Macron, roi d’Europe humilié

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CHRONIQUE. Le président français rêvait d’un sacre après six mois de présidence européenne, à l’instar de Sarkozy en 2008. La guerre en Ukraine a rebattu les cartes.

Emmanuel Macron baise la main de la reine Letizia.
Emmanuel Macron baise la main de la reine Letizia.© Robert SMITH/SIPA / Robert SMITH/SIPA

Par Christine Clerc LE POINT

Publié le 02/07/2022

Ça s’est fait en catimini, jeudi à Madrid, à l’issue de la réunion du 32e sommet de l’Otan, à laquelle participaient 41 chefs d’État et de gouvernement ainsi que les ministres des Affaires étrangères et les ministres de la Défense. Avant le grand dîner offert au palais royal par le roi Felipe et son épouse, Letizia, – tous deux abondamment photographiés avec leurs hôtes principaux, le président américain Joe Biden et sa femme, Jill – Emmanuel Macron, achevant son mandat de six mois de présidence européenne, transmettait ses pouvoirs au président tchèque, Jan Lipavsky.

Cravate sombre, mains croisées, le président français laissait sa ministre des Affaires étrangères, Catherine Colonna, remettre au ministre tchèque le bâton bleu étoilé, symbole de la communauté européenne, et déclarer : « L’Europe sort de la présidence française plus forte, plus souveraine et, je le crois, plus unie. » Puis, il souhaitait « bon courage ! » à son homologue tchèque, Pietr Fiola, et tous quatre repartaient pour le grand dîner de gala madrilène.

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À LIRE AUSSIPour les Européens, la guerre en Ukraine peut être une aubaine

Le lendemain, Macron serait photographié devant un aquarium géant à Lisbonne (Portugal) à l’occasion d’une conférence des Nations unies sur les océans. L’avant-veille, on l’avait vu, lors d’une réunion du G7 en Allemagne, presque courir derrière le président américain pour le rejoindre et le tirer par la manche comme un enfant, afin de lui dire précipitamment : « J’ai contacté Mohammed Ben Sayed (Arabie saoudite) Je lui ai demandé d’augmenter la production de pétrole… » Et l’on avait ri.

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Nostalgie d’un triomphe européen à la Sarkozy

Lui qui avait rêvé d’une « belle sortie », qui marquerait les esprits de millions d’Européens et lui permettrait d’avancer encore vers la future présidence d’une Union européenne élargie ! Plusieurs fois, Nicolas Sarkozy lui a raconté sa glorieuse présidence européenne : la terrible crise financière mondiale qu’il réussit à surmonter en « sauvant le Titanic », ses adieux au parlement de Strasbourg, en décembre 2008, quand 736 députés représentant alors plus de 500 millions d’électeurs l’ovationnèrent debout. « J’ai beaucoup aimé discuter, travailler avec vous, leur avait déclaré l’ancien président français. L’Europe m’a changé ! »

À LIRE AUSSIMichel Richard – Emmanuel Macron, l’hypothèse du trou noirLe chef du groupe conservateur britannique avait déclenché des rires amicaux en lui déclarant : « Vous êtes le beau prince qui mène les étalons européens. La princesse allemande est prête à embrasser la grenouille si elle veut séduire le prince charmant… » Les communistes français eux-mêmes avaient rendu hommage à son « style volontariste ». Le président allemand du groupe socialiste européen avait, enfin, salué sa « réactivité » et ses « méthodes iconoclastes » : « Un jour à Londres, le lendemain à Madrid, vous êtes un président omniprésent. Vous avez agi en vrai partisan de l’Europe. Alors, oui, si la prochaine présidence pouvait poursuivre votre action, nous en serions très heureux ! »

À LIRE AUSSIGérard Araud – « Ne pas humilier la Russie » : Macron a raison, mais…

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Réélu président de la République française le 24 avril avec 57,9 % des suffrages, Emmanuel Macron ne pouvait-il rêver de recevoir à son tour, après six mois d’efforts pour réunir l’Europe, de tels hommages ?

Mais voilà : la guerre en Ukraine, la succession accélérée des rencontres transatlantiques à travers l’Europe – depuis Carbis (Grande-Bretagne) le 11 juin jusqu’à Madrid en passant par Elmau (Allemagne) du 26 au 28 juin – l’ont empêché d’organiser la belle cérémonie de passation de pouvoirs européens dont il pouvait rêver. D’ailleurs, les élections législatives françaises auraient gâché la fête.

La nouvelle série de bombardements russes contre des cibles civiles en Ukrainel’aurait rendue indécente. Et soudain, la diffusion de longs entretiens téléphoniques, dont on allait découvrir jeudi sur France 2 quelques extraits stupéfiants – le président russe affirmant que le président ukrainien Volodymyr Zelensky n’est « pas démocratiquement élu » et qu’il est « responsable de bains de sang » et de « gens brûlés vifs », et Macron devant répéter cent fois : « Vladimir, je n’ai jamais dit – ni à Berlin, ni à Kiev, ni à Paris – qu’il fallait réviser les accords de Minsk ! » –, a affaibli l’image d’un inlassable négociateur de la paix, qui pouvait se vanter jusque-là d’être le seul interlocuteur de l’héritier de Staline.

Éternelle condescendance américaine

Au moins, le président français allait-il obtenir davantage d’écoute et de respect de la part du président américain ? Certes, lors d’une première rencontre à Rome en octobre 2021 – au lendemain de l’annulation, par l’Australie et sous la pression américaine, d’une grosse commande de sous-marins français –, Joe Biden, se penchant paternellement vers lui pour lui prendre la main, faisait mine de s’excuser de comportements « maladroits ».

À LIRE AUSSICrise des sous-marins : les secrets de l’opération HooklessMais, si Poutine avait accepté dès mai 2017, quelques jours après l’entrée de Macron à l’Élysée, une invitation à Versailles, s’il se présenta, en août 2019 au fort de Brégançon, résidence estivale du président français, un bouquet de fleurs à la main pour Brigitte Macron ; Biden, lui, n’a même pas cru bon de faire suivre ses déclarations consolatrices envers la France « partenaire extrêmement précieux » d’une visite à Paris. On a vu le président américain descendre de son Air Force One à Bruxelles, en Allemagne, en Grande Bretagne, en Italie, en Espagne… mais pas une fois en France ! Quel affront !

Le mieux, bien sûr, était de faire mine de ne pas s’en apercevoir. Tout en se remémorant l’humiliante histoire des relations entre la France et les présidents américains : méprisé par Franklin D. Roosevelt (qui voulut, à la Libération, imposer à la France une administration et une monnaie américaines ) de Gaulle allait certes s’entendre avec Richard Nixon, le premier président américain à mesurer l’utilité d’une Europe indépendante.

Mais auparavant, comme il aurait été trompé par les Kennedy ! Alors qu’on se souvenait de l’accueil royal du jeune couple présidentiel américain en juin 1961 au Grand Trianon, Jackie, que le Général avait qualifiée de « gracieuse Mme Kennedy », le décrivait dans ses Mémoires comme « rancunier et méchant » ! George W. Bush, lui, traiterait certes en ami François Mitterrand, qui se montra un allié si fidèle en engageant la France à sa suite dans la guerre du Golfe (1991). Mais Barack Obama, qui ne passa que quelques heures à Paris en juin 2009 avec sa femme, Michelle, sans même consentir à venir dîner à l’Élysée, décrirait plus tard, dans son livre Une terre promise ( 2020) un président Sarkozy « la poitrine bombée comme celle d’un coq nain ». Quel incroyable mépris !

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