Belgique-Iran : les dessous d’un incroyable marchandage

Scroll down to content

TERRORISME. Assadollah Assadi, un diplomate espion iranien condamné pour tentative d’attentat en France, pourrait être extradé à Téhéran en vertu d’un traité bilatéral.

Le ministre-adjoint des Affaires etrangeres de la Republique islamique d'Iran, Ali Bagheri Kani, est recu par la directrice generale pour les Affaires europeennes de la diplomatie belge, Theodora Gentzis, le 27 octobre 2021 a Bruxelles (photo d'illustration).
Le ministre-adjoint des Affaires étrangères de la République islamique d’Iran, Ali Bagheri Kani, est reçu par la directrice générale pour les Affaires européennes de la diplomatie belge, Theodora Gentzis, le 27 octobre 2021 à Bruxelles (photo d’illustration). © HADRIEN DURE / BELGA MAG / Belga via AFP

Par Armin Arefi. LE POINT

Publié le 06/07/2022 à 17h30

L’accusé a reçu la peine maximale. Le 4 février 2021, le diplomate iranien Assadollah Assadi est condamné par la justice belge à 20 ans de prison pour « tentatives d’assassinat à caractère terroriste ». Troisième conseiller de l’ambassade de la République islamique d’Iran à Vienne, le diplomate, âgé de 50 ans, a été arrêté le 1er juillet 2018 en Allemagne sur le chemin de son retour en Autriche. S’il clame son innocence et se réfugie derrière son immunité diplomatique, l’individu est incarcéré sur place et transféré trois mois plus tard en Belgique, où il est toujours détenu.

La veille, la police belge a interpellé un couple irano-belge, Nasimeh Naami, 37 ans, et son mari Amir Saadouni, 42 ans, dans les environs de Bruxelles. Dans leur voiture, les agents découvrent 500 grammes de peroxyde d’acétone (TATP), un explosif artisanal, ainsi qu’un détonateur. Le même jour, la police française arrête à Villepinte, en région parisienne, un troisième irano-belge, Mehrdad Arefani, poète et opposant de 58 ans. D’après les enquêteurs, les trois complices envisageaient de commettre un attentat contre le rassemblement annuel du Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), la vitrine politique de l’organisation des moudjahidines du peuple iranienne, bête noire de la République islamique.

close

volume_off

Ce groupe d’opposition controversé domicilié à Auvers-sur-Oise, autrefois placé sur la liste des organisations terroristes des États-Unis et de l’Union européenne avant d’en être retiré, organise chaque année son grand raout au parc des expositions de la Villepinte, rassemblant des milliers de personnes, dont des personnalités politiques américaines (Rudolph Giuliani, l’ancien avocat personnel de Donald Trump) et françaises (les ex-ministres Bernard Kouchner, Michèle Alliot-Marie et Rama Yade).

https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?creatorScreenName=LePoint&dnt=false&embedId=twitter-widget-0&features=eyJ0ZndfdHdlZXRfZWRpdF9iYWNrZW5kIjp7ImJ1Y2tldCI6Im9mZiIsInZlcnNpb24iOm51bGx9LCJ0ZndfcmVmc3JjX3Nlc3Npb24iOnsiYnVja2V0Ijoib2ZmIiwidmVyc2lvbiI6bnVsbH0sInRmd190d2VldF9yZXN1bHRfbWlncmF0aW9uXzEzOTc5Ijp7ImJ1Y2tldCI6InR3ZWV0X3Jlc3VsdCIsInZlcnNpb24iOm51bGx9LCJ0Zndfc2Vuc2l0aXZlX21lZGlhX2ludGVyc3RpdGlhbF8xMzk2MyI6eyJidWNrZXQiOiJpbnRlcnN0aXRpYWwiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2V4cGVyaW1lbnRzX2Nvb2tpZV9leHBpcmF0aW9uIjp7ImJ1Y2tldCI6MTIwOTYwMCwidmVyc2lvbiI6bnVsbH0sInRmd19kdXBsaWNhdGVfc2NyaWJlc190b19zZXR0aW5ncyI6eyJidWNrZXQiOiJvZmYiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X3VzZXJfZm9sbG93X2ludGVudF8xNDQwNiI6eyJidWNrZXQiOiJmb2xsb3ciLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X3R3ZWV0X2VkaXRfZnJvbnRlbmQiOnsiYnVja2V0Ijoib2ZmIiwidmVyc2lvbiI6bnVsbH19&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1542872550908334080&lang=fr&origin=https%3A%2F%2Fwww.lepoint.fr%2Fmonde%2Fbelgique-iran-les-dessous-d-un-incroyable-marchandage-06-07-2022-2482399_24.php&sessionId=d99429f2ce3393e61a87536f0cfc98cc68947fed&siteScreenName=LePoint&theme=light&widgetsVersion=b45a03c79d4c1%3A1654150928467&width=550px

Département 312 du ministère iranien du Renseignement

Alertées par les services de renseignement israéliens, comme l’a révélé à l’époque le quotidien français L’Opinion, la France, la Belgique et l’Allemagne remontent rapidement vers le « cerveau » de l’opération. Car, d’après les résultats de l’enquête judiciaire belge, Assadollah Assadi est en réalité un agent du département 312 du ministère iranien du Renseignement et de la Sécurité agissant sous couverture diplomatique. Il aurait été aperçu le 28 juin 2018 au Luxembourg, en train de remettre un paquet au couple irano-belge, vraisemblablement le matériel explosif. Nasimeh Naami et son mari Amir Saadouni ont été quant à eux condamnés à 18 ans de prison, tandis que le « poète » Mehrdad Arefani a écopé d’une peine de 17 ans de réclusion criminelle. Tous trois ont été déchus de leur nationalité belge.

L’affaire intervient alors dans un contexte diplomatique particulièrement tendu entre l’Iran et l’Occident. Les États-Unis de Donald Trump viennent de se retirer de l’accord sur le nucléaire iranien, que respectait pourtant la République islamique, et le président iranien de l’époque, Hassan Rohani, se trouve en tournée en Europe pour tenter de sauver le texte. « L’Iran n’avait aucun intérêt à perpétrer cet attentat, surtout à ce moment », estime une source diplomatique iranienne. « Ce projet n’a en tout cas pas été préparé au plus haut niveau. » Pourtant, en octobre 2018, la France accuse directement la direction des opérations du ministère du Renseignement iranien d’avoir commandité l’attentat de Villepinte et gèle les avoirs en France d’Assadollah Assadi.

À LIRE AUSSIEXCLUSIF. « L’Iran traite son peuple de manière inacceptable »

Rejetant en bloc les conclusions françaises, la République islamique s’est toujours cantonnée à la même défense : l’immunité diplomatique dont est censé bénéficier son agent a été bafouée, et son procès, auquel celui-ci a refusé de participer, est illégal. « Assadollah Assadi jouit de l’immunité diplomatique. Son procès et sa détention en Allemagne durant 101 jours dans de mauvaises conditions ont violé le droit international, les droits de l’homme et la convention de Vienne de 1963 sur les relations consulaires », a souligné le 18 juin dernier Kazem Gharibabadi, chef adjoint du pouvoir judiciaire iranien pour les affaires internationales, selon l’agence de presse officielle IRNA. « Le transfert de monsieur Assadi en Belgique et la condamnation prononcée contre lui dans ce pays se sont déroulés dans les mêmes circonstances, c’est-à-dire contraires au droit international et aux droits de l’homme. » En Allemagne, pays où Assadi a été arrêté en juillet 2018, on estime au contraire que le diplomate ayant été intercepté hors des frontières autrichiennes – et donc en dehors de ses fonctions officielles –, il ne pouvait prétendre jouir de la protection diplomatique.

Priorité de Téhéran

Depuis lors, Téhéran a fait de la récupération de son « diplomate espion » une priorité, son nom revenant régulièrement dans les affaires d’arrestations de citoyens européens ou binationaux en Iran pour « espionnage ». Mais si des échanges entre prisonniers iraniens en Europe et détenus occidentaux en République islamique ont déjà eu lieu par le passé (le chercheur français Roland Marchal a par exemple été libéré en mars 2020 contre l’ingénieur iranien Jalal Rohollahnejad, incarcéré en France sur demande des États-Unis), le cas d’Assadollah Assadi semblait hors de portée tant les charges pesant contre lui sont lourdes.

Or, le quotidien français Le Monde a révélé vendredi 1er juillet qu’un projet de loi sur le transfert en Iran de citoyens iraniens condamnés en Belgique avait été déposé en urgence par le gouvernement belge le 29 juin dernier, ouvrant la voie, s’il était adopté par les députés belges, à l’extradition vers la République islamique – et donc probablement à la libération – d’Assadollah Assadi. Signé le 11 mars dernier entre le ministère belge de la Justice et l’ambassadeur iranien à Bruxelles, Gholamhossein Dehghani, le texte, qu’a consulté l’Agence France-Presse, stipule que « le meilleur moyen » de renforcer la coopération pénale est de permettre aux condamnés qui le souhaitent de « subir leur condamnation dans leur milieu social d’origine ». À l’article 13, on y lit que « chaque partie peut accorder la grâce, l’amnistie ou la commutation de la condamnation conformément à sa Constitution ou à ses autres dispositions légales ». Débattu depuis mardi à la Chambre belge des représentants, le texte a été approuvé ce mercredi par la commission des Relations extérieures du Parlement et doit être avalisé par la Chambre en séance plénière jeudi pour entrer en vigueur. 

À LIRE AUSSIDe Paris à Téhéran, le funeste sort de l’opposant Rouhollah Zam

Contacté par Le Point, le ministère belge de la Justice rappelle qu’« il s’agit d’un projet qui englobe plusieurs traités », notamment deux autres textes internationaux qui concernent la coopération judiciaire avec l’Inde et les Émirats arabes unis, un pays où plusieurs barons belges de la drogue ont trouvé refuge et dont Bruxelles souhaite l’extradition. « La motivation d’urgence porte surtout sur le traité avec les Émirats qui fait partie du paquet global », précise-t-on au ministère de la Justice. Interrogé mardi en commission parlementaire sur le volet iranien du projet de loi – le plus controversé –, le ministre belge de la Justice a expliqué que le traité irano-belge était en réalité en négociation depuis six ans, sur demande iranienne.

Un Belge arrêté en Iran

« Ce traité est la conséquence de négociations techniques au niveau diplomatique et administratif entre les deux pays », a indiqué mardi Vincent Van Quickenborne devant la commission des Relations extérieures du Parlement belge. « D’aucune façon, a assuré le ministre, il n’a été question pour nous d’établir un lien entre des dossiers individuels », autrement dit le cas d’Assadollah Assadi. D’après le responsable libéral flamand, la signature du document aurait notamment été motivée par les risques accrus pesant sur les citoyens belges en Iran. « Nos services de la sécurité ont mis en garde ces dernières années dans leurs rapports contre les menaces vis-à-vis des intérêts nationaux belges, qui se sont aggravées de manière substantielle depuis l’été 2018, ce qui a mené à un avis de voyage explicite et négatif depuis le 26 juin 2021 [pour les citoyens belges] », a-t-il rappelé devant l’assemblée.

Au cours de cette audition, le ministre de la Justice a ainsi révélé qu’un citoyen belge avait été arbitrairement arrêté le 24 février dernier en République islamique. D’après le quotidien belge Le Soir, il s’agirait d’Olivier Vandescasteele, un humanitaire de 41 ans, qui a travaillé en République islamique de 2015 à 2021 pour les ONG Norwegian Refugee Council et Relief International. Il venait de retourner en Iran cet hiver lorsqu’il a été interpellé pour « espionnage ». « Son cas n’avait pas été rendu public pour préserver les chances de le libérer, mais dès le premier jour, les autorités belges ont demandé qu’il puisse bénéficier d’une assistance consulaire et ont pu établir des contacts réguliers avec lui afin qu’il puisse bénéficier du droit à se défendre », explique-t-on au ministère belge des Affaires étrangères. « Son sort est évoqué au plus haut niveau, c’est-à-dire celui du chef de l’État, et nous demandons sa libération, d’autant que les charges retenues contre lui ne sont pas claires. »

À LIRE AUSSI« Mon frère n’est qu’un touriste qui se baladait en tongs en Iran »Si la diplomatie belge s’est refusée à établir le moindre lien entre l’arrestation d’Olivier Vandescasteele et l’empressement de la Belgique à signer le traité de coopération judiciaire avec l’Iran, le pas a été allègrement franchi par le ministre belge de la Justice. « Un Belge innocent est pris en otage en Iran par un régime autoritaire », s’est ému mardi Vincent Van Quickenborne devant les députés. « Effectivement, c’est quelque chose qui doit être mis dans la balance. » Et le ministre de souligner qu’en dernier recours, « c’est l’avis de nos services de sécurité qui doit être la boussole. Ils nous disent clairement que ne pas conclure ce traité signifie demain encore davantage de prises d’otage et davantage de vies mises en danger. »

Boîte de Pandore

Ce n’est certainement pas l’avis des avocats de Conseil national de la résistance iranienne, visé par l’attentat déjoué de Villepinte. « L’agent iranien Assadi a été condamné parce qu’il était au cœur d’un projet d’attentat qui, s’il n’avait pas été éventé, aurait fait des centaines de morts », rappelle Me William Bourdon, l’un des défenseurs du CNRI « Transférer Assadi, un terroriste, vers l’Iran, un régime despotique qualifié parfois d’État terroriste, confine à l’absurde. Céder au chantage a toujours des conséquences toxiques et ouvrirait dans la durée une terrible boîte de Pandore : Téhéran pourra arrêter des étrangers à sa guise, levier perpétuel afin d’effacer les condamnations de ses agents pour les crimes les plus graves. »

À Téhéran, un observateur averti du dossier invite toutefois à plus de pragmatisme : « Les échanges de prisonniers n’ont rien de surprenant et ont toujours eu lieu, partout dans le monde, et à toutes les périodes », pointe cette source qui a requis l’anonymat. Et de conclure : « L’essentiel dans les relations interétatiques est de résoudre les points de blocage. »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :