Ivan Rioufol: «L’heureuse irruption politique des parias»

Par Ivan Rioufol. LE FIGARO

23 juin 2022

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Ivan Rioufol. François BOUCHON/Le Figaro

CHRONIQUE – Emmanuel Macron se retrouve nez à nez, à l’issue du second tour des législatives, avec les parias qu’il avait chassés, représentés par le parti de Marine Le Pen.

Pari perdu: Emmanuel Macron a produit, dans sa pratique de la défausse et du «en même temps», une apparente coquecigrue politique au cœur de l’Assemblée ; un assemblage hétéroclite de formations et de partis qui vont obliger les élites à quitter leur nombrilisme. Réélu le 24 avril après avoir agité la peur du populisme, le chef de l’État se retrouve nez à nez, à l’issue du second tour des législatives, avec les parias qu’il avait chassés. Son quinquennat, qu’il espérait poursuivre dans une hyperprésidence et un parti quasi monopolistique, est stoppé net par le réveil des somnambules. Ce n’est pas la Nupes de Jean-Luc Mélenchon qui crée la surprise, même si l’addition des carpes et des lapins (qui déjà s’éparpillent) peut revendiquer 131 députés. Le vainqueur est le parti de Marine Le Pen. C’est lui que les électeurs ont choisi de promouvoir à l’Assemblée. Avec 89 députés, le RN est le premier parti d’opposition.

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La Révolution des œillères, ainsi nommée par votre serviteur pour désigner la pression des réalités sur les idéologues et leurs toutous, est une force qui s’accélère. Elle est appelée à bousculer les citadelles construites sur le déni. Leur monde du trompe-l’œil, décrit ici la semaine dernière, est voué à disparaître sous la pression des faits, que le révisionnisme officiel cherche à effacer. Quand, dansLe Point, l’ancien ambassadeur de France à Washington Gérard Araud déplore qu’«on affole à coups d’incidents montés en épingle», parlant des razzias des voyous de Seine-Saint-Denis contre des supporteurs anglais ou espagnols autour du Stade de France, le diplomate illustre l’aveuglement d’une classe hautaine. Le gouvernement a cherché à dissimuler les comportements des racailles en accusant des Britanniques agressés: ce mensonge d’État a contribué à attiser l’exaspération.L’Assemblée, ouverte aux forceps à une forme de proportionnelle, va redevenir un lieu de débats et de confrontations

Ce sont des électeurs en colère («la France rance», selon Bernard-Henri Lévy, jeudi sur CNews) qui, sans attendre des mots d’ordre ou des arrangements d’appareils, ont bousculé l’entre-soi du Système. Chassés par la porte durant la campagne présidentielle car qualifiés d’«extrémistes», y compris par Mélenchon, les encombrants reviennent par la fenêtre. Là encore, les réalités sont têtues. Elles devraient obliger le parti Les Républicains (78 députés) à clarifier enfin sa position, en laissant partir vers Macron ceux qui, comme Jean-François Copé, prônent un «pacte de gouvernement». L’Assemblée, ouverte aux forceps à une forme de proportionnelle, va redevenir un lieu de débats et de confrontations. Macron a admis, mercredi soir, qu’il allait tenter de «bâtir des compromis». Cette pratique arrivera-t-elle à faire se rapprocher ponctuellement les droites inutilement divisées? Tout semble désormais atteignable.

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Une page s’est tournée. L’oligarchie, raidie dans ses dogmes et son mépris des «ploucs», va devoir cohabiter avec des infréquentables. Les «gilets jaunes» avaient été la première manifestation, brutalement réprimée, de cette exigence d’ouverture.

Le pouvoir ne peut déjà plus continuer d’affirmer: «Il n’y a pas d’alternative». Une autre manière de faire de la politique va s’imposer avec l’installation du RN, peu porté à l’euphémisation des faits, dans l’espace parlementaire. D’autant que le seul barrage qui a fonctionné est celui qui a cherché à entraver l’action du président. Le «Tout sauf Macron» a été un mot d’ordre efficace. En revanche, le cordon sanitaire contre «l’extrême droite» ne tient plus: le parti de Le Pen a pu bénéficier de voix venues de la gauche et de la droite. Reste cette ombre des abstentionnistes (53,7%) qui plane encore.

Demander des comptes

«La France sera ingouvernable», répètent ceux qui s’affolent du «chaos» né de la poussée de la Nupes et du RN.

Il est vrai que la coalition mélenchoniste, qui dès lundi a refusé de se constituer en groupe unique après s’être fait élire sur son unité, fera tout pour parler d’elle. La militante Sandrine Rousseau (EELV) a promis le «chahut». Mais à ce jeu, la gauche anticapitaliste et alliée à l’islam politique risque de montrer son visage répulsif de l’islamo-gauchisme. La Nupes, qui a fait un tabac auprès des bobos acquis à la «société ouverte», pourrait contribuer à institutionnaliser le RN, dont il faut reconnaître qu’il a été habilement conduit.

En tout cas, cette survenue d’un peuple marginalisé dans un monde politique aseptisé est un symptôme qui ne peut à son tour être évacué par la pensée dominante, comme le sont les autres réalités qui dérangent. La France indésirable qui s’installe dans l’hémicycle est là pour rappeler la fin de la mascarade. Mardi, sur Europe 1, le philosophe Pierre Manent faisait remarquer que la nation, dépendante d’une organisation européenne qui a «dépolitisé la vie commune», n’était en réalité plus vraiment gouvernée. C’est ce que reproche une grande partie de ceux qui choisissent de ne plus voter ou qui ne prennent même plus la pleine de s’inscrire. Ce parti des abstentionnistes est largement majoritaire. Il est le résultat d’une faillite de la politique.

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Face à l’effondrement de l’État (éducation, santé, sécurité, etc.), les citoyens sont en droit de demander des comptes. L’enquête ouverte par le parquet de Paris sur une possible faute du pouvoir dans l’assassinat du professeur Samuel Paty, le 16 octobre 2020, rappelle les lacunes de «l’État protecteur». Dix membres de la famille de l’enseignant (hormis son ex-compagne et son fils), décapité par un jeune islamiste tchétchène à la sortie de son lycée, ont porté plainte contre X pour «non-assistance à personne en péril et non-empêchement de crime». Ils estiment que les ministères de l’Éducation et de l’Intérieur n’ont su protéger la victime, au vu des informations qu’ils possédaient. Or ce sentiment d’abandon, voire de trahison, est partagé.

Cette semaine, une pétition de spécialistes de la santé demande au Sénat de «rendre publiques l’ensemble des auditions» de la commission d’enquête sur les effets secondaires des vaccins ; un rapport d’étape se contente de recommander à l’État un «discours de vérité». À tout le moins, le récit officiel sur des vaccins anti-Covid «sans danger», protégeant les vaccinés et les autres, s’est révélé inexact. Mais qui le reconnaît?

Et que penser de la surdité de l’État face aux lanceurs d’alerte qui, comme Boualem Sansal, répètent à chaque président depuis Jacques Chirac que l’islamisme est un danger en France comme il sema la guerre civile en Algérie?

Le mensonge, l’omerta, la lâcheté, le rejet d’un peuple trop ordinaire, sont indignes d’une démocratie. Oui, sortir de là, vite!

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