L’Iran plus proche que jamais de la bombe

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Pendant que les négociations avec les États-Unis s’enlisent, la République islamique augmente ses capacités de devenir une puissance nucléaire.

Si le guide supreme iranien Ali Khamenei a emis une fatwa contre l'utilisation par l'Iran de l'arme atomique, la Republique islamique se rapproche chaque jour davantage de la capacite d'obtenir une bombe nucleaire (photo d'illustration).
Si le guide suprême iranien Ali Khamenei a émis une fatwa contre l’utilisation par l’Iran de l’arme atomique, la République islamique se rapproche chaque jour davantage de la capacité d’obtenir une bombe nucléaire (photo d’illustration).  © ATTA KENARE / AFP

Par Armin Arefi. LE POINT

Publié le 15/06/2022

La résolution condamnant l’Iran a été quelque peu éclipsée par la poursuite de la guerre en Ukraine. Elle signale pourtant une inexorable montée des tensions avec la République islamique au sujet de son programme nucléaire controversé. Le Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), le gendarme onusien du nucléaire, a adopté le 8 juin dernier par 30 voix sur 35 un texte dénonçant le manque de coopération de Téhéran pour expliquer la découverte en 2019 de traces d’uranium enrichi sur trois sites non déclarés, pour lesquelles le directeur général de l’agence, Rafael Grossi, avait déploré trois jours plus tôt l’absence de réponses « techniquement crédibles » de l’Iran.

« Nous exhortons l’Iran à répondre à l’appel de la communauté internationale à respecter ses obligations juridiques, et à coopérer avec l’AIEA pour clarifier et résoudre pleinement ces questions sans délai supplémentaire », ont réagi dans la foulée les ministères des Affaires étrangères des États-Unis, du Royaume-Uni, de la France et de l’Allemagne, les quatre pays à l’origine du dépôt de la résolution, à laquelle seules la Chine et la Russie, soutiens traditionnels de la République islamique, se sont opposées.

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En représailles de cette mesure considérée comme « politique, non constructive et incorrecte » par Téhéran, l’Iran a décidé de débrancher pas moins de 27 camérasqui permettaient à l’Agence de surveiller les activités nucléaires iraniennes. Il en reste désormais quarante sur place. Téhéran a en outre annoncé la mise en place de deux nouvelles cascades de centrifugeuses avancées dans sa centrale nucléaire de Natanz (centre), renforçant ainsi encore davantage ses capacités d’enrichissement d’uranium, le moyen le plus simple d’accéder à l’énergie atomique civile, mais aussi à la bombe.

À LIRE AUSSI« L’Iran n’a pas intérêt à signer un accord sur le nucléaire »

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« Un choix très dommageable de l’Iran »

« L’Iran a fait le choix très dommageable de mettre fin à ce processus de transparence permis par la mise en place de caméras en février 2021 selon l’accord de garantie conclu avec l’AIEA », regrette une source diplomatique française. « C’est l’inverse de ce qui était attendu par l’Agence, ce qui est d’autant plus regrettable que la résolution était modérée sur le ton et factuelle sur le fond, dans le but de soutenir le travail indépendant du directeur général de l’AIEA. » Ce rappel à l’ordre de l’agence – le premier en deux ans – accentue d’autant plus la pression sur l’Iran que les négociations engagées en parallèle pour la résolution du dossier du nucléaire iranien sont au point mort depuis maintenant trois mois.

À LIRE AUSSIEXCLUSIF. « Oui, les sanctions tuent en Iran »« Nous avons un accord viable sur la table prêt à être signé depuis le 4 mars et il ne reste plus que quelques questions à régler entre les États-Unis et l’Iran », rappelle la source diplomatique française. « L’engagement à un accord reste entier et notre préoccupation est que l’Iran ferme progressivement la porte du JCPOA (l’accord sur le nucléaire iranien) qui était entrouverte. Il nous reste peu de temps pour franchir les quelques centimètres restants de ce marathon. »

Signé en juillet 2015 par la République islamique et les grandes puissances (États-Unis, Chine, Russie, France, Royaume-Uni et Allemagne), le JCPOA a permis de réduire drastiquement les activités nucléaires suspectes de l’Iran et de les soumettre au régime d’inspection de l’agence le plus poussé de l’histoire. En échange, Téhéran a bénéficié d’une levée des sanctions internationales qui étouffaient son économie. Et les résultats ont été au rendez-vous : à onze reprises, l’AIEA a certifié dans ses rapports trimestriels que la République islamique respectait bien ses engagements en matière de nucléaire.

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1 500 sanctions

Mais à la surprise générale, ce sont les États-Unis qui se sont unilatéralement retirés de l’accord en mai 2018, le président américain de l’époque, Donald Trump, jugeant que le texte ne traitait pas des activités régionales « déstabilisatrices » de l’Iran au Moyen-Orient et de son programme balistique menaçant les alliés de Washington dans la région. Décidé à tordre le bras de la République islamique pour obtenir un « meilleur accord », le républicain a dès lors prononcé plus de 1 500 sanctions contre Téhéran, en vain. Après un an d’attentisme, l’Iran finit par reprendre pas à pas ses activités nucléaires les plus sensibles, s’affranchissant jour après jour de ses engagements inclus dans le JCPOA, et sortant de fait de l’accord même s’il ne l’a jamais officiellement quitté.

Actant l’échec de la « pression maximale » de Donald Trump contre la République islamique, son successeur Joe Biden décide au contraire dès son arrivée à la Maison-Blanche en janvier 2021 de reprendre langue avec Téhéran. Des pourparlers indirects entre les États-Unis et l’Iran sont entamés en avril de la même année, sous l’égide de l’Union européenne et en compagnie des autres pays signataires de l’accord. Ils aboutissent en février 2022 à un projet de compromis portant sur la réduction draconienne du stock iranien d’uranium hautement enrichi, sur la fin de la production par l’Iran d’uranium métal ainsi que sur la réduction du nombre de ses centrifugeuses les plus perfectionnées. En échange, les États-Unis s’engagent à lever leurs sanctions relatives au nucléaire. Les derniers obstacles étaient d’ordre politique, portant notamment sur la levée des mesures punitives américaines prononcées contre des personnalités ou entités iraniennes pour terrorisme et violation des droits de l’homme.

Élections américaines de mi-mandat

En tête des demandes iraniennes figure le retrait des Gardiens de la révolution, l’armée idéologique de la République islamique, de la liste américaine des organisations terroristes. Or, d’après nos informations, cette requête a finalement été rejetée par le camp américain. « Avec la guerre en Ukraine, la crise du nucléaire iranien n’est plus une priorité pour les États-Unis », estime l’historien Pierre Razoux, directeur académique de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES) qui vient de publier un passionnant Atlas Stratégique 2022 de la Méditerranée et du Moyen-Orient. « Le président américain sait qu’il est mort politiquement s’il accorde la moindre concession à la République islamique, à moins de cinq mois des élections américaines de mi-mandat. »

À LIRE AUSSIGuerre secrète : l’Iran et Israël jouent avec le feuCôté iranien, on comprend aujourd’hui que la fenêtre de tir pour arracher un accord et obtenir la levée des sanctions américaines qui étouffent l’économie iranienne se referme dramatiquement, et si les deux parties planchent actuellement sur la levée d’autres sanctions américaines, plus acceptables par Washington, en compensation, certains cercles en Iran s’interrogent aujourd’hui sur la pertinence réelle d’un retour au JCPOA à deux ans de la prochaine présidentielle américaine qui pourrait signer le retour au pouvoir à Washington d’un faucon anti-iranien. « Si j’étais à la place du guide suprême M. Khamenei, ou si j’étais son conseiller, je ne signerais pas l’accord sur le nucléaire iranien (JCPOA) », déclarait récemment au Point l’économiste iranien Saeed Laylaz, professeur à l’université Shahid Beheshti de Téhéran, en rappelant que l’Iran vend aujourd’hui le double de barils de pétrole par rapport à l’an dernier, à un prix deux fois plus élevé. « L’Iran ne trouve pas d’intérêt [à un retour au JCPOA]. L’équipe de Joe Biden elle-même affirme qu’il ne durerait pas plus de deux ans […] Dans 24 mois, M. Biden ne sera plus président. »

Seuil nucléaire

Dans ce contexte hautement instable, les centrifugeuses iraniennes continuent à tourner à plein régime, rapprochant chaque jour l’Iran de l’obtention de l’arme atomique, ce que Téhéran dément farouchement. Dans son dernier rapport publié le 31 mai dernier, l’AIEA affirme que les stocks d’uranium enrichi dépassent désormais de plus de 18 fois la limite autorisée par l’accord nucléaire de 2015. Selon l’agence, Téhéran disposerait désormais de 43,1 kg d’uranium enrichi à 60 %, un seuil proche des 90 % nécessaires à la confection d’une bombe nucléaire. « Le breakout time, soit le temps qu’il faudrait à l’Iran pour accumuler assez de matière fissile pour la production d’une arme nucléaire s’il le décidait, est aujourd’hui inférieur à une semaine », estime Ali Vaez, directeur du projet Iran au sein du centre de réflexion International Crisis Group.

Côté français, on affirme que ce délai se compte « en semaines », et pourrait repasser à « des mois » si l’Iran regagnait l’accord sur le nucléaire. « La situation économique du pays est telle qu’un retour de l’Iran dans le cadre du JCPOA est dans l’intérêt du régime et du gouvernement du président Ebrahim Raisi », estime au contraire la source diplomatique française. « À aucun moment, nous n’avons vu lors des négociations de signal clair selon lequel les Iraniens avaient fermé la porte derrière eux. »

À Téhéran, le désarroi iranien à la suite du retrait inattendu de Donald Trump de l’accord il y a quatre ans a toutefois laissé des traces, et certains au sein de l’appareil militaire du pays souhaiteraient changer de paradigme en franchissant le « seuil nucléaire », le moment à partir duquel un pays possède la capacité de fabriquer rapidement une bombe. « La République islamique a adopté la stratégie de l’Allemagne et du Japon », confie depuis Téhéran un analyste iranien sous le couvert de l’anonymat. « Il n’a pas l’arme nucléaire mais possède la technologie, de sorte qu’il pourra se défendre dans un délai court s’il fait face à une menace sécuritaire sérieuse. » À Paris, on répond que « le programme nucléaire militaire de l’Iran a été interrompu en 2003 à la suite d’une décision politique selon laquelle le jeu n’en valait pas la chandelle », rappelle la source diplomatique française, qui ajoute : « Rien ne permet de dire que l’Iran possède déjà la bombe. »

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