC de Budapest.

Fidesz en Hongrie, le PIS en Pologne, Vox en Espagne… L’Europe évolue dans le bon sens.Jordan Bardella

Après les vedettes américaines, c’est en effet au tour des Européens de passer à la tribune. S’y succèdent Vincenzo Sofo, eurodéputé italien et mari de Marion Maréchal, le chef du parti nationaliste flamand Vlaams Belang, des représentants d’Espagne, d’Autriche, de Pologne… La délégation française est emmenée par Jordan Bardella, président du RN et bras droit de Marine Le Pen. Son discours, qu’il confie avoir écrit lui-même dans l’avion qui le menait à Budapest, clôt la conférence. Il aborde des thèmes peu évoqués jusqu’ici, notamment l’écologie et les nouvelles technologies. Pas un mot sur le mouvement woke ni le « lobby LGBT », principales cibles des précédents orateurs. « C’est normal qu’il y ait quelques différences entre nous et ce n’est pas un secret », se justifie-t-il en tombant la veste dans le salon VIP. Le jeune homme (« Je suis né en 1995 », a-t-il rappelé aux caciques de Fidesz) imagine un avenir radieux pour les droites nationalistes et patriotes. « L’Amérique a élu Trump, le Royaume-Uni a eu le Brexit et l’Europe évolue dans le bon sens. Fidesz en Hongrie, le PiS en Pologne, Vox en Espagne, La Ligue en Italie, nous en France… Ça bouge. On n’est plus dans l’Europe de François Hollande, de Matteo Renzi et d’Angela Merkel. » Ce qui l’inspire le plus chez Viktor Orban ? Sa politique en faveur de la natalité, confie-t-il en sirotant un coca. Selon lui, la France devrait s’inspirer de la politique familiale hongroise si elle veut éviter un déclin démographique sans avoir recours à une immigration massive.

Confortablement installé dans un fauteuil du même salon VIP, Matt Schlapp, le directeur du CPAC, couve de l’œil ce jeune Français ambitieux tout en savourant le succès de cette première édition européenne. Le jour décroît sur le Danube, il s’apprête à aller dîner en ville avec sa fille. « Budapest est très propre, très bien entretenue et surtout très sûre. Rien à voir avec les États-Unis, où nos grandes villes sont gouvernées par des maires d’extrême gauche qui tolèrent la drogue, le crime et la saleté. Je n’ose pas imaginer ce que les habitants de Budapest pensent de l’Amérique quand ils viennent chez nous. »

L’« orbanisation » de la Hongrie

1991 Dissolution du pacte de Varsovie, les troupes soviétiques se retirent de Hongrie.
1998 Viktor Orban est élu Premier ministre à la tête d’une coalition de centre droit.
2002 Défaite d’Orban, la Hongrie rejoint l’Union européenne deux ans plus tard.
2010 Viktor Orban revient au pouvoir et contrôle deux tiers du Parlement.
2011 Adoption d’une nouvelle Constitution et d’une loi sur les médias, premières critiques de la Commission européenne.
2014 Nouvelle victoire de Viktor Orban, qui promet de faire de la Hongrie un État non libéral.
2015 Poutine est reçu à Budapest moins d’un an après l’annexion de la Crimée par la Russie. Une série d’accords, notamment gaziers, seront conclus entre les deux dirigeants.
2018 Troisième victoire d’affilée du Fidesz d’Orban, qui renforce sa mainmise sur les universités et dénonce la « propagande LGBT ».
2022 L’opposition présente un candidat unique mais ne parvient pas à battre Orban. Le lobby conservateur américain CPAC choisit Budapest pour sa première conférence en Europe.

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