Des médias américains en pleine dérive moralisatrice

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Le « New York Times » et le « Washington Post » adoptent une ligne éditoriale plus militante, au risque d’écorner leur statut de journal de référence.

Par Julien Peyron. LE POINT

Publié le 19/06/2022 à 10h08 – Modifié le 19/06/2022

Un simple « retweet » a fait trembler l’une des institutions les plus révérées des États-Unis. Le 2 juin, Cam Harless, obscur comédien de Floride, relate à ses abonnés sur Twitter une « vieille blague » qu’un ami venait de lui raconter : « Toutes les filles sont bi. Le tout est de savoir si c’est polaire ou sexuel. »« ROFL » (« Rolling on the floor laughing » – je me roule par terre de rire), s’empresse de répondre @pagestop, un de ses followers. La blague fait mouche auprès du petit réseau. Elle en serait restée là si Dave Weigel, reporteur du Washington Post, ne l’avait pas relayée sur son compte. Le début des ennuis pour lui et pour son journal. Rien de moins que le « déclenchement d’une nouvelle guerre civile au sein des grands médias de gauche », selon Harless, invité par la chaîne conservatrice Fox News pour se délecter des dégâts causés par son tweet. Le message va être lu et commenté par une bonne partie de la profession.

Une autre journaliste du Washington Post, Felicia Sonmez, mène la charge des offusqués, sur Twitter également : « C’est fantastique de travailler dans un organe de presse où les retweets de ce genre sont autorisés ! » écrit-elle. Sentant la tempête se lever, Weigel annule son retweet et présente des excuses pour « cette blague offensante », assurant n’avoir voulu faire de tort à personne. Trop tard : Sonmez a fait une capture d’écran. Elle saisit l’occasion pour publier de longues séries de messages dénonçant le climat au sein de sa rédaction où, selon elle, les discriminations à l’encontre des femmes et des minorités sont monnaie courante. Le grand déballage dure plusieurs jours, au cours desquels elle retranscrit les messages d’anonymes qui l’insultent et ceux de confrères qui lui expriment leur soutien. Un de ses collègues tente une médiation et appelle à ne pas régler ses comptes sur la place publique qu’est Twitter. À son tour, il est accusé de sexisme et de vouloir brider la libération de la parole des femmes. Il parvient à s’extirper de cette affaire en désactivant son compte plusieurs heures, non sans avoir rappelé qu’il est le seul journaliste mexicain de son service et qu’il subit, à sa manière, « les systèmes discriminatoires ». Weigel, lui, est suspendu un mois sans solde. Insuffisant pour Sonmez, qui ne désarme pas et continue ses publications quotidiennes d’accusations. La directrice de la rédaction la rappelle à l’ordre plusieurs fois, sans succès. La journaliste est finalement licenciée quelques jours plus tard, au terme d’un invraisemblable feuilleton.

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Règlement de comptes à OK-Twitter. La passe d’armes s’étant déroulée presque exclusivement sur les réseaux sociaux, le monde médiatique américain a suivi en direct le règlement de comptes à OK-Twitter. Certains ont dit leur admiration pour cette femme qui n’a pas hésité à s’en prendre publiquement à sa direction et à dénoncer le sexisme de ses collègues. Mais la plupart ont fait état de leur consternation. « Des enfantillages de collégiens », se désole Bari Weiss dans sa revue en ligne Common Sense. Elle est devenue la figure de proue de ces journalistes qui font le procès des grands médias américains. « Le Washington Post n’est plus l’endroit qui a révélé le Watergate [le scandale ayant entraîné la démission du président Nixon en 1974, NDLR] et le New York Times n’est plus l’endroit qui a eu les Pentagon Papers [des documents secrets relatifs à la guerre du Vietnam publiés en 1971, NDLR]. Ce n’est pas parce qu’ils n’ont plus d’excellents reporteurs à l’ancienne, ils en ont. Mais ils ne contrôlent pas – ou ne peuvent pas contrôler – cette culture. En partie du fait de la faiblesse et de la lâcheté de leur direction », explique Bari Weiss dans sa démonstration. Elle connaît bien son sujet, elle a travaillé au Wall Street Journal puis au New York Times, qu’elle a quitté avec fracas en 2020. En cause, le fait que la direction du plus grand quotidien américain cède à une forme de « panique morale » et capitule sans se défendre face aux critiques – notamment celles émanant de Twitter, indiquait-elle au Point quelques semaines après sa démission.

Indépendante. Bari Weiss – ici à Los Angeles en novembre 2020 – a démissionné du « New York Times » en juillet 2020 pour lancer sa propre revue.

Nouveaux codes. Elle a vu son supérieur hiérarchique, le rédacteur en chef du service Opinions, se faire licencier en quarante-huit heures pour avoir accepté dans ses pages la tribune d’un sénateur républicain qui appelait à déployer l’armée contre des émeutiers. Embauchée pour apporter de la diversité dans une rédaction marquée à gauche, Bari Weiss ne s’est jamais adaptée et confie avoir eu souvent la peur au ventre dans cette « ambiance devenue hostile ». Deux ans après son départ, le New York Times a d’ailleurs vu partir une autre de ses plumes les plus lues, celle de Ben Smith, chroniqueur média. Lui aussi a indiqué vouloir lancer son propre média, jugeant nécessaire de réinventer « un journalisme global de qualité ».

Les grands médias américains sont régis par de nouveaux codes en raison d’un renouvellement de générations, mais aussi d’une plus grande diversité dans les salles de rédaction, selon Dannagal Young, professeur de sciences politiques et de communication à l’université du Delaware. « D’une certaine manière, les rédactions du New York Times et du Washington Post sont des microcosmes de la société, elles évoluent car l’Amérique change. La presse américaine ressent la pression d’un paysage politique et culturel bouillonnant, au sein duquel des groupes historiquement marginalisés (les femmes, les Afro-Américains…) se font de plus en plus entendre pour dénoncer les inégalités dont ils sont victimes. » Si ces journaux restent unanimement admirés pour leur capacité à couvrir des guerres, révéler des scandales et enquêter, ils assument de mettre à contribution des journalistes ouvertement militants et qui suivent une ligne plus radicale. Dès lors, certains s’interrogent : peut-on encore les considérer comme des journaux de références (newspaper of record), comme on désigne une publication non partisane et dont la lecture peut suffire pour être au fait de l’actualité d’un pays ? Leur objectif est-il toujours de « publier toutes les nouvelles qui méritent de l’être », comme l’annonce tous les jours en une le New York Times, ou bien de « rendre le monde meilleur », comme l’expliquait Felicia Sonmez pour justifier sa cabale contre son confrère ?

Records d’abonnés. La « dérive moralisatrice » que dénoncent les détracteurs du New York Times ne se ressent pas dans les chiffres, au contraire. Le journal bat des records d’abonnés (environ 10 millions en 2022, un objectif fixé à 15 millions en 2027) et vient de racheter le site d’actualité sportive The Athletic. Dans le même temps, les journaux locaux, l’un des piliers de la démocratie américaine, ont vu leur nombre chuter. Entre 2008 et 2018, ils ont perdu la moitié de leurs journalistes et le nombre de régions américaines sans presse locale ne cesse d’augmenter.

Les lecteurs se concentrent désormais dans les grands centres urbains, selon Nikki Usher, autrice du livre News for the Rich, White, and Blue, « De l’info pour les riches, blancs [de couleur de peau] et bleus [sympathisants démocrates] », (Presse universitaire de Columbia, non traduit). Sa thèse : leurs abonnés sont composés de personnes qui souhaitent payer pour être informés et peuvent se le permettre. « Les grands journaux américains s’adressent en priorité à ce public : riche, blanc et de gauche, ce qui les déconnecte de la démocratie qu’ils prétendent servir », selon elle. En 2020, une étude de Reuters a recensé les médias les plus fiables aux yeux des Américains. Sont arrivés en tête, les chaînes de télévision locale et… la BBC britannique§

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