Disparition de Claude Michelet, écrivain de la France périphérique

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Arnaud Florac 28 mai 2022 BOULEVARD VOLTAIRE

 

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Il est mort comme il avait vécu : en paysan contemplatif. Décédé dans son sommeil à 83 ans, à Brive, Claude Michelet donne plutôt à ceux qui aimaient son œuvre l’impression de s’être endormi, avec le sentiment du devoir accompli, après une interminable journée de labeur. Pas d’émotion germanopratine à l’annonce de son décès : Claude Michelet ne fréquentait pas les cafés à la mode du boulevard Saint-Germain. Il a vécu la plus grande partie de sa vie dans le hameau de Marcillac, pas loin de Brive-la-Gaillarde, menant de front ses activités d’agriculteur et sa vocation d’écrivain.

Né en 1938 à Brive, dernier d’une famille de sept enfants, il est le fils d’Edmond Michelet, déporté à Dachau, qui deviendra ministre des Armées du général de Gaulle en 1945. C’est sans enthousiasme qu’il s’installe à Paris avec sa famille : très lié à sa terre natale, où il passe ses vacances, dès l’âge de 14 ans, il se veut agriculteur et part en formation dans l’Indre pour apprendre le métier de paysan. Mobilisé en Algérie pendant deux ans (1958-1960), « il n’en est jamais tout à fait revenu, comme tous ceux de sa génération », dit son fils Jean-Marc, dans un entretien accordé à l’AFP, annonçant son décès. Dès son retour en métropole, il reprend l’exploitation familiale de Marcillac : une immense friche, quelques vaches et de la motivation à revendre. Son premier livre, J’ai choisi la terre, rend compte avec une poignante sincérité de la vie quotidienne d’un jeune paysan au milieu des Trente Glorieuses.

C’est la saga Des grives aux loups, adaptée par la télévision, qui le fait accéder à la célébrité. En quelques mois, il vend 500.000 exemplaires de son livre. Dans un style simple, direct, accessible, auquel les lecteurs peuvent facilement s’identifier, il raconte l’histoire de la famille Vialhe et du village de Saint-Libéral, dans sa chère Corrèze. Mariages, deuils, tragédies, départs, joies, peines se succèdent au fil des pages. Michelet est le généalogiste que toutes les familles auraient rêvé d’avoir. Il rend vivante la modeste épopée d’une famille française parmi tant d’autres, dans un village anonyme. Il met en lumière ces foyers simples dont nous descendons tous, d’une manière ou d’une autre.

Au milieu des années 70, Michelet avait fondé l’école de Brive, lors du festival du livre du même nom, avec une poignée d’amis. La critique, méprisante, y voyait du « roman de terroir », du roman « confit de canard », même. Sotte vanité des Parigots qui n’ont plus de racines. Évidemment, on lui reprochait de ne pas faire de l’autofiction nombriliste, de ne pas écrire des histoires de bourgeois torturés qui pleurent sur la condition humaine dans des appartements haussmanniens repeints en blanc. Lui, il s’en foutait. Il ne pensait qu’à ses lecteurs, nombreux, fidèles, probablement méprisés eux aussi. Il ne voyait que ses collines corréziennes, verdies par la pluie, caressées, à la fin de l’été, par le soleil rasant ; il ne pensait qu’à son exploitation et à la famille nombreuse qu’il faisait vivre de ses mains et de sa plume.

Claude Michelet n’était pas un « néo-rural » venu de Paris, un développeur réseau ou un responsable marketing, marié à une blogueuse en Stan Smith dont il aurait eu 1,7 enfant, aimant la verdure mais pas le chant du coq. Lui, il élevait six enfants à la campagne, dans les années 70 : voilà une décision courageuse et déjà « vintage » avant la lettre ! Avec lui et avec ses œuvres, c’est tout un monde, humble et que d’aucuns se pressent d’oublier, qui est à jamais fixé par la littérature : ces visages de nos archives familiales, saisis par la photo en noir et blanc, ces trognes presque médiévales, ces yeux pleins de fierté farouche et de foi enfantine, ces familles pléthoriques et endimanchées, dont beaucoup de fils seront fauchés par les guerres… Je ne suis pas corrézien mais les œuvres de Michelet parlaient tout de même de mes ancêtres, et des vôtres, amis lecteurs.

Qu’il repose en paix.

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