« Vladimir Poutine parie sur l’inappétence et la fatigue des sociétés occidentales »

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CHRONIQUE

auteur

Gilles Paris. LE MONDE. 6 juillet 2022

Editorialiste au « Monde »

Un discours sur le coût du conflit pour les alliés européens de l’Ukraine devient nécessaire, tout comme l’effort de guerre qu’implique leur soutien militaire. Il s’agit de préparer les esprits à la sobriété, mais aussi à d’éventuels rationnements, observe dans sa chronique Gilles Paris, éditorialiste au « Monde ».

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Tour à tour, le Conseil européen, puis le sommet du G7 en Allemagne et enfin celui de l’OTAN à Madrid ont apporté à Kiev ce que l’armée ukrainienne, acculée par la surpuissante machine de destruction russe dans le Donbass, n’est pas en mesure pour l’instant de délivrer : des victoires. Octroi du statut de candidat à l’Union européenne (UE) ; unité sans faille des dirigeants occidentaux et détermination à soutenir l’Ukraine aussi longtemps que nécessaire ; renforcement du front oriental d’une Alliance atlantique qui n’aura bientôt plus à chapitrer ses membres naguère réticents à investir dans leur défense : le produit de ces rencontres internationales est appréciable.

Appréciable, mais également fragile. Reconnaître le statut de candidat à l’UE ouvre la voie à une procédure longue et exigeante. De surcroît, une telle démarche n’a jamais concerné un pays en guerre où les destructions se poursuivent, partiellement occupé, et dont une partie des frontières est vouée, et sans doute pour longtemps, à rester incertaine.

Les grands-messes du G7, format multilatéral devenu désuet, maintenu faute de mieux, ont perdu depuis longtemps de leur force. A tout prendre, les résultats du sommet de l’OTAN, avec le déblocage des candidatures finlandaise et suédoise et la confirmation du retour des soldats des Etats-Unis sur le théâtre européen, sont de loin les plus immédiats et les plus tangibles, mais ils ne concernent l’Ukraine qu’indirectement.

Quatre mois après son début, le bilan d’étape de la première guerre d’envergure déclenchée sur le sol européen par le président russe, Vladimir Poutine, reste incertain. Certes, son armée broie pour l’instant avec constance la résistance ukrainienne dans l’est du pays, les sanctions occidentales n’ont pas mis à genoux l’économie russe, et une bonne partie du monde se tient à distance d’un conflit dont la lisibilité ne devrait pourtant donner lieu à aucune contorsion diplomatique.

Guerre d’usure

Les succès politiques enregistrés par l’Ukraine, la renaissance de l’OTAN et l’entente occidentale sans nuages invalident pourtant une partie des calculs du maître du Kremlin, sans même parler de la marque indélébile pour le prestige de son pays qu’a constituée le fiasco de la manœuvre initiale visant à décapiter l’Ukraine, puissance militaire pourtant particulièrement modeste.

La guerre d’usure qui met aux prises Ukrainiens et Russes pourrait durer aussi longtemps que l’un des deux camps n’aura pas atteint la limite du soutenable. Personne n’est encore en mesure d’anticiper s’il s’agira de l’Ukraine, contre laquelle Vladimir Poutine tord toutes les conventions de la guerre en bombardant sans retenue les zones civiles pour briser le sentiment d’union sacrée qui porte le pays, ou bien de la Russie, contrainte à un effort militaire probablement bien plus intense qu’anticipé. Mais cette guerre d’usure concerne également d’autres acteurs : les alliés de l’Ukraine.

Résumer le conflit ukrainien à une bataille des démocraties contre les régimes autoritaires s’est révélé une grille de lecture peu utile. Il n’empêche que Vladimir Poutine s’enfonce sans retenue dans cette guerre longue en espérant peser de tout son poids sur ce qu’il considère comme le talon d’Achille des premières : leur court-termisme. Ce dernier se nourrit en partie des calendriers électoraux et des alternances au pouvoir qui les fondent.

Ils ne sont pas sans risques. Qui peut dire ce qu’il adviendrait du retour en Europe des Etats-Unis si l’unilatéralisme professé en son temps par Donald Trump faisait son retour à Washington à la faveur des élections de mi-mandat, en novembre, dont les résultats marqueront, comme c’est la coutume, le début d’une longue course présidentielle qui s’achèvera deux ans plus tard. Cette première échéance électorale, compte tenu de la pression sur les prix des carburants et du rôle de Washington dans la région, a déjà poussé le président Joe Biden à renouer avec Riyad, où il se rendra le 16 juillet, en dépit des paroles définitives prononcées par le passé à l’endroit du prince héritier Mohammed Ben Salman.

Crise énergétique

La « patience stratégique » des opinions publiques reste en effet à démontrer. Au début du mois de mai, une enquête de la Brookings Institution, un cercle de réflexion de Washington, mettait en évidence une baisse significative du nombre de personnes prêtes à payer plus cher leur essence du fait du conflit en cours. Elles n’étaient plus que 59 % en mai contre 73 % au mois de mars, juste après le début de l’invasion russe.

La situation risque d’être encore plus critique en Europe, particulièrement exposée à une potentielle crise énergétique compte tenu de son découplage avec le pétrole et le gaz russes dû aux sanctions. Certes, les alliés de l’Ukraine ne peuvent être assimilés à des cobelligérants, mais il devient de plus en plus illusoire d’entretenir la fiction d’une insularité vis-à-vis des conséquences de la guerre en Ukraine, même s’il ne s’agit évidemment pas de les comparer avec celles endurées par les Ukrainiens.

Un discours sur le coût du conflit pour les alliés européens de l’Ukraine devient nécessaire, tout comme l’effort de guerre qu’implique leur soutien militaire, après trois décennies de désarmement silencieux.

Il s’agit en effet de préparer les esprits non seulement à la sobriété, souhaitable par temps de paix comme par temps de guerre, mais également pour certains pays à d’éventuels rationnements. Cet effort doit s’accompagner du rappel constant du caractère monstrueux de l’invasion russe et de l’impératif que constitue la défense de normes aussi essentielles que le respect de l’intégrité territoriale d’un pays.

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