« Erdogan a un besoin urgent de diversion »

Scroll down to content

Olivier Delorme : FRONT POPULAIRE. 22 juin 2022

ENTRETIEN. Historien et romancier, Olivier Delorme est notamment l’auteur de La Grèce et les Balkans (3 tomes, Gallimard, 2013) et de 30 bonnes raisons pour sortir de l’Europe(H&O, 2017). Il fait le point avec nous sur les récentes déclarations belliqueuses d’Erdogan à l’encontre de la Grèce.

Olivier Delorme : « Erdogan a un besoin urgent de diversion »

Front Populaire : Erdogan a récemment menacé ouvertement les Grecs (dans leur propre langue) sur les réseaux sociaux en leur prédisant « une fin tragique ». Comment analysez-vous cette nouvelle provocation ?

Olivier Delorme : Les menaces adressées à la Grèce font hélas partie du registre commun à tous les dirigeants turcs au moins depuis 1974 et l’invasion turque de Chypre. Rappelons que les violations de l’espace aérien ou maritime des îles grecques sont permanentes, avec pour conséquence de faire des pilotes grecs – qui se trouvent en permanence en situation de combat – des pilotes surentraînés, sans doute parmi les meilleurs au monde. Rappelons qu’Erdogan utilise le chantage aux migrants, dirigés par les autorités turques vers les îles grecques ou la frontière terrestre avec la Grèce, afin d’extorquer à l’Union européenne – qui chante et paye – des crédits en plus de ceux dont l’UE arrose généreusement le régime islamiste turc au titre de la réalisation du marché unique et de la préadhésion.

Rappelons que la Turquie occupe et colonise 38 % du territoire de la République de Chypre depuis 1974, que cette République est devenue membre de l’UE et qu’elle doit reverser une partie des subsides européens aux autorités de la zone occupée, entièrement dépendante d’Ankara. En outre, Erdogan ne se contente plus de bloquer toute solution de la question chypriote, mais il multiplie depuis deux ans les coups de force, en mer, dans la zone économique exclusive de Chypre où se trouve un important gisement gazier, comme dans l’ancienne station balnéaire de Varosha dont l’ONU prévoyait la restitution aux propriétaires chypriotes grecs.

En réalité, chaque fois qu’un gouvernement turc se trouve en difficulté intérieure, il cherche à ressouder derrière lui une opinion dans laquelle gronde le mécontentement, en menaçant « l’ennemi héréditaire » grec. Or le gouvernement actuel se débat en vain dans d’immenses difficultés.

J’ai eu l’occasion, à plusieurs reprises, d’expliquer sur votre site pourquoi le système mis en place par l’AKP d’Erdogan et son clan familial, depuis leur arrivée au pouvoir en 2002, a conduit le pays au chaos économique et monétaire– ce que reconnaît ces jours-ci un ancien ministre de l’Économie d’Erdogan.

En mai dernier, l’inflation a atteint un rythme annuel de 73,5 % – officiellement, mais des économistes indépendants considèrent qu’elle est désormais supérieure à 100 %. C’est un record depuis 1998 et la crise aiguë qui avait amené l’AKP au pouvoir. Toujours officiellement, la hausse des prix alimentaires est proche de 92 % et nombre de ménages ne peuvent plus acheter des produits de première nécessité, les salaires étant très loin d’évoluer au même rythme, tandis que les pénuries de produits importés, notamment les médicaments, se multiplient.

« Le président islamiste turc, qui considère que des taux d’intérêt élevés sont contraires aux préceptes de l’islam (…) a imposé à sa banque centrale de réduire son taux directeur. »

Car la chute du cours de la monnaie continue et les importations se renchérissent d’autant. Face au dollar, la livre turque a perdu près du quart de sa valeur depuis le 1er janvier, plus de la moitié en un an, 80 % en cinq ans. Et le cours se dirige vers le plus bas historique du 20 décembre dernier lorsque, afin d’éviter que les déposants ne retirent en masse leurs avoirs de leurs comptes en banque pour les convertir en or ou en dollars, Erdogan avait soudain annoncé à la télévision que, sous certaines conditions, le gouvernement compenserait par des versements sur les comptes bancaires ce que les titulaires perdraient en équivalent dollars du fait de la dépréciation de la monnaie.

Depuis, le président islamiste turc, qui considère que des taux d’intérêt élevés sont contraires aux préceptes de l’islam et, de manière absurde, qu’il convient de baisser ces taux pour combattre l’inflation, a imposé à sa banque centrale de réduire son taux directeur. Celui-ci est actuellement de 14 %.

Bref, alors que l’élection présidentielle est prévue pour juin 2023, et que les sondages donnent Erdogan battu face aux maires kémalistes d’Istanbul comme d’Ankara, le président turc a un besoin urgent de diversion.

FP : Quels sont les griefs d’Erdogan et sont-ils légitimes ?

OD : Il y a deux ans, Erdogan violait la zone économique exclusive des îles grecques en prétendant – contrairement au droit international de la mer – qu’elles ne peuvent en disposer ; aujourd’hui, il leur nie le droit d’être défendues.

Cette prétention n’est pas nouvelle ; elle allègue l’article 13 du traité de Lausanne (1923) pour ce qui concerne les îles libérées par la Grèce lors de la première guerre balkanique de 1912, et l’article 14 du traité de Paris (1947) pour celles du Dodécanèse (sud-est de la mer Égée), que la Turquie avait définitivement cédées à l’Italie par le traité de Lausanne, et que l’Italie céda – « en toute souveraineté » dit le traité – à la Grèce à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale.

La Turquie prétend que ces traités interdisent à la Grèce de stationner troupes et armes défensives sur ces îles, et exige leur démilitarisation, faute de quoi – on touche alors à l’absurde – la Turquie serait habilitée à les envahir et à les annexer.

S’agissant du traité de Lausanne, il ne proscrit nullement la présence de forces militaires dans les îles, mais seulement l’installation de bases navales et de fortifications – ce que la Grèce a toujours respecté. Il interdit en revanche le survol de la côte anatolienne par l’aviation grecque et le survol des îles grecques par l’aviation turque. Stipulation régulièrement violée par la Turquie.

S’agissant du traité Paris, lors de sa négociation, Staline ayant revendiqué sans succès une base militaire soviétique dans les Détroits turcs, tenta de l’obtenir dans le Dodécanèse en échange de son acquiescement à la cession de ces îles à la Grèce (la baie de Léros était une importante base aéronavale italienne durant l’entre-deux-guerres). Il y renonça en contrepartie d’un engagement identique des Anglo-Américains – raison pour laquelle l’alinéa 2 du traité de Paris dispose que : « Ces îles seront et resteront démilitarisées ».

« Depuis quelques jours, le gouvernement des États-Unis exercerait d’intenses pressions pour qu’Athènes « donne » à l’Ukraine ses armes de défense antiaérienne S300 de fabrication russe, alors qu’elles sont au cœur du système de défense des îles. »

En réalité, cette stipulation ne relevait donc aucunement des rapports gréco-turcs (les deux États allaient d’ailleurs adhérer, en 1952, à la même alliance, celle du traité de l’Atlantique nord). Elle découlait d’une concession réciproque des Soviétiques et des Anglo-Américains, dans cette période de transition entre la Grande Alliance et la Guerre froide. De plus, la Turquie n’était pas signataire du traité de Paris (elle avait été d’une neutralité outrageusement pro-allemande durant la quasi-totalité du deuxième conflit mondial) et l’article 34 de la convention de Vienne sur le droit des traités (1969) précise que « un traité ne crée pas d’obligations ni de droits pour les pays tiers » non-signataires : la position turque n’a donc aucun fondement.

Ce n’est qu’en 1974, alors qu’Ankara menaçait de s’emparer des îles grecques de l’Est égéen si la Grèce envoyait des troupes pour s’opposer à l’invasion turque de Chypre, que le gouvernement hellénique décida de prendre des mesures d’autodéfense et d’installer dans les îles orientales des troupes et des armes destinées à les défendre et à dissuader toute agression turque.

Les menaces n’ayant jamais cessé depuis, les revendications et violations des espaces aérien et maritime grecs par la Turquie s’étant au contraire multipliées, et Ankara ayant créé en 1975 une IVearmée stationnée sur la côte d’Asie Mineure, non affectée à l’OTAN, dotée d’effectifs et de moyens de débarquement considérables, qui ne peuvent viser que les îles grecques, on voit mal comment un gouvernement grec responsable, de quelque couleur politique qu’il soit, pourrait accepter de laisser ces territoires et leur population sans défense face à pareille menace – sauf à se rendre coupable de haute trahison.

L’élément nouveau, et inquiétant pour la Grèce, est que depuis quelques jours le gouvernement des États-Unis exercerait d’intenses pressions pour qu’Athènes « donne » à l’Ukraine ses armes de défense antiaérienne S300 de fabrication russe, alors qu’elles sont au cœur du système de défense des îles. La cession de ces armes suscite l’opposition (pour l’instant officieuse) des militaires grecs et pourrait, si elle avait lieu, indiquer que Washington est prêt à sacrifier la défense des îles grecques, Ankara ayant fait de leur démilitarisation une des conditions de la levée de son veto à l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’OTAN.

FP : Pensez-vous qu’on en restera aux déclarations ou Erdogan est-il assez conséquent pour aller au bout de ses menaces ?

OD : La Turquie comme la Grèce ont, à l’évidence, beaucoup plus à perdre qu’à gagner dans une opération militaire qui viserait, pour la Turquie, à s’emparer d’une ou plusieurs îles grecques. Mais la manière dont Erdogan a traité ses oppositions depuis vingt ans, multiplié les procès aussi politiques qu’iniques, épuré et ré-épuré l’armée, la magistrature, la police, l’université, piétiné les droits de la défense comme la liberté de la presse, lui fait sans doute craindre – à lui et à son clan, gangrené par la corruption et les liaisons dangereuses avec le crime organisé – d’avoir des comptes à rendre. Nul ne peut dire jusqu’où Erdogan et son clan sont prêts à aller pour éviter cette éventualité. Et n’oublions pas qu’en 1982, la junte argentine, en grande difficulté intérieure, s’était lancée dans l’absurde invasion des Malouines.

Ajoutons que la passivité totale des Occidentaux face à l’agression turco-azérie de 2020 contre l’Artsakh peut donner au président turc le sentiment qu’il en serait de même s’il attaquait la Grèce. Enfin, en septembre prochain, la Turquie « fêtera » le centième anniversaire de l’incendie de Smyrne « l’Infidèle » (les chrétiens y étaient majoritaires) et du massacre d’au moins 50000 (certaines estimations vont jusqu’à 100000) Grecs et Arméniens, marquant la victoire des nationalistes turcs sur l’armée grecque à laquelle les Alliés avaient confié le soin de rétablir l’ordre en Anatolie lors de la révolte de Kémal en juin 1920. Cet épisode tragique est agité ces jours-ci par Erdogan et ses proches, et l’on ne peut exclure que, dans son désir mégalomaniaque de s’égaler à Kémal (et « en même temps » de l’effacer), le président turc passe des paroles aux actes. Même si pour l’heure, la situation apparaît moins tendue que lors des provocations turques de l’été 2020 dans la zone économique exclusive grecque et jusqu’aux abords de l’Attique où un sous-marin turc fut « coincé » par la marine hellénique.

FP : L’Allemagne est censée faire office de pays médiateur entre Athènes et Ankara, mais dans ce dossier comme dans celui du conflit russo-ukrainien ne semble-t-elle pas prompte à privilégier ses propres intérêts ?

OD : L’Allemagne a défendu de manière honteuse la Turquie, à plusieurs reprises, lorsque Erdogan a dirigé un flot de migrants (non de réfugiés), préalablement drainé vers la Turquie, tenté de submerger les îles grecques et la frontière terrestre, puis lors de la crise de l’été 2020, comme j’ai eu l’occasion de l’expliquer dans les colonnes de Front Populaire.

L’Allemagne a alors été le principal opposant à des sanctions européennes contre la Turquie, en a retardé l’adoption aussi longtemps que possible et les a fait réduire à quelques mesures dérisoires. En outre, malgré les protestations grecques, l’Allemagne a alors accepté de vendre à la Turquie des sous-marins qui risquent de faire basculer l’équilibre stratégique en Égée, aujourd’hui favorable à la marine hellénique qui, elle, a choisi la France pour lui fournir frégates et corvettes.

Les raisons que j’avançais en novembre 2020 pour expliquer la position allemande (ancienneté de l’alliance germano-turque, importante communauté turque en Allemagne, excédent commercial que le mercantilisme allemand n’entend pas sacrifier à la solidarité européenne) n’ont pas disparu et la nouvelle coalition au pouvoir n’a pas changé la donne. La Grèce aurait bien tort de s’en remettre à l’Allemagne, et je pense le ministre grec des Affaires étrangères, le meilleur que la Grèce ait eu depuis très longtemps, est assez lucide pour l’avoir compris.

FP : D’une manière générale, on nous a vendu l’idée européenne comme un facteur de paix et de stabilité. Or la guerre est déjà aux portes de l’Europe (Ukraine) et elle semble prête à éclater sur un nouveau front. La fin d’une illusion savamment entretenue ?

OD : « L’Europe c’est la paix » constitue un mensonge éhonté : la paix en Europe n’a toujours reposé que sur l’équilibre des puissances et, depuis 1945, sur la dissuasion nucléaire.

Si, pour Montesquieu, les véritables responsables des guerres ne sont pas ceux qui les déclenchent mais ceux qui les rendent inévitables, la Communauté devenue Union européenne porte une énorme responsabilité dans les guerres de sécession yougoslaves comme dans l’actuelle guerre en Ukraine. Parce qu’elle s’est faite la complice d’une politique américaine incendiaire, d’abord de manière réticente – on se rappelle le fameux « Fuck UE » de la très distinguée Victoria Nuland lors du coup américain de Kiev en 2014 baptisé révolution (elle était alors secrétaire d’État assistante pour l’Europe et l’Eurasie, elle est aujourd’hui sous-secrétaire d’État pour les affaires politiques) qui trouvait les Européens trop timorés. Et aujourd’hui de manière aussi stupide que suicidaire.

Cette UE serait demain encore plus responsable d’une agression turque contre la Grèce qu’elle a économiquement étouffée depuis plus de dix ans, tout en finançant largement, et sans aucune contrepartie, le régime islamiste turc qui la menace. Vos lecteurs savent combien mon regard est sévère pour Emmanuel Macron, mais il faut reconnaître que, en 2020, il a été le seul à apporter un soutien effectif à la Grèce, au nom de la France et non de l’UE, contribuant ainsi à faire reculer Erdogan.

Depuis, la France n’a pas seulement vendu navires et chasseurs Rafale à la Grèce, elle a signé avec elle, en septembre 2021, un accord – bilatéral, et non européen – de défense qui stipule, dans son article 2, que les deux pays se prêteront assistance « avec tous les moyens appropriés à leur disposition, et si nécessaire avec l’usage de la force armée, s’ils constatent mutuellement qu’une attaque armée est en cours contre le territoire de l’un des deux ». Le texte a été ratifié par le Parlement hellénique dès octobre, il devrait l’être par le Parlement français dans les semaines à venir mais, sans attendre, les chefs des deux armées ont signé, en janvier 2022 une « feuille de route » destinée à renforcer leur culture stratégique commune et leur interopérabilité. Il constitue à la fois une précieuse garantie de sécurité pour la Grèce et un important élément dissuasif pour Erdogan.

Auteur

Olivier DELORMEHistorien

Publié le 22 juin 2022

8 commentaires

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :