EXCLUSIF. « L’Iran est la plus grande menace au Moyen-Orient »

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ENTRETIEN. Chef du commandement central de l’armée américaine de 2019 à 2022, le général Kenneth McKenzie vient de prendre sa retraite militaire. Il se livre au « Point ».

Le general Kenneth McKenzie, ici en mars 2022, est desormais a la tete de l'Institut de securite mondiale et nationale de l'Universite de Floride du Sud.
Le général Kenneth McKenzie, ici en mars 2022, est désormais à la tête de l’Institut de sécurité mondiale et nationale de l’Université de Floride du Sud.© CNP/NEWSCOM/SIPA / Newscom / CNP/NEWSCOM/SIPA

Propos recueillis par Armin Arefi

Publié le 30/06/2022 LE POINT

Il a été le plus haut gradé américain au Moyen-Orient. Chef du commandement central de l’armée américaine (Centcom), chargé des opérations militaires des États-Unis dans la région, de 2019 à 2022, le général Kenneth F. McKenzie a dû gérer un nombre impressionnant de crises : attaques contre le cœur des installations pétrolières saoudiennes en septembre 2019, retrait américain de Syrie en octobre 2019, assassinat par les États-Unis du général iranien Qassem Soleimani en janvier 2020, départ d’Afghanistan en août 2021, attaques contre Abou Dhabi en janvier 2021…

Après quarante-trois années de service, cet ancien officier d’infanterie du Corps des Marines a pris sa retraite le 1er avril dernier. Désormais à la tête de l’Institut de sécurité mondiale et nationale de l’université de Floride du Sud, il se livre au Point dans un entretien exclusif.

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Le Point : Quelle est, selon vous, la plus grande menace au Moyen-Orient ?

Général Kenneth F. McKenzie : J’ai été assez clair, depuis maintenant plusieurs années, sur le fait que la menace la plus significative à laquelle font face les États-Unis et la région est l’Iran, ses velléités expansionnistes, son utilisation de forces par procuration, d’armes aussi bien à ciel ouvert que de manière cachée, dans le but de s’affirmer dans la région.

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Est-ce à dire que la menace iranienne est supérieure aux yeux des États-Unis à celle représentée par les groupes djihadistes sunnites dans la région ?

Je ne souhaite pas du tout minimiser la menace représentée par la violence extrémiste dans la région, qui est réelle. Mais nous avons travaillé très dur au cours des dernières années pour décapiter ces organisations lorsque nous avions l’opportunité de le faire, et nous continuerons à agir de la sorte. Mais je pense que la plus grande menace actuelle est l’Iran.

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La presse américaine a révélé dernièrement que des réunions secrètes avaient eu lieu dans la ville égyptienne de Charm el-Cheikh dans le but de vous coordonner avec vos alliés, arabes et israéliens, face à la menace représentée par les drones iraniens. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

Je ne peux vous parler des rencontres que vous évoquez. Mais je peux en revanche vous dire que le commandement central a tenté de faire de son mieux pour l’intégration des différentes capacités de défense aérienne de la région contre ce qui demeure aujourd’hui une menace très pressante en provenance d’Iran, un travail qui a récemment connu une accélération.

Et je pense que nos amis au Moyen-Orient le reconnaissent également. Je pense par exemple que le fait qu’Israël soit désormais intégré à la zone de responsabilité du commandement central américain accélère ce phénomène. J’estime par ailleurs que les accords d’Abraham (la normalisation des relations entre Israël, les Émirats arabes unis et Bahreïn en septembre 2020) envoient le signal selon lequel ce désir s’est renforcé. Nous souhaitons aider nos amis dans la région, de quelque manière que ce soit, à se protéger contre les missiles balistiques iraniens, leurs missiles de croisière d’attaque terrestre, et bien sûr leurs appareils aériens sans pilote, qui représentent une vraie menace.

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Justement, le manque de soutien américain à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis après qu’ils ont été la cible d’attaques iraniennes n’a-t-il pas provoqué de dissensions avec ces deux pays ?

Nous travaillons très étroitement avec l’Arabie saoudite comme avec les Émirats arabes unis pour répondre à leurs besoins en termes de défense. Et vous savez, tout dialogue de ce type entraîne de nombreux échanges, dont la majorité sont réalisés au-delà du niveau militaire. En ce qui concerne cet aspect, je peux vous dire que nous avons conservé une relation militaire très forte avec ces deux pays, qui s’est maintenue et qui durera.

Mais l’absence de réponse américaine à l’attaque contre le site pétrolier saoudien d’Abqaiq en 2019, ou contre la ville émirienne d’Abou Dhabi en janvier 2021, a été vécue comme un choc par ces deux pays…

Je pense au contraire que dans les deux cas, les États-Unis ont répondu de manière robuste pour aider aussi bien l’Arabie saoudite à la suite de l’attaque dont elle a été victime, que les Émirats arabes unis lorsqu’ils ont été visés à leur tour. Maintenant, lorsque vous vivez dans la région, vous souhaiteriez que nous en fassions probablement davantage, ce qui est très rationnel. Mais les États-Unis n’ont pas de ressources illimitées. Donc nous devons faire très attention à l’endroit où nous les utilisons, ce que nous avons d’ailleurs réalisé avec ces deux pays. J’ajouterai enfin que les États-Unis ont la capacité de déplacer leurs forces très rapidement lorsque cela est nécessaire.

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Est-il légitime que les pays arabes du Golfe s’inquiètent d’un retrait américain de la région ?

Les États-Unis doivent faire face à la réalité de l’essor de la Chine, nous devons nous confronter à la réalité d’une Russie extrêmement irresponsable et nous devons par conséquent ajuster la posture de nos forces dans le but de répondre à ces deux défis en même temps. Nous sommes une puissance mondiale et nous n’allons négliger aucune autre partie du monde. Donc oui, des forces ont été ajustées. Mais nous continuons à travailler très étroitement avec nos amis dans la région dans le but de calibrer les forces nécessaires à la dissuasion contre la moindre attaque de l’Iran, et pour les protéger contre le retour de la violence extrémiste. C’est un dialogue constant qui se tient aussi bien au niveau local que militaire.

Des négociations indirectes entre l’Iran et les États-Unis ont actuellement lieu au Qatar dans le but de trouver une issue à la crise du nucléaire iranien. Mais les pourparlers sont toujours dans l’impasse. La République islamique est-elle sur le point de devenir un « État du seuil » nucléaire ?

Je ne connais vraiment pas la réponse à votre question. D’après ce que j’en lis dans les journaux, l’Iran serait assez proche de la bombe. Mais n’oubliez pas que le fait d’avoir assez de matière fissile pour fabriquer une bombe n’est pas la même chose que d’avoir une arme nucléaire qui puisse fonctionner. Il est encore nécessaire de réaliser beaucoup d’ingénierie pour arriver à cette fin. La politique des États-Unis est que l’Iran ne possède pas d’arme atomique. Selon moi, la meilleure façon d’y arriver est probablement de conclure une sorte d’accord politico-diplomatique. Mais le but des États-Unis reste d’empêcher l’Iran de posséder une arme nucléaire.

Cela signifie-t-il que les États-Unis seraient prêts à participer à des frappes contre les sites nucléaires iraniens en cas d’échec de la diplomatie ?

Ceci est une très bonne question à poser à un dirigeant politique, pas à un militaire. Je vous le répète, je pense que le meilleur moyen d’empêcher l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire est la négociation. Mais je sais également que la menace d’un Iran nucléaire est vraiment réelle, et que personne ne le ressent mieux que l’État d’Israël. Mais nous ne devrions pas oublier pour autant la menace représentée par les missiles balistiques iraniens. Celle représentée par leurs missiles de croisière d’attaque terrestre, dont le nombre a augmenté de façon exponentielle au cours des cinq à sept dernières années. Il ne faut pas se concentrer uniquement sur leur programme nucléaire, de sorte que l’on oublie les autres activités agressives et déstabilisatrices entreprises par l’Iran.

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Et quelle est, selon vous, la meilleure manière d’amener l’Iran à changer de comportement dans la région ?

Un système intégré de défense aérienne antimissile est une manière d’y répondre. Mais il est primordial de maintenir un prix à payer élevé pour chaque action de l’Iran, de sorte que lorsqu’il évalue son attaque, le gain potentiel qu’il compte en tirer soit insuffisant face au coût et aux dommages qui lui seront infligés. La meilleure façon de réaliser cela est un accord de coopération entre tous les pays voisins de la région qui sont menacés, et qui seront plus forts s’ils réfléchissent et agissent ensemble. J’y crois très fermement.

Les accords d’Abraham sont-ils selon vous le meilleur moyen d’accéder à la paix dans la région ?

Vous savez, il y a beaucoup de façons d’accéder à la paix dans la région. Maintenant, je pense que tout accord qui rassemble des peuples qui ont longtemps été ennemis est une bonne chose, que ce soit entre Israël et les Émirats arabes unis, ou toute autre nation dans la région.

Cette paix ne se fait-elle pas au détriment de la résolution du conflit israélo-palestinien, dont le sort ne semble pas être une priorité de l’administration américaine ?

Nous devons trouver une manière de résoudre ce problème. Mais je vous invite à vous adresser au Département d’État sur cette question.

L’Arabie saoudite collaborant déjà avec Israël sur le plan sécuritaire, ce pays pourrait-il être le prochain État arabe à normaliser ses relations avec l’État hébreu ?

Je ne pourrai répondre à cette question, il faut demander aux Saoudiens.

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Malgré les demandes américaines, Riyad se montre réticent à augmenter sa production de pétrole pour faire baisser les cours du brut. Les États-Unis possèdent-ils encore des leviers de pression sur leurs alliés de la région ?

Je peux vous dire, d’après ma longue expérience dans la région, que les États-Unis restent le partenaire préféré et de choix pour tout le monde dans la région. Si un pays peut trouver une façon de s’aligner avec les États-Unis, il le fera. Mais cela ne signifie pas pour autant que cet État n’entretiendra pas de relation avec la Chine ou la Russie. Nous le savons et nous le comprenons, mais je reste persuadé que tous ceux qui en ont le choix veulent tout d’abord être liés avec les États-Unis. Donc, pour répondre à votre question, je pense que nous disposons de leviers dans la région et qu’ils ne sont pas près de disparaître.

Vous étiez aux affaires lors du chaotique retrait américain d’Afghanistan. Ne regrettez-vous pas cette décision lorsque vous voyez que les talibans font régner la terreur dans le pays ?

Ce qui arrive actuellement en Afghanistan est exactement ce que nous avions prédit si nous quittions précipitamment le pays. Nous avons eu l’opportunité d’en parler, et la décision a été prise de se retirer très rapidement et de tout sortir du pays. Ce que nous voyons aujourd’hui en Afghanistan en est la conséquence naturelle et inévitable.

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De la même manière, estimez-vous que la soudaine décision américaine de se retirer du nord-est de la Syrie au détriment des forces kurdes qui avaient combattu Daech était une erreur ?

Les États-Unis possèdent toujours un nombre significatif de forces en Syrie, et nous travaillons toujours avec nos partenaires kurdes contre les résidus de Daech. Nous sommes toujours sur place et nous avons un rôle à jouer. Nous travaillons toujours à empêcher cette organisation de s’emparer de territoires et de développer la capacité d’attaquer les États-Unis.

En Europe, le processus d’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’Otan vient d’être finalement lancé à l’occasion du sommet de Madrid. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a-t-elle d’une certaine manière ressuscité cette organisation dont le président Macron avait dit qu’elle était en état de « mort cérébrale » ?

Je pense que l’invasion russe de l’Ukraine a fait davantage pour revitaliser l’Otanque tout ce qui est arrivé durant ma carrière professionnelle au cours des dernières décennies.

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