ENQUÊTE – Covid, secrets d’État – Acte 1 : l’épidémie chinoise

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ENQUÊTE. Fin 2019, un mal inconnu apparaît en Chine, à Wuhan. Le virus sera bientôt planétaire. Agnès Buzyn, la ministre de la Santé, savait…

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Publié le 06/07/2022 à 11h30 – Modifié le 06/07/2022 à 11h57

Alors que le nouveau coronavirus fait des ravages en Chine, l’Europe surveille de très loin l’épidémie et se montre particulièrement attentiste. L’Organisation mondiale de la santé (OMS), malgré des signaux d’alerte inquiétants, se refuse à déclarer l’urgence internationale. Des professeurs réputés émettent des doutes sur l’indépendance de l’institution vis-à-vis de Pékin. La France, elle, est toute tournée vers ce qui doit être la réforme phare du premier quinquennat d’Emmanuel Macron : les retraites.

La France avait pourtant un coup d’avance. Entre Noël et le réveillon 2019, Agnès Buzyn profite de quelques jours de repos dans sa maison corse. La ministre de la Santé, hématologue, fille d’un survivant de la Shoah – Élie Buzyn, mort au printemps 2022 –, n’est jusque-là qu’un personnage discret de la macronie, studieuse, trop sans doute. Sur sa terrasse, elle navigue sur son smartphone et tombe, racontera-t-elle à la presse et aux parlementaires, sur un « article d’un blog anglo-saxon », illustré d’une radiographie du thorax. Ce document, jamais identifié, aurait décrit des cas de pneumonies inexpliquées en Chine. Pourtant, à cette date, l’épidémie naissante est un secret absolu. Ce n’est que le 30 décembre que l’information fuite sur le Net chinois, grâce au fameux lanceur d’alerte, le docteur Li Wenliang. Le dernier jour de l’année, la nouvelle, reprise par la presse locale et Promed, un système d’alerte international, est finalement admise par la ville de Wuhan. Et connue du monde entier.

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Une telle exclusivité planétaire pour une simple ministre française a suscité bien des questions, et des fantasmes. Au printemps 2020, Le Canard enchaîné écrira que l’Élysée savait dès décembre, sans trop préciser quoi d’ailleurs – une information vigoureusement démentie par le Quai d’Orsay. Interloqués, des parlementaires ont longuement cuisiné la ministre, ils n’ont pas davantage trouvé de réponse. Encore aujourd’hui, les juges de la commission d’instruction de la Cour de justice de la République (CJR) suspectent celle qu’ils ont auditionnée plus d’une quinzaine de fois de cacher une source en Chine. En la convoquant, le 23 juillet 2021, en vue de la mettre en examen pour mise en danger de la vie d’autrui et abstention volontaire de combattre un sinistre, les magistrats précisent ainsi retenir cette histoire du 25 décembre comme une indication de ce qu’Agnès Buzyn avait « pressenti la gravité de l’épidémie », et qu’elle a ensuite participé à un « double discours » en s’abstenant, nous y reviendrons, de « tout mettre en œuvre pour obtenir le report d’élections [municipales, NDLR] ».

Mise en danger de la vie d’autrui

Une accusation paradoxale contre Agnès Buzyn : être à la fois prophète et coupable de la catastrophe. Rétrospectivement, les experts sont beaucoup plus prudents. « Il ne faut pas être anachronique », avertit l’épidémiologiste Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale à la faculté de médecine de l’université de Genève. Alertés par des médecins locaux d’hospitalisations mi-décembre, des spécialistes internationaux ont déjà confié avoir été au courant en même temps que Buzyn. Rien d’anormal. Une page Internet a pu disparaître ou être retirée par ses auteurs. D’autant qu’avoir vent d’une poignée de pneumonies en Chine ne dit rien de l’ampleur que prendra la crise. Mais la source ? Le soupçon d’un tuyau chinois ? « Cela ne tient pas debout, balaie Flahault. Si elle avait eu des contacts directs avec des médecins ou des scientifiques chinois, ce qui pouvait s’entendre, elle les aurait alors évoqués naturellement lors de ses auditions, quitte à ne pas en révéler les noms pour la protection de leur anonymat, ce qui aurait pu se comprendre. »

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Début janvier, sur ordre de sa patronne bien informée, le ministère ne reste pas les bras croisés et se met en veille. Jérôme Salomon, directeur général de la Santé, met sur le coup le Corruss (Centre opérationnel de régulation et de réponse aux urgences sanitaires et sociales), qui recense chaque jour les alertes nationales et internationales, et la Réunion de sécurité sanitaire (RSS), qui rassemble tous les mercredis les patrons d’agences sanitaires et d’administrations centrales. Ce n’est que le 8 janvier, en page 6 d’un compte rendu de la RSS, entre dengue, rougeole et salmonellose, que se glissent les derniers rapports des communiqués officiels chinois sur ces « cas de pneumonie d’origine inconnue en Chine », tous liés à un marché de produits frais, où étaient vendus des animaux. Un signal faible noyé dans le brouhaha de la politique. À cette époque, le gouvernement est tout entier sur la réforme des retraites. Plusieurs corps de métiers sont en surchauffe, la fonction publique hospitalière déraille, une grève des tâches administratives est en cours. Le lundi 6 janvier a lieu le premier Conseil des ministres de l’année. Les membres du gouvernement Philippe, dossiers sous le bras, s’élancent depuis Beauvau, où ils ont petit-déjeuné, pour parcourir les 97 mètres qui les séparent de l’Élysée. En tête, en fauteuil roulant, Muriel Pénicaud, la ministre du Travail, qui est tombée quelques jours plus tôt dans les escaliers de Matignon. Agnès Buzyn, tout sourire, discute avec Jean-Michel Blanquer et Jean-Yves Le Drian. Le gouvernement uni fait face à l’adversité. Quelques minutes plus tard, dans le secret du Conseil des ministres, Édouard Philippe annonce une période de « gros temps ». « Notre pays en a vu d’autres », relativise le « PM » avec humour, énumérant coup sur coup les années 20 des siècles passés : 1720 : krach, peste, incendie de Rennes ; 1820 : assassinat de l’héritier du trône, le duc de Berry… Le chef de l’État, selon un témoin de la scène, abonde alors : « Nous continuons vers le grand large. » Nul ne sait encore à quel point.

Virus non identifié

Dans les cabinets, les journées de travail s’enchaînent, harassantes. Mardi 7 janvier, l’après-midi est consacré aux rituelles questions à l’Assemblée nationale. Le sujet commence à être tout doucement suivi par la presse. « Un mal inconnu affecte près d’une soixantaine de personnes dans la ville de Wuhan, dans le centre de la Chine », écrit Le Parisien à cette date. Les Chinois le confirment : un nouveau type de coronavirusprovisoirement baptisé 2019-nCoV, est responsable de la maladie. À 18 h 08 précisément, sur le banc, Agnès Buzyn envoie à Jérôme Salomon un court SMS, saisi en perquisition : « Des nouvelles de l’épidémie chinoise ? demande-t-elle. – Élément troublant, Wuhan abrite le P4, précise Salomon. – Le P4 n’est a priori pas fonctionnel. – A priori », lâche le DGS, mystérieux.

À LIRE AUSSICoronavirus : comment l’alerte a été étouffée à Wuhan en décembre 2019Agnès Buzyn connaît un peu le fameux P4, laboratoire de haute sécurité construit avec l’aide de la France : son mari, Yves Lévy, a présidé l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) jusqu’en 2018 et supervisé cette coopération franco-chinoise. Il sera longuement interrogé sur le sujet par la Cour de justice de la République.

Jeudi 9 janvier. « Le virus peut provoquer des troubles graves chez certains patients mais ne se transmet pas rapidement », écrit Jérôme Salomon à la ministre, répercutant les dernières données communiquées par Pékin. Elles laissent planer le doute sur la transmission interhumaine. Les Chinois mentent : dès la fin décembre, ils en ont la preuve. Ils traitent des clusters familiaux où les contaminations ont eu lieu hors du marché. Certains le suspectent déjà, comme Arnaud Fontanet, épidémiologiste de l’Institut Pasteur : « Le tableau clinique (pneumopathie virale atypique et non grippale) correspondait à celui d’un bêtacoronavirus comme le Sras ou le Mers, qui sont transmissibles de personne à personne. La transmission interhumaine était donc plausible […]  », justifie-t-il par écrit. D’emblée, la suspicion est là. Les agences régionales de santé et les sociétés savantes reçoivent leurs premiers bulletins d’information, les appelant à détecter d’éventuels cas de coronavirus sur le territoire. Le samedi 11 janvier, le président de la République et le Premier ministre sont informés du premier mort déclaré en Chine et des mesures de surveillance prises dans les aéroports en France. Selon plusieurs sources concordantes, leur attention est également attirée sur le P4 chinois. Des chercheurs s’interrogent déjà sur le rôle que celui-ci pourrait avoir joué dans l’émergence de ce nouveau coronavirus. 14 janvier : toujours « aucune preuve claire de transmission interhumaine », tweete l’OMS, reprenant servilement les dénégations chinoises. Pourtant, le virus essaime déjà aux quatre coins du monde – en Thaïlande dès le 10 janvier. Dans la nuit du 15 au 16 janvier, un premier cas suspect est identifié à Nancy, finalement infirmé. Le 17 janvier, la France ne sait toujours rien. Ni le niveau de transmission interhumaine, ni l’existence ou non de cas asymptomatiques risquant de rendre très difficile la maîtrise de l’épidémie, ni le taux de mortalité, ni ses facultés de mutation ou de résistance aux éventuels antiviraux. Bref, le pays, comme le reste du monde, est dans le brouillard.

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« Suivi actif »

Le lundi 20 janvier, le nuage se dissipe. Un troisième mort du Covid-19 est annoncé en Chine, qui est alors obligée de reconnaître la transmission interhumaine. Définitivement, il ne s’agit pas que d’une poignée de personnes contaminées par des animaux sur un marché. Pourtant, l’OMS hésite à déclarer l’urgence de santé publique de portée internationale (USPPI), la procédure pour mettre le monde en alerte. Agnès Buzyn, elle, est mobilisée, comme le reste du gouvernement, sur le sommet « Choose France », organisé au château de Versailles et qui vise à attirer les investisseurs étrangers en France. Son rôle à elle ? Vanter les atouts de la France à l’industrie pharmaceutique et notamment au nouveau PDG de Sanofi, Paul Hudson. L’entrevue tourne mal, selon des témoins. Le groupe pharmaceutique paraît poser des conditions à la construction d’une nouvelle usine en France. « Du chantage ! » se scandalise Agnès Buzyn auprès de son cabinet et de ses proches. La conversation, houleuse – que n’a pas souhaité confirmer ou infirmer Sanofi –, se poursuivra plusieurs minutes, au point que les échos de l’altercation remonteront à l’Élysée. Un épisode peu au goût du Château, qui rappellera aux ministres l’objet de l’événement : attirer les investisseurs, et pas se fâcher avec eux. Le lendemain, Jérôme Salomon informe sa ministre par mail : la transmission interhumaine va être confirmée par l’OMS. Il souligne aussi que 120 lignes aériennes existent entre la France et la Chine – dont une directe Paris-Wuhan. Au cabinet de la ministre, on comprend soudain que la situation est « compliquée ». Et pour la première fois, Agnès Buzyn de poser à ses conseillers la question fatale : « Combien avons-nous de masques en stock ? » Suit son premier point presse, en fin de journée. Quelques minutes plus tôt, le cas suspect de Nancy est finalement donné négatif. « Le risque d’introduction en France des cas liés à cet épisode est faible », commence Agnès Buzyn. Une phrase qui la suivra longtemps, très longtemps, comme la preuve qu’elle aurait tenté de minimiser la crise. Personne n’a retenu la suite, plus alarmiste : « mais [le risque, NDLR] ne peut être exclu, d’autant plus qu’il existe des lignes aériennes directes entre la France et la ville de Wuhan ». À cette date, seuls 291 cas ont été confirmés par la Chine. Une poignée d’autres ont déjà été identifiés à l’étranger. Pour les béotiens, non initiés aux arcanes de l’épidémiologie, ces chiffres peuvent paraître dérisoires. Même un médecin peut s’y tromper : à Marseille, le professeur Didier Raoult, plus biologiste que mathématicien, moque dans une vidéo publiée le 23 janvier ce qu’il juge comme une surréaction : « Trois Chinois meurent et ça fait une alerte mondiale. »

À LIRE AUSSIOrigine du Covid : pourquoi la France préfère ne pas savoirMais ces statistiques ont en réalité de quoi faire trembler les spécialistes attentifs. À l’Imperial College de Londres, l’épidémiologiste Neil Ferguson, la référence mondiale de la modélisation des épidémies, jette dès le 17 janvier un pavé dans la mare avec une note publique qui fait grand bruit : avec déjà 3 cas détectés à l’étranger, il est impossible qu’il n’y ait que quelques dizaines de cas à Wuhan. En prenant en compte le nombre de passagers quotidiens à l’aéroport, la population de l’agglomération et le temps d’incubation, un calcul basique permet d’estimer que pour qu’il y ait 3 cas détectés à l’étranger, il faut qu’il y ait au moins 1 800 cas déjà à Wuhan – et sans doute beaucoup plus : de nombreux cas exportés pourraient être asymptomatiques et ne sont donc probablement pas identifiés, ajoutent les auteurs de la note. Le 22 janvier, Ferguson met à jour l’estimation à 4 000 cas au moins (contre seulement 550 déclarés). Et livre, dans un autre rapport transmis à l’OMS le 22 janvier, la première estimation du taux de reproduction initial du virus, l’indice R0, soit le nombre de personnes infectées par chaque cas index : 2,6. Une transmissibilité très élevée, plus de deux fois supérieure à celle de la grippe saisonnière, qui présage d’une immense vague mondiale, inarrêtable – reste à en connaître la mortalité. Le Royaume-Uni, précurseur, réunit son propre conseil scientifique, le Sage (Scientific Advisory Group for Emergencies), dès cette date. Neil Ferguson en fait partie. Il a aussi ses connexions en France : Simon Cauchemez, le modélisateur d’épidémies de l’Institut Pasteur, est un disciple, et discute quotidiennement avec le petit groupe de spécialistes autour de Ferguson sur des boucles de messages.

Au lendemain de la conférence de presse du 21, un nouveau cas suspect, une patiente chinoise, est à l’isolement à l’hôpital Bichat à Paris– il sera lui aussi infirmé, comme celui de Nancy. Mais prise de remords, Agnès Buzyn se fait un sang d’encre. Elle bombarde de messages son directeur de cabinet et craint soudain d’être tournée en ridicule si l’information d’un premier cas en France percute les propos rassurants de sa conférence de presse. « Nous avons possiblement le premier cas français. En 2003 (Sras), les Chinois ne voyageaient pas… », s’agace-t-elle par écrit, comprenant rapidement que l’épidémie, cette fois-ci, risque de se développer dans des proportions que nul n’a imaginées. À partir de cette date, comme le constateront les sénateurs dans leur rapport d’enquête de décembre 2020, la ministre tente tant bien que mal de mobiliser. Bien que l’épidémie se répande aux quatre coins du monde, l’OMS refuse encore le 22 janvier de déclarer l’USPPI, semble-t-il pour ménager la Chine. « Ils sont mignons… s’emporte Buzyn dans un message à un conseiller. Il faut tout de même montrer qu’on a fait des choses […] sans attendre l’aval de l’OMS. » Même apathie du côté de l’Union européenne. Le CDC européen, agence sanitaire basée à Stockholm, émet depuis le 17 janvier des évaluations extrêmement rassurantes, jugeant le risque d’importation « très faible » en Europe – sans visiblement se rendre compte des flux massifs de passagers avec Wuhan, qu’il croit limités à l’Asie ! Buzyn cherche à joindre Stella Kyriakides, la commissaire européenne à la Santé, pour lui demander de convoquer une réunion des ministres de la Santé à l’échelle européenne. Matignon et le ministère des Affaires étrangères sont mis dans la boucle.

( a suivre)

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