Comment j’ai été recalée d’un entretien d’embauche à l’Opéra de Paris pour avoir travaillé à Valeurs actuelles…

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Adélaïde, stagiaire dans notre rédaction depuis cinq mois, a été recalée d’un entretien d’embauche à l’Association pour le rayonnement de l’Opéra national de Paris (AROP) en raison de son passé dans la presse “d’extrême droite”. Elle raconte ce moment. Un sommet de sectarisme. 

Par  La rédaction de Valeurs actuelles

Publié le 25 mai 2022 VALEURS ACTUELLES

Opéra Garnier à Paris. Photo © BRAVO-ANA/Only France via AFP

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Stagiaire depuis plusieurs mois à Valeurs actuelles et fraîchement diplômée d’un master 2, je commence à éplucher les offres d’emploi. Je souhaite travailler pour un temps au sein de grandes institutions culturelles. J’envoie donc mon CV à l’Association pour le rayonnement de l’Opéra national de Paris (AROP), « qui rassemble près de 4 500 passionnés d’opéra et de ballet, particuliers et entreprises, désireux de soutenir l’Opéra de Paris ». La responsable me répond et me propose un entretien d’embauche mardi 24 mai.

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Le jour dit, je me rends à l’Opéra Garnier, dans le IXe arrondissement de la capitale. L’entrée se fait par celle des artistes, comme me l’a indiqué Camille (le prénom a été modifié), la responsable. J’ai cinq minutes d’avance. La secrétaire me fait patienter. Dans le hall, je vois défiler des artistes que j’ai eu la chance d’admirer lors de spectacles donnés à Garnier ou Bastille. Il est 11 heures du matin. J’ai encore, à cette heure, le coeur léger.

La responsable avec qui j’ai rendez-vous m’accueille plutôt froidement. Nous arpentons les couloirs du bâtiment, classé monument historique en 1923. Pour détendre l’atmosphère, je dis à Camille avoir l’impression d’être dans L’Âge heureux, ce film qui se déroule à l’Opéra Garnier et qui a bercé mon enfance. Elle sourit. Nous arrivons à la cafétéria. Des artistes et salariés y prennent des boissons. Camille, je crois, boit un café lacté ou un chocolat chaud. L’entretien peut commencer.

La responsable me demande de me présenter. Enthousiaste et honorée d’être là, au cœur de cette institution réputée dans le monde entier, je me lance : « Je m’appelle Adélaïde. J’ai 23 ans. Après une double licence histoire-science politique à la Sorbonne, j’ai effectué un master 1 et un master 2 de science-politique spécialisé en communication politique et institutionnelle toujours dans le même établissement. » Elle sourit et semble contente de constater que je sors de cette université parisienne. Je poursuis en évoquant longuement ma passion pour l’art et notamment le ballet. Je montre à mon interlocutrice que je connais bien les rouages de l’Opéra de Paris et que je suis quotidiennement son actualité.

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« Je trouve surprenant que vous postuliez ici et dans le milieu culturel avec votre CV. »

À son tour, Camille me montre une vidéo YouTube de l’AROP dans laquelle des artistes évoquent l’importance de l’art dans leurs vies et de l’ouverture de l’Opéra de Paris. J’avais déjà vu cette vidéo. La responsable me demande ce que j’en pense. Je développe alors un argumentaire sur l’accessibilité de l’Opéra de Paris et les enjeux qui en découlent (mixité sociale, communication, démystification autour de l’élitisme de l’institution). Elle hoche la tête. « Elle doit penser que je suis compétente », me dis-je. Je précise aussi avoir dévoré l’ouvrage de Jean-Philippe Thiellay, L’Opéra, s’il vous plaît : plaidoyer pour l’art lyrique« Vous comprenez bien les enjeux de l’AROP », reconnaît-elle. Mes réponses et ses acquiescements me laissent penser que je suis compétente pour le poste.

Puis, arrivent les cinq minutes fatidiques. « Je trouve surprenant que vous postuliez ici et dans le milieu culturel avec votre CV », me dit-elle. Je reprends la parole : « Oui, j’ai écrit dans la presse d’opinion mais maintenant je souhaite m’ouvrir au monde du spectacle. » Elle me coupe : « Oui, enfin dans de la presse d’extrême droite (outre Valeurs actuelles, j’ai écrit aussi pour le site Boulevard Voltaire et le magazine l’Incorrect). » Voyant sans doute mon sourire crispé, elle continue : « Même eux se réclament d’extrême droite. »

À cet instant, je comprends que ce sont bien mes opinions, que Camille a devinées en lisant mon CV, qui scellent définitivement mon sort.

Ne souhaitant pas que “mon passé” parasite l’entretien, j’explique à Camille qu’ayant étudié cinq ans à la Sorbonne et tissé des liens précieux avec des étudiants de gauche, je n’ai aucun mal à travailler avec des gens qui défendent des idées opposées aux miennes. J’assure même être impartiale dans mon travail. Mes années d’études à la Sorbonne m’ont appris à faire profil bas.

Mais rien n’y fait. Camille me dit que mes convictions – qu’elle ne connaît pas d’ailleurs – n’ont rien à voir avec celles défendues par Alexander Neef, le directeur de l’Opéra national de Paris. J’arrive au mauvais moment. En 2019-2020, l’institution a fait la une des journaux avec son rapport sur la diversité, co-écrit par Pap Ndiaye, le nouveau ministre de l’Éducation nationale. De nouveau, j’indique à Camille que je suis professionnelle dans mon travail et que jamais l’Opéra de Paris n’entendra parler de mes idées politiques. La responsable refuse de l’entendre. À cet instant, je comprends que ce sont bien mes opinions supposées, que Camille croit avoir devinées en lisant mon CV, qui scellent définitivement mon sort.

La responsable continue et me dit que l’équipe, « composée de quelques personnes issues de l’immigration », aurait du mal à travailler avec une personne comme « moi ». Ses collègues auxquels elle a montré mon CV, m’avoue-t-elle, douteraient de ma capacité à promouvoir la ligne diversitaire de l’Opéra national de Paris mais aussi à évoluer dans un environnement de gauche. Je réponds à nouveau que je sais taire mes inclinations politiques dans le cadre professionnel et que je suis tout à fait capable de communiquer et de travailler en équipe et ce, quelles que soient les convictions de chacun de ses membres.

Je me défends une nouvelle fois en évoquant mes études à la Sorbonne qui m’ont permis de “frotter ma cervelle” à celles d’étudiants aux idées différentes. Mais pour la responsable rien ne prouve que je pourrais défendre la ligne de l’Opéra de Paris en mettant mes opinions de côté. Camille confie m’avoir fait venir à cet entretien pour que je m’explique. « Vous pensiez vraiment qu’avec un tel CV vous pourriez être embauchée dans le monde de la culture ? », me dit-elle, sardonique, tout en me concédant une certaine forme de courage (j’aurais pu passer sous silence mes expériences dans la presse d’opinion). « On va s’arrêter là pour ne pas vous faire perdre votre temps et le mien », finit-elle par lâcher, visiblement lassée par son propre sadisme. Tout est clair : elle avait aucunement l’intention de prendre sérieusement en compte ma candidature.

Les groupes d’échange entre passionnés témoignent de la déception et du mécontentement de certains fidèles de l’Opéra de Paris, qui pointent du doigt le politiquement correct.

Étonnée par la tournure que prend l’entretien, je lui dis posément : « Attendez Madame, avant de partir j’aimerais revenir sur un point. Tout cela est bien paradoxal. Vous prônez à juste titre la diversité et l’inclusion, mais vous fermez vos portes à une jeune femme compétente seulement parce qu’elle n’a pas les mêmes convictions politiques que celles de votre équipe et des vôtres. » Camille me répond en souriant : « Mais Madame, le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit. » Surprise par son insinuation et son sectarisme, je lui dis qu’il est temps, en effet, de nous quitter. « Je suis bien d’accord », me répond-t-elle. Elle me raccompagne à la porte. « Au revoir, Madame », lui dis-je dans un dernier soupir.

En sortant de Garnier, je suis davantage attristée par le manque d’ouverture d’esprit de mon interlocutrice que de ne pas avoir été retenue pour le poste. Je regrette de ne pas avoir dit à Camille qu’elle est à des années-lumière de ce qu’attend une partie des spectateurs. Sur les réseaux sociaux, les groupes d’échange entre passionnés témoignent de la déception et du mécontentement  de certains fidèles de l’Opéra de Paris, qui pointent du doigt le politiquement correct – au détriment parfois de la méritocratie – défendue par cette prestigieuse institution, fondée par Louis XIV. Au cours de notre entretien, Camille m’avait prévenu : « Le monde de la culture est de gauche, ne perdez pas votre temps à postuler. »

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