Robert Redeker: «Le silence des urnes répond à l’assèchement du destin de la France»

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Par Robert Redeker

15 juin 2022. LE FIGARO

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TRIBUNE – Le mutisme du corps politique s’apparente à une désertification de la citoyenneté. Essayons de comprendre son sens, se propose le philosophe.


Auteur de nombreux livres, Robert Redeker a notamment publié «Le Soldat impossible» (Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2014), «L’Éclipse de la mort» (Éditions Desclée de Brouwer, 2017) et «Les Sentinelles d’humanité. Philosophie de l’héroïsme et de la sainteté» (Desclée de Brouwer, 2020). Le nouvel ouvrage de Robert Redeker, «Sport, je t’aime moi non plus» (Éditions Robert Laffont, coll. «Homo ludens», 112 p., 10 €), est paru voilà quelques jours.


Élection après élection, le silence des urnes se fait de plus en plus assourdissant! Voici une mauvaise question: pour quelles raisons de nombreux Français cessent-ils de voter? À sa place, demandons: quel est le sens, à la fois politique, historique, et anthropologique, de l’effondrement de la participation aux élections, malgré quelques sursauts de loin en loin?

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Tel est le fait, inimaginable il y a un demi-siècle: nous serons dans quelques jours gouvernés par une majorité qui, au premier tour des législatives, aura représenté 25 % de 48 % des électeurs, autrement dit nous serons dirigés par une étroite minorité. La disjonction et la dissonance sont partout dans notre système électoral. La majorité à l’Assemblée nationale et aux manettes sera nettement minoritaire dans la population. Les Français la regarderont comme une caste gouvernante lointaine et arrogante qui décrétera et légiférera pour eux, qui structurera leur avenir, sans jamais qu’ils n’adhèrent intimement ni au processus de prise de décision, ni à son contenu.

Cette distorsion et cette hétérogénéité entre le corps politique et les gouvernements ne signifient pourtant pas que nous ne sommes plus en démocratie. Les procédures démocratiques tiennent toujours debout, mais elles ne sont plus habitées par les Français. Ce que nous vivons indique autre chose: le lien démocratique unissant les Français à la représentation nationale et à leurs gouvernants s’est rompu, sans que la démocratie ait été abolie pour autant.Loin d’assister à une grève des élections, nous assistons à une désertion de la citoyenneté

L’abstention massive est une révolution silencieuse, une implosion. Le philosophe Jean Baudrillard avait qualifié naguère la désaffiliation syndicale des travailleurs, leur détachement de la mystique prolétarienne, d’implosion du social. Tout à coup, les travailleurs ne vivaient plus, ne pensaient plus, et ne rêvaient plus, à travers ces syndicats qui structuraient leur imaginaire. Qui les définissait. Nous assistons à une implosion du système électoral démocratique qui est une réplique dans la politique de cette implosion antérieure, celle du social. La terre sur laquelle s’élevait ce système se dérobe sous les pieds de ses acteurs. Écoutons Baudrillard, en 1978: «Rien ne montre avec plus d’éclat que le seul véritable problème aujourd’hui est le silence de la masse, le silence de la majorité silencieuse.»

Ce silence n’est pas réprobation. Il est dédain et dépassement: nous, les électeurs, sommes désormais à côté et au-delà de la politique, que nous vous abandonnons volontiers, Mesdames et Messieurs les professionnels de la chose, comme une forme vide, ainsi qu’une couleuvre abandonne sa mue.

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De fait, la majorité des citoyens ne reconnaît plus l’élection comme constitutive de leur citoyenneté. Encore plus grave, ces citoyens ne reconnaissent plus leur citoyenneté comme constitutive de leur être. Ni de leur être psychologique, ni de leur être collectif. Loin d’assister à une grève des élections, nous assistons à une désertion de la citoyenneté. Le citoyen déserte son âme politique: la citoyenneté, dont l’élection figure le moment sacré. Elle en est, dans le mystère de l’isoloir, son moment mystique, son eucharistie: le peuple communie, se réunit et se forme dans cette communion.

Gardons-nous de surdéterminer ce mot, désertion, d’un jugement moralisateur. Désertion renvoie à désertification: se développe, au plus profond de chacun d’entre nous, ainsi que dans la vie politique du pays, une désertification de la citoyenneté. La formule par laquelle Nietzsche décrit la contemporanéité, «le désert croît», signifiant que la désertification gagne peu à peu toute l’existence, trouve ici sa confirmation: elle ronge désormais aussi la citoyenneté démocratique. Comme si cette conséquence du changement climatique, la désertification, en disait beaucoup plus que son cantonnement au seul domaine géographique, comme si le climat était l’index ou le signe d’un phénomène délétère beaucoup plus général.La France fut un pays à destin. Elle n’était pas n’importe quel pays. Ils sont rares, les pays à destin, sur la planète. Or un changement historique est survenu : l’horizon s’est bouché

Pourquoi cette désertification de la citoyenneté, ce mutisme du corps politique, touche-t-il plus la France que d’autres États? La France fut un pays à destin. Elle n’était pas n’importe quel pays. Ils sont rares, les pays à destin, sur la planète: les États-Unis, Israël, le Vatican, la France. Par deux fois, sous l’Ancien Régime, puis sous la République, le peuple français s’est pensé missionné selon les voies d’un destin dont la politique était l’instrument. Chaque Français demeurait intimement persuadé de participer à un destin qui avait une valeur quasi métaphysique. Mieux: chaque Français sentait ce destin palpiter dans ses veines.

Or, dernièrement, un changement historique est survenu: l’horizon s’est bouché, la France n’est plus un pays à destin. Elle a été mise au pas, elle s’est banalisée. Par suite, comme cela s’est vu de manière caricaturale aux temps de la pandémie, son gouvernement n’est plus qu’une forme de directoire, piteusement réduit à décider de la station debout ou assise pour manger un sandwich ou pour boire un café. Et, terrifiant aveu d’impuissance politique, d’inexistence politique, à distribuer des chèques. Au mieux – mais ce mieux est un abîme de perdition – pourrait-on dire qu’Emmanuel Macron gouverne à la façon d’un PDG du CAC 40, mû par le même état d’esprit et les mêmes méthodes. Il gouverne la France comme un pays qui n’a plus de destin. Comme un pays coté en Bourse. Peuple historique, peuple qui a fait l’histoire, peuple qui cavala longtemps au premier rang du front de l’histoire, les Français n’ont jamais pris l’habitude d’être sans mission.

Voici pourquoi votre peuple est muet: la France n’est plus un peuple à destin. Le silence des urnes répond à l’assèchement du destin.

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