Pas une voix ne devait manquer à la République… : Ci-gît le cercle de la raison 1983-2002

RIP

Avant de décoller pour la Roumanie le mardi 14 juin, le chef de l’État a pris la parole depuis le tarmac de l’aéroport de Paris-Orly. Il a déclaré : « aucune voix ne doit manquer à la République ». Après les résultats des législatives, le discours qui consiste à exclure certains groupes du champ républicain vole-t-il en éclat ?

Christophe Boutin ATLANTICO. 20 juin 2022

Atlantico : « Pas une voix ne doit manquer à la République » déclarait Emmanuel Macron depuis le tarmac de l’aéroport. Au regard des résultats de ce second tour des législatives, est-ce la République qui est malmenée ou le discours consistant à exclure certains groupes du champ républicain qui vole en éclat ? 

Christophe Boutin : Si l’on voit dans la République un système politique et des institutions, ces derniers ne sont certes pas menacés par une Assemblée nationale qui ne serait simplement plus uniquement aux ordres de l’exécutif. Et si derrière ce même mot de « République » on entend les « valeurs républicaines », Frédéric Rouvillois a montré dans son ouvrage « Être (ou ne pas être) républicain » combien ces dernières relevaient en fait bien souvent de variable d’ajustement, mises en place ou non au gré des nécessités de l’heure et des exclusions souhaitées de tel ou tel du champ politique moralement acceptable que l’on délimitait ainsi.

Dans les deux cas, la captation des mots « République » ou « républicain » par les différents pouvoirs en place depuis maintenant des décennies, qui permettait, grâce à la force de frappe médiatique dont ils disposaient, d’écarter grâce à une sorte de sidération les électeurs de certaines formations de droite – Front national puis Rassemblement national, Reconquête…- n’empêchait pas, élections après élections, une partie toujours plus importante du corps électoral de rejoindre ces dernières. Le système avait donc vécu, et la tentative ultime de la macronie d’user de la même méthode à l’encontre d’une formation de gauche, La France Insoumise – puisque les autres membres de la NUPES gardaient leurs brevets de républicains – a sans doute été le dernier clou planté sur son cercueil.

C’était en effet oublier que ce qu’il y a derrière « la République », ce sont certes des institutions, et sans doute des valeurs, mais qu’il appartient encore au peuple souverain de décider quand et par qui ces institutions et ces valeurs sont menacées. Mainfestement, le caporalisme moral politico-médiatique, rendu plus sensible encore aux Français avec le développement d’une idéologie woke éloignée du plus évident bon sens, a fini par lasser. 

Est-ce le début d’une nouvelle ère d’un point de vue politique ? 

 Effectivement, nous voyons ici les limites de deux expressions qui ont pourtant fait les beaux jours de orateurs politiques pendant des décennies. La première est celle du « barrage républicain » que nous venons d’évoquer. Dès le second tour de l’élection présidentielle de manière évidente, comme aussi par l’augmentation en nombre de suffrages obtenus par le Rassemblement national au premier tour de ces élections législatives dont nous avions parlé dans vos colonnes, la chose semblait entendue. Cette réalité a été en partie au moins effacée par la fausse dualité entre deux coalitions – et non pas deux partis ! – sur laquelle on se focalisa abusivement au soir du premier tour, mais le barrage ne pouvait dès lors compter que sur les effets mathématiques du mode de scrutin pour survivre. Ils ont joué, mais l’ampleur de la progression du RN a tempéré cela.

De manière corrélative, c’est donc aussi, en partie au moins, sinon la fin de la seconde expression, le fameux « plafond de verre » que certains partis étaient censés ne jamais pouvoir franchir, au moins ses limites qui apparaissent. Certes, nous n’en sommes pas encore à une représentation à l’Assemblée nationale des forces politiques aussi équitables que celle qu’apporterait ce scrutin à la proportionnelle à laquelle nous venons, avec Frédéric Rouvillois, de consacrer un essai. Mais le miroir tendu aux électeurs par le mode de scrutin majoritaire semble cette fois moins trompeur.

Pendant de nombreuses années, on a mis sous le tapis des inquiétudes de certains pans de la population, en les renvoyant à l’extrême droite ou aux populismes – s’apprête-t-on à voit l’irruption de toutes ces thématiques ?

Effectivement, depuis maintenant des décennies, les divers pouvoirs qui se sont succédés ont, plus ou moins autistes, refusé de traiter de certaines questions. Celle-ci pourront maintenant au moins être évoquées lors des débats parlementaires et faire l’objet de propositions de lois, soutenues par des groupes parlementaires. Cela vaut bien sûr pour un certain nombre de thématiques qualifiés « d’extrême droite » (les « trois i », immigration, insécurité et identité), mais cela vaut aussi pour certaines critiques qui seraient elles « d’extrême gauche » (anticapitalisme ou critique de la mondialisation), les deux étant en fait parfois rassemblées derrière la même appellation souvent critique dans l’esprit de ceux sui l’emploient de « populistes ». 

Que ces thèmes puissent être évoquée et débattus semble pourtant relever simplement de la vie normale de la démocratie. Et de la même manière, s’il venait à se produire à nouveau mouvement politique comparable à celui des Gilets jaunes, on ne pourrait que se féliciter qu’il bénéficie d’une résonance parlementaire sans commune mesure avec ce que l’on a connu sous le précédent quinquennat – ou que cette représentation plus diversifiée à la Chambre, retrouvant un nécessaire pluralisme, ne rende moins nécessaires les agitations de rue.

Au-delà d’ailleurs, on peut se demander si, en permettant à des partis qualifiés « d’extrémistes », aussi bien à droite qu’à gauche, de participer maintenant réellement au débat politique, notamment en disposant d’un groupe parlementaire, avec tous les avantages que cela comporte, ou de la possibilité de saisir le conseil constiutionnel, la situation nouvelle créée par ces élections ne contribuera pas, au lieu de « radicaliser » notre vie politique comme certains le craignent, à l’apaiser au contraire. Il ne s’agira plus ici en effet de présenter des choix impossibles par pure démagogie, mais de tenter d’orienter notre législation, ce qui est tout autre chose.

Emmanuel Macron et plus largement « le cercle de la raison » vont-ils devoir les prendre en compte et les entendre pour la première fois ? 

Les entendre c’est certain, puisque, comme nous venons de le dire, il y aura des propositions de loi, il y aura des amendements, il y aura des saisines du conseil constitutionnel, bref il y aura tout ce jeu parlementaire indispensable au bon fonctionnement d’une démocratie et dont nous avions perdu jusqu’au souvenir. Les prendre en compte, c’est une autre chose : la règle démocratique de la majorité s’applique ici pleinement, et si Emmanuel Macron et sa coalition trouvent l’aide d’une autre formation ou de différents parlementaires pour avoir des majorités leur permettant de voter les textes, ils seront démocratiquement pleinement légitimes pour mener à bien leurs réformes.

Là encore, gardons-nous d’ailleurs de penser que le fait que certains thèmes puissent être évoqués traduirait une « radicalisation » de notre société. Au contraire, il est permis de penser que c’est lorsqu’on cherche à étouffer les revendications, y compris les plus légitimes, lorsque que l’on méprise les inquiétudes, y compris les plus fondées, que l’on pousse nombre de Français à la radicalisation. La plus grave erreur à commettre serait en fait, bénéficiant de la majorité d’une nouvelle alliance plus large, celle que vous appelez le « cercle de la raison », de tirer une nouvelle fois un voile sur les inquiétudes devenues structurelles des Français.

Face à cette situation, quelles réponses sont possibles ?

En termes politiques et institutionnels, le système de la Ve République, qui a, rappelons-le, fonctionné aussi bien en période de « fait majoritaire », quand majorités présidentielle et parlementaire sont identiques, qu’en période de cohabitation, et a survécu à bien des crises, retrouve simplement ici une dimension un peu plus parlementariste. Les institutions ne sont en l’état actuel nullement atteintes, et ne le seront pas plus lors du quinquennat par cette nouvelle composition de l’Assemblée nationale. Quand bien même en effet le parti présidentiel, ou plutôt l’alliance qui s’est constituée derrière le Président, ne disposerait plus de la majorité absolue, qu’elle pourrait faire quand même son travail avec l’aide, en tant que de besoin, d’autres formations politiques ou de parlementaires isolés. Et même si, fréquemment, le fait majoritaire a pu modifier le rapport de force et faire de l’Assemblée nationale une chambre d’enregistrement, la nécessité de négocier les textes n’est nullement contraire à l’esprit de la Ve République.

Nous ne sommes plus sous la IVe République, où l’essentiel du pouvoir appartenait à l’Assemblée nationale, mais bel et bien dans un système d’équilibre et de collaboration entre les pouvoirs exécutif et législatif, dans lequel le rôle du pouvoir législatif n’est d’ailleurs pas seulement de voter les textes, mais aussi de contrôler l’action du gouvernement. Et il n’est pas impossible que ce nécessaire contrôle soit mieux fait lors du quinquennat qui s’annonce que lors du précédent.

Dans ce contexte, tenter de court-circuiter ce nouveau parlement avec la mise en place d’une structure du type de celle évoquée par Emmanuel Macron, son Conseil national de la Refondation, destiné à donner une légitimité démocratique de façade aux choix présidentiels en les faisant valider par une structure elle-même illégitime et pseudo-démocratique, serait sans doute perçu comme une véritable provocation.

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