« Soyons constructifs » : Emmanuel Macron entre chantage et piège tendu aux partis d’opposition

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Emmanuel Macron estime pouvoir compter sur des majorités constructives à l'Assemblée nationale.

©Ludovic MARIN / AFP

STRATÉGIE DU CHEF DE L’ETAT

Même à supposer que des compromis sur des textes de lois soient trouvés, il y a dans la gouvernance macronienne bien des moyens de trahir les engagements donnés aux députés d’opposition qui les auraient votés.

Christophe Bouillaud ATLANTICO. 25 juin 2022

Atlantico : Après une allocution mercredi, Emmanuel Macron s’est de nouveau exprimé vendredi à propos de la situation post-législatives. En citant les exemples allemand et italien, le Président de la République a dit croire « qu’on peut avoir des majorités constructives, ce que nous ferons avec l’ensemble des partis de gouvernement, de pouvoir bâtir soit des coalitions, soit des accords sur des textes pour avoir un agenda clair. Nous allons faire des compromis ». A quel point mettre en place de véritables coalitions ou compromis nécessiterait une véritable évolution, pour ne pas dire révolution, dans la manière de gouverner du président de la République, ainsi que dans sa politique ? 

Christophe Bouillaud : Il faut en effet rappeler aux lecteurs qui auraient la mémoire vraiment très courte que tout le premier quinquennat d’Emmanuel Macron a été marqué par une domination sans partage de la part du camp présidentiel, et, plus précisément, du Président lui-même, sur les politiques publiques menées.  Fort d’une majorité absolue à l’Assemblée nationale pour son seul parti, La République en Marche (LREM), sans même avoir besoin des voix de ses deux alliés du MODEM et d’Agir, le Président était libre de tout décider à sa façon. Ses propres ministres n’étaient que les courroies de transmission de sa volonté, et tout partait et remontait au cabinet élyséen. On rappellera aussi le rôle du Conseil de défense pendant la crise sanitaire, qui a remplacé de fait le Conseil des ministres comme arène décisionnelle. Ces dernières années, aucun autre dirigeant européen, en dehors sans doute de Boris Johnson, n’a été à la tête d’un exécutif aussi fort que celui d’Emmanuel Macron en termes de capacité décisionnelle. La logique de l’hyperprésidence jouait donc à plein.

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Donc, au regard de cette situation des années 2017-2022, l’effort à faire aujourd’hui de la part du Président parait énorme. Il lui faut accepter de ne plus tout décider seul. Il n’est plus cet autocrate qu’il a été en dépit même de tout le fatras participatif de sa campagne électorale de 2017 et les gadgets comme le Grand Débat ou la Convention citoyenne sur le climat. Il va devoir compter avec d’autres forces, à la fois ses alliés au sein d’Ensemble ! (Modem, Agir et surtout Horizons) et des soutiens en dehors d’Ensemble!.

A sa décharge, on aura noté que pendant la campagne des législatives, il a évoqué un Conseil de la refondation nationale, qui aurait symbolisé son nouveau sens du dialogue avec la société civile. Il admettait donc de quelque façon qu’il avait exagéré dans la verticalité du pouvoir exercé. Cependant, utiliser un forum qui n’engage à pas grand-chose celui qui l’organise pour faire au moins semblant d’écouter et de dialoguer n’est pas du tout la même chose que de devoir admettre un rapport de force parlementaire où chaque voix compte et où les oppositions ne sont pas prêtes à lui servir de marchepieds.

Quelle ligne politique de compromis ou de coalition pourrait être trouvée alors que le président revendique une volonté de dépasser les clivages et de se reposer sur l’expertise et non sur une vision politique clivée ?

De fait, vu l’évolution depuis 2017 de l’électorat d’Emmanuel Macron, qui correspond finalement aux députés élus d’Ensemble ! en 2022 bien plus au centre et à droite que ceux de 2017, la seule ligne de  compromis possible se trouve à droite. Cependant, cette ligne, qui suppose d’être attentif aux finances publiques et de n’augmenter à aucun prix les impôts sur les entreprises et les ménages, risque d’entrer rapidement en contradiction avec les besoins du moment liés à l’inflation (revalorisation des retraites, des traitements des fonctionnaires, etc.), aux dépenses de réarmement, au besoin de financement de la santé et de l’éducation, etc. L’augmentation de l’âge légal du départ en retraite, même porté à 67 ans, voire à 70 ans, avec toute l’impopularité que cela supposerait par ailleurs auprès des actifs, ne pourra pas tout financer. Il faudra faire d’autres économies, lesquelles à un moment où l’électorat se plaint déjà presque partout d’une absence de services publics ?

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Lorsque l’on regarde ce qu’a été le premier quinquennat d’Emmanuel Macron, tant sur le fond que sur la forme, peut-on véritablement penser qu’il soit prêt aux changements que requiert la mise d’une coalition ou de réels compromis ? Serait-il prêt, par exemple, à laisser certains ministres faire autre chose que sa politique lorsque l’on voit qu’il choisit jusqu’à leurs directeurs de cabinet, comme à pu le révéler la Tribune ?

On peut en douter fortement, mais, vu les rapports de force parlementaires, il n’a guère d’autre solution.  Pendant le premier quinquennat, ses ministres, dont le Premier Ministre, ne furent que des exécutants d’une politique qu’ils ne décidèrent guère, et la prise de poids politique d’Edouard Philippe semble avoir été la raison principale de son éviction au profit de Jean Castex. Dans le cadre d’une re-parlementarisation du régime, il faudra bien que chaque ministre décide en fonction des rapports de force au sein du Parlement. Il pourra donc affirmer sa ligne personnelle, il pourra aussi comme il est d’usage choisir ses plus proches collaborateurs. On peut imaginer d’ailleurs que certains d’entre eux réussissent mieux que d’autres à porter leurs projets devant les députés et sénateurs, et prennent ainsi leur autonomie politique.

De fait, en Allemagne et en Italie, par exemple, des coalitions peuvent émerger et fonctionner, au moyen de vrais compromis, cette culture du compromis manque-t-elle à la France et en particulier à Emmanuel Macron ?

Toute la Vème République a évolué depuis des décennies vers un primat présidentiel lié  à des majorités parlementaires solides à l’Assemblée nationale, ce qu’on a appelé récemment l’hyperprésidence. Ce n’est pas pour rien que l’on cite toujours l’après 1988 parce qu’il s’agit d’une exception à cette tendance lourde. On a dit d’ailleurs à l’époque que Mitterrand réélu ne souhaitait pas être l’otage de son propre parti, le Parti socialiste, et qu’il était heureux de cette situation qui lui permettait de gouverner bien au centre.

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Ce n’est donc pas tant une question de « culture du compromis » que de priorités institutionnelles. Tout le régime de la Vème République, dont le mode de scrutin majoritaire à deux tours fait partie, est orienté vers le « décisionnisme ». L’acte électoral du citoyen vise d’abord à produire un chef et une majorité solide pour le soutenir. Bien sûr des compromis sont possibles à la marge, mais, sous la Vème République, il ne peut pas y avoir en principe de vacance du pouvoir. Pour rappel, l’entreprise Macron de 2016-2017 peut largement être interprétée comme un anti-Hollandisme. En effet, avec l’apparition des « frondeurs » dans son propre parti, le Président François Hollande a été menacé de ne plus pouvoir avoir la force de gouverner. C’est ce que Macron et ses plus proches soutiens de l’époque ont voulu éviter à tout prix dans leur propre aventure. Le parti La République en Marche est en fait conçu et organisé comme le double inversé et monolithique d’un Parti socialiste trop pluraliste et divisé. On mesure donc à quel point la situation actuelle ne soit pas leur convenir.

A l’inverse, dans les deux pays que vous citez, le constituant a privilégié l’idée que, pour gouverner, il faut d’abord représenter une majorité des électeurs, et que, pour ce faire, sur le plan parlementaire, il est possible, voire nécessaire, de rassembler de nombreuses forces politiques pour avoir le droit de gouverner. Ce modèle de coalition entre partis dont aucun ne représente à lui seul la majorité parlementaire est d’ailleurs celui en vigueur dans la plupart des autres démocraties européennes – à l’exception du Royaume-Uni et de la Hongrie.

De fait, la suite des événements nous apprendra si nous débouchons sur un renforcement du caractère décisionniste de la Vème ou sur une normalisation européenne.

La voie décisionniste peut correspondre par exemple à une dissolution de l’Assemblée élue ce mois de juin 2022 en changeant toutefois le mode de scrutin, pour donner à coup sûr la majorité au parti ou au regroupement de partis arrivé en tête.  En effet, en ne changeant pas le mode de scrutin, on risque d’avoir peu ou prou le même résultat, avec un électorat divisé en trois grands camps.

La voie européenne serait d’admettre que le temps de l’hyperprésidence est fini et qu’il faut fonctionner sur une coalition ou sur des majorités multiples. Concrètement, cela suppose cependant que ce soit le Premier Ministre qui organise cela, soit qu’il soit à la tête d’une coalition à former, soit qu’il soit l’homme ou la femme qui négocie au coup par coup des compromis avec les oppositions. Vu le parcours de Madame Borne, une « techno », elle n’est sans doute pas la personne idoine pour faire cela, ou alors il faut qu’elle change de braquet ces prochains jours. En plus, dans ce genre de situation, il faut que celui qui organise la coalition ou cherche à faire vivre un gouvernement minoritaire, choisisse avec soin les ministres. Ce sont eux qui vont aller négocier de fait des appuis parlementaires pour la politique ministérielle qui leur est confié. C’est tout un art. Or le problème d’Emmanuel Macron est que son propre parti manque de ce genre de personnes.  Et très pragmatiquement, cela veut dire qu’il faut revoir de fond en comble l’organisation du gouvernement Borne, qui n’avait pas été pensé pour ce genre de situation.

Enfin, comme Premier Ministre avec un poids politique, il ne dispose guère a priori que du choix d’Edouard Philippe ou de François Bayrou.  Le retour de ce dernier aux affaires reviendrait sans doute pour Emmanuel Macron à renoncer à beaucoup de son influence sur les affaires du pays. Celui de François Bayrou serait risqué tant ce dernier parait usé intellectuellement. D’autres choix sont possibles parmi les ministres du premier quinquennat (B. Le Maire ou O. Véran par exemple), cependant, si cette personnalité réussissait dans sa mission, cela diminuerait encore une fois le poids politique d’Emmanuel Macron.

Pour dire les choses crûment, tout a montré depuis 2017 qu’Emmanuel Macron ne supporte pas d’avoir des personnalités fortes dans son entourage qui puissent ne pas se plier à sa Volonté.  Il l’a encore montré en choisissant Madame Borne comme Première Ministre. Or il va bien être obligé d’accepter qu’une personnalité forte organise et gère sa majorité au Parlement, ou bien il nous mènera droit à un blocage institutionnel ou à sa propre destruction.

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