Guerre en Ukraine : « Nous devons aller jusqu’à la frontière polonaise »

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ENTRETIEN. Le vice-président du parlement russe, Piotr Tolstoï, descendant du grand romancier, fait partie des faucons qui veulent rayer l’Ukraine de la carte.

Le vice-president de la Douma, Piotr Tolstoi, a Moscou, le 4 juin 2018.
Le vice-président de la Douma, Piotr Tolstoï, à Moscou, le 4 juin 2018.© GRIGORIY SISOEV / Sputnik / Sputnik via AFP

Par Marc Nexon, envoyé spécial à Moscou. LE POINT

Publié le 24/06/2022

C’est l’une des voix les plus radicales du régime. Piotr Tolstoï, 53 ans, vice-président de la Douma, le parlement de la Fédération de Russie, appartient au clan des faucons qui poussent le président Vladimir Poutine à conquérir la totalité de l’Ukraine, désormais candidate à intégrer l’Union européenne. Ancien animateur de talk-shows sur la première chaîne jusqu’en 2016, descendant du grand romancier Léon Tolstoï, auteur de Guerre et Paix, Piotr Tolstoï promet le retour de Kiev dans le giron de Moscou. À ses yeux le conflit ukrainien ne révèle rien d’autre qu’une « guerre de civilisation ». Entretien.

Le Point : Emmanuel Macron a déclaré à deux reprises qu’il ne fallait pas humilier la Russie. Quelle est votre réaction ?

Piotr Tolstoï : Nous saluons la politesse de M. Macron et le fait qu’il connaisse sa géographie. Il n’oublie pas que la Russie est cinquante fois plus vaste que la France. Il s’agit néanmoins d’une déclaration naïve, car la réalité est que l’Ukraine n’existe pas.

C’est-à-dire ?

Nous avons engagé une opération. Il n’est pas question de faire les choses à moitié. Si une Ukraine occidentale se maintient, elle représentera toujours une menace pour la Russie, car l’armement en provenance de l’Ouest continuera à affluer. Sans parler des missiles à longue portée dont elle dispose déjà et qui cibleront toujours le Donbass. Nous devons donc aller jusqu’à la frontière polonaise.

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Votre idée est donc de renverser le président Zelensky ?

Vous pensez que nous sommes là pour nous amuser. Nous ne laisserons pas des institutions antirusses à la tête de ce pays. Zelensky et ses amis partiront où ils veulent, en Pologne ou à Londres. Ils y formeront un gouvernement en exil si ça leur chante. Zelensky a beau jouer les Che Guevara et les Churchill, il restera dans l’Histoire comme le dernier leader de l’Ukraine.

Pourquoi n’admettez-vous pas que l’Ukraine veut rester indépendante ?

Au cours des vingt dernières années, on a fait croire aux Ukrainiens qu’ils ne faisaient pas partie de la Russie. Il va falloir vingt ans pour leur faire admettre le contraire.

Au-delà de l’Ukraine, quelles sont vos ambitions territoriales ?

Nous n’irons pas en Pologne. Les Polonais nous sont très utiles, car ils travaillent à la décomposition de l’Union européenne, qu’il s’agisse des institutions judiciaires ou du Parlement européen. Ils créent le chaos là où ils se trouvent. Ce sont finalement nos agents en Europe. Il n’y a pas de projet en direction des pays Baltes même si leurs gouvernements s’attachent à violer les droits des minorités russes depuis des années. Il n’y a pas de projet de conquête de la Moldavie. En revanche, après la prise d’Odessa, on songera éventuellement à débloquer la Transnistrie.

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Est-ce qu’une tentative de reprise de la Crimée ferait partie de « la menace existentielle » qui justifierait le recours à l’arme nucléaire ?

Bien sûr, mais ne vous inquiétez pas, nous n’allons pas utiliser l’arme nucléaire. On l’envisagerait si l’Ukraine s’en dotait.

L’escalade militaire est donc la seule option ?

Cette situation est le résultat de l’aveuglement des Occidentaux qui n’ont jamais voulu prendre en considération nos préoccupations sur le sort des 20 millions de Russes en Ukraine. Non, à leurs yeux, Zelensky ne peut pas être un fasciste car il est juif. Vous connaissez la conséquence ? Un désastre économique et politique en Europe avec, dans les cinq prochaines années, une augmentation considérable des prix de l’énergie, une paupérisation de la classe moyenne et la fin de vos élites politiques. Les gens ne supporteront jamais une chute de 30 % de leur niveau de vie telle qu’elle se profile. D’énormes manifestations auront lieu en France et ailleurs. Voilà ce qui vous attend. Vous regretterez d’avoir autant débattu sur l’énergie verte et les droits des LGBT et de ne pas vous être consacrés à des choses plus essentielles.

Vous pensez que vous échapperez aux effets des sanctions économiques ?

Évidemment, nous allons souffrir des sanctions, mais nous sommes moins sensibles que vous aux difficultés de la vie quotidienne. Ces difficultés font partie de notre histoire. Elles ne vont pas nous empêcher d’investir dans notre économie, de développer notre réseau autoroutier, ferroviaire et de réorienter nos exportations d’hydrocarbures vers l’Asie. Vous remarquerez que le rouble se maintient à un niveau très élevé.

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Comment voyez-vous l’entrée annoncée de la Suède et de la Finlande dans l’Otan ?

D’abord, ce n’est pas fait en raison de l’opposition de la Turquie. Mais c’est très simple : si des bases militaires de l’Otan s’installent en Suède et en Finlande, nous disposerons nos armes nucléaires de l’autre côté de la frontière.

Avez-vous vraiment les moyens de prolonger ce conflit ?

C’est vous en Occident qui êtes pressés de voir les choses s’apaiser. De notre côté, nous avons le temps et nous avons du chauffage. Quant à nos capacités militaires, elles sont toujours là. Ce qui nous préoccupe davantage, ce sont les pertes humaines. Nous voulons préserver la vie de nos soldats et de nos officiers. Pour autant, il ne faut pas douter de notre sens du sacrifice. Il n’y a pas longtemps, un ambassadeur occidental m’a dit : « Vous n’êtes quand même pas prêts à sacrifier 200 000 hommes pour l’Ukraine ? » Je lui ai rappelé que 20 millions d’hommes sont tombés lors de la Seconde Guerre mondiale.

Songez-vous à décréter une mobilisation générale ?

Non, nous avons encore des réserves de gens qui ont une expérience militaire et qui peuvent renforcer les effectifs actuels. Ce sont eux qui iront combattre à l’intérieur des grandes villes, pas les appelés.

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N’êtes-vous pas en train de sous-estimer la résistance ukrainienne ?

Vous croyez qu’ils tiendront ainsi des années avec d’énormes pertes et des mères qui pleurent leurs fils ? Pour l’instant, notre objectif est de détruire le noyau le plus entraîné de l’armée ukrainienne. Ce sont 50 000 à 60 000 hommes sur le point d’être encerclés dans le Donbass. Nous pourrons ensuite avancer plus vite.

Malgré l’armement occidental qui arrive en Ukraine ?

Contrairement à l’idée reçue, les Américains se gardent bien d’envoyer, avec leurs armes à longue portée, les systèmes de guidage par satellite. Mais qu’importe, nous encourageons les Occidentaux à poursuivre leurs livraisons d’armes. Ce sont d’excellentes cibles pour nos missiles Iskander. Nous bombardons les centres de stockage dans l’ouest de l’Ukraine, ce que les autorités ukrainiennes ne vous diront jamais. C’est un bon entraînement pour nos forces.

Dans quelles conditions des négociations peuvent-elles s’ouvrir ?

Nous sommes dans une guerre de civilisation. Vous comprendrez bientôt que vous n’avez pas affaire à une grosse Pologne, mais au monde russe, constitué de la Russie et des anciennes républiques de l’URSS. Le jour où l’on se mettra autour d’une table de négociation, il s’agira de rediscuter d’une nouvelle organisation sécuritaire en Europe. Il faudra un nouveau Yalta, comme à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

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