ENQUÊTE Covid, secrets d’État – Acte 2 : quand les masques ne servaient à rien

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ENQUÊTE. Dès le 27 janvier 2020, la ministre de la Santé informe Emmanuel Macron que l’épidémie de Covid pourrait faire plus de 100 000 morts en France.

30 janvier 2020. Pekin se flatte de construire en dix jours deux hopitaux de plus de 1 000 lits a Wuhan.
30 janvier 2020. Pékin se flatte de construire en dix jours deux hôpitaux de plus de 1 000 lits à Wuhan.© CHINE NOUVELLE/XinHua /SIPA

Par Jérémy AndréMarc Leplongeon et Nathalie Schuck. LE POINT

Publié le 07/07/2022

La Chine confine des villes et des régions entières. Des hôpitaux de 1 000 lits sont construits en quelques jours, sous les yeux ébahis des Occidentaux. Les médecins hexagonaux les plus réputés se montrent tous « rassuristes ». Santé publique France juge « peu probable » le scénario d’une épidémie à impact majeur sur la société. Mais dans le secret des cabinets ministériels, on s’interroge déjà sur l’état des stocks de masques et sur l’implication possible, dans le déclenchement de la catastrophe sanitaire, du mystérieux P4, un laboratoire de haute sécurité de Wuhan né d’une coopération avec la France…

La planète va soudain entrer dans une autre dimension. Au matin du 23 janvier, la ville de Wuhan est brusquement confinée. Dans une métropole moderne, rues et avenues sont totalement désertées, 11 millions d’habitants enfermés, des milliers d’usines à l’arrêt, trafic TGV stoppé net, avions cloués au sol, routes barrées. Une mesure inédite, inimaginable, « médiévale », s’effraie-t-on au ministère français de la Santé. Si les Chinois confinent, c’est que la situation doit être bien plus grave qu’ils ne l’admettent, comprennent immédiatement scientifiques et gestionnaires des crises sanitaires. Le sujet explose dans les médias français, mais par un détail absurde : faut-il installer comme les Asiatiques des détecteurs de température dans les aéroports ? Agnès Buzyn, comme d’autres dans l’administration, les juge inutiles. Ce serait de l’affichage, alors que rien ne prouve que les détecteurs aient jamais repéré un cas, d’autant que le virus semble être furtif et être contagieux même en l’absence de fièvre.

Notre enquête Covid, secrets d’État
Acte 1 : une mystérieuse épidémie chinoise
Acte 2 : quand les masques ne servaient à rien
Acte 3 : la drôle de guerre
Acte 4 : la vague
Acte 5 : la « semaine de la mort »

Pas d’inquiétude.Jérôme Salomon, directeur général de la Santé, à propos des masques, le 24 janvier.

« Il y a un risque fort d’avoir une injonction politique le jour J, craint le lendemain Olivier Brahic, patron du Centre de crise sanitaire (CCS). La question politique va donc se reposer : quelle mesure de gestion met en œuvre l’État face à ce risque (vol en provenance de toute la Chine) ? » Brahic apporte aussi une réponse à la question posée le lundi par la ministre : les masques. Après vérification, il n’y a aucun stock de masques FFP2, les modèles les plus sûrs nécessaires aux soignants, seulement 33 millions de masques chirurgicaux pédiatriques et 65,9 millions de masques adultes FFP1, plutôt destinés aux patients ! « D’ici fin février, ce stock sera augmenté de 10,3 millions de masques pédiatriques, plus 54,6 millions de masques adultes », explique le patron du CCS. « Pas d’inquiétude », rassure Jérôme Salomon, que ces chiffres, pourtant très bas par rapport aux besoins en cas de pandémie, semblent satisfaire à ce stade. Devenu célèbre, le rapport de Jean-Paul Stahl, mandarin de Grenoble, chiffrait en 2018 à 1 milliard ce besoin pour une telle maladie respiratoire émergente… Dix ans plus tôt, en 2009, c’est précisément ce nombre de masques qui fut acquis par la France pour lutter contre la grippe H1N1.

À LIRE AUSSICoronavirus : les vieux remèdes du docteur XiEn Chine, des images montrent désormais l’armée dans la rue, des murs dressés partout, des portes de résidences et d’appartements condamnées, des distributions de nourriture et de biens de première nécessité. La propagande trompette l’exploit de boucler en dix jours la construction de deux hôpitaux, l’un de 1 000 lits, l’autre de 1 300. Et les mesures de confinement s’étendent bien au-delà de Wuhan. Éberluée, Agnès Buzyn écrit à son conseiller santé, Grégory Emery : « Ils en sont à 20 villes à l’arrêt, 30 millions de personnes. Dans une épidémie où tu mets les gens en quarantaine, tu attends deux fois la période d’incubation après la fin du dernier cas recensé… Ils ne vont pas fermer les villes trente jours ? » Le premier confinement de Wuhan durera soixante-dix-sept jours – Shanghai l’a encore été plus de deux mois en 2022 ! Un conseiller du ministère de la Santé s’inquiète aussitôt : « Je crains que les masques (chirurgicaux ou FFP2) ne soient produits en Chine, au sein de laquelle il y aura des pénuries. Si [souligné et en gras dans le mail, NDLR] on rentre en phase épidémique, la question doit se poser dès à présent sur ces questions de moyens. Il conviendrait de saisir officiellement le SGDSN [Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale, NDLR] sur ce sujet. »

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Le 24 janvier, le virus est aux portes du pays

Mais, pour ses collègues, l’épidémie de Wuhan est encore très, très loin. Le Conseil des ministres, exceptionnellement tenu un vendredi, le 24 janvier, est entièrement consacré à la réforme des retraites. Emmanuel Macron fait un court laïus sur les violences policières, en marge des manifestations contre la réforme. « Il ne faut pas accepter le relativisme séditieux qui mettrait les deux types de violences au même niveau. Ce n’est pas camp contre camp et violence contre violence », rappelle fermement le président de la République. La Santé n’intervient qu’à la fin du conseil, pour résumer l’un des tout premiers travaux remis par une des grandes agences de recherche françaises, l’Inserm. Leur jeune épidémiologiste star, Vittoria Colizza, y assure que le risque d’importation en France est faible. Agnès Buzyn pestera en audition au Sénat : l’Inserm avait oublié que Charles-de-Gaulle avait des vols directs de Wuhan !

Car le virus est déjà aux portes du pays. Le soir même, les deux premiers cas sont confirmés à Bichat et à Bordeaux, puis un troisième en début de soirée. Au lieu d’y voir une alerte rouge, le sommet de l’exécutif s’agace d’abord ce cet intrus dans l’agenda, perte de temps et d’énergie au moment de voter la loi phare du quinquennat, sur les retraites. La règle, édictée par le SGDSN dans des circulaires de 2009 et de 2012, voudrait alors que l’exécutif monte en puissance, et active une « cellule interministérielle de crise » (CIC), un centre de commande placé sous l’égide du ministère de l’Intérieur – seul à avoir, avec les préfets, le prestige, l’agilité et le réseau territorial pour mobiliser partout tous les services de l’État. En 2009, face à la grippe H1N1, Nicolas Sarkozy et François Fillon avaient déclenché cette CIC dès avril, quand l’OMS avait lancé l’alerte pandémique, bien avant que le virus n’atteigne le territoire français. Pourtant, en 2020, une telle CIC ne sera pas activée avant le 17 mars. À mots feutrés, les sénateurs, lors de leurs travaux d’enquête de 2020, se sont longuement étonnés de cette mobilisation « tardive »« C’est un des principaux nœuds du problème », assure encore aujourd’hui l’un des rapporteurs, le radical de gauche Bernard Jomier, médecin lui-même. Sur le sujet, l’audition du Premier ministre Édouard Philippe lui a laissé un goût amer – « l’une des plus difficiles » –, face-à-face tendu noyé dans les « réponses dilatoires ».

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Selon un acteur de premier plan, qu’importe que la CIC ait été gérée par le ministère de la Santé ou par Beauvau, « tout le monde était là ». « À partir du 29 février,précise notre source, ce sont Alexis Kohler [secrétaire général de l’Élysée, NDLR] et Benoît Ribadeau-Dumas [directeur du cabinet du Premier ministre, NDLR] qui pilotent les réunions. » Fin janvier, le fonctionnement est encore celui d’une interministérielle gérée avenue Duquesne, au ministère de la Santé, grand mal-aimé de l’administration française. Un ministère qui n’a pourtant pas la main sur les préfets, incontournables dans les chaînes décisionnaires. En attendant, il pare au plus urgent. L’effroi de Wuhan percute la France. Des pharmacies sont dévalisées par des clients, entre autres de la diaspora chinoise, incitée par les ambassades à envoyer le maximum de masques au pays. Le ministère de la Santé réagit vite : « Il faudrait que les pharmaciens reçoivent des éléments pour informer la population sur l’absence d’utilité des masques chirurgicaux en dehors de la protection de la personne contaminée par un virus respiratoire », plaide un conseiller. Ce sera désormais le mantra du gouvernement français, jusqu’aux sorties de sa porte-parole, Sibeth Ndiaye : les masques ne servent à rien si vous n’êtes pas malade ou cas contact, ils doivent être réservés aux soignants. Deux ans après, la controverse persiste, y compris devant les tribunaux : ces consignes étaient-elles scientifiques ou sont-elles destinées à occulter la grave pénurie constatée par les pouvoirs publics ? Il y avait bien un débat scientifique, peut-être même civilisationnel. Si tout Pékin, Hongkong, Séoul ou Taipei se ruaient déjà en janvier 2020 sur les masques, l’OMS et Washington étaient sur la même ligne que Paris : pas de masques en population générale. L’autre urgence pour Agnès Buzyn est alors de dessiner des prévisions pour la France. Le 25 janvier, à 9 h 41, elle envoie un message à son directeur de cabinet : « Il va falloir préparer trois scénarios de virulence et de mortalité. Car nous devons savoir combien on a de transports et de lits mobilisables, combien de respirateurs. Il nous faut des écrits cet après-midi. La mortalité de 3 % a l’air de se confirmer. C’est beaucoup pour un virus qui a une cinétique de type grippe […]. Enfin, le HFDS [haut fonctionnaire de défense et de sécurité, NDLR] doit se renseigner sur l’implication du P4. Je t’attendrai au ministère. » L’Élysée est également averti de l’évolution de la situation.

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« Impacts significatifs »

C’est également fin janvier qu’apparaissent pour la première fois les différences de doctrine mises en œuvre par les pays européens. Alors que toute la stratégie française repose sur l’hôpital et le Samu, les Allemands comptent sur la rigueur de leurs citoyens et sur la médecine de ville, chemin opposé à la France jacobine, ainsi que le révèle Jens Spahn, ministre allemand de la Santé, dans un message envoyé au cabinet d’Agnès Buzyn, le 25 janvier : « Nous n’isolons pas les cas contacts, mais nos autorités sanitaires prennent attache avec eux, les informent et leur demandent de rester si possible à la maison et d’aller consulter un docteur dès le premier symptôme », écrit-il. C’est à la même période que les Européens se rendent compte que des dizaines de milliers de ressortissants présents sur le territoire chinois se retrouvent pris au piège. Le 25 janvier, décision est prise de rapatrier les Français de Wuhan, entre 500 et 1 000, selon le consulat. Et, par la même occasion, la France embarquera une pléiade d’autres nationalités, en particulier de l’Union européenne. Des vols doivent être affrétés de toute urgence. Mais pas question de lâcher dans la nature ces rescapés, une fois en France. Il faut les isoler, quatorze jours, le temps de s’assurer qu’ils ne sont pas porteurs du virus. Un véritable casse-tête légal et logistique commence. Un site d’accueil pour un tel camp de quarantaine, une première en France, doit être trouvé de toute urgence. Il faut aussi gérer l’hypothèse d’un droit de retrait des équipages des compagnies aériennes, qui refuseraient de convoyer les potentiels pestiférés. Enfin, plus que de justifier la privation de liberté, prévue par le Code de la santé publique pour les cas contacts et les infectés en situation de crises sanitaires graves, le souci de l’administration est de ne pas affoler les Français. Le brouillon du communiqué prévoit d’annoncer la « quarantaine » des rapatriés. Dans l’après-midi du 26 janvier, Jérôme Salomon raye le mot tabou et le remplace par une formule absconse : « mesure de surveillance renforcée et de regroupement géographique temporaire ». L’objectif est toujours le même : ne pas faire paniquer la population.

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26 janvier 2020. Une note secrète de Santé publique France évoque trois scénarios possibles de l’évolution de l’épidémie du « nouveau coronavirus » en France. « Les données disponibles conduisent à considérer le scénario 2 comme aujourd’hui plus probable que le scénario 1 », conclut SPF.© §

À 18 heures, le dimanche 26 janvier, les ministres sont convoqués à Matignon. Agnès Buzyn présente en réunion interministérielle les prévisions des scientifiques français. À sa demande, Santé publique France (SPF), l’agence chargée de la préparation aux crises sanitaires créée en 2016, a rédigé une note confidentielle après consultation de deux des meilleurs épidémiologistes français, Bruno Lina et Simon Cauchemez. Ce document, que nous avons pu consulter, est le premier d’une série restée absolument secrète. Ils révèlent à quel point l’exécutif était précisément renseigné. SPF établit alors trois scénarios. D’abord, un « contrôle rapide de l’épidémie (scénario Sras-like) », scénario « peu probable maisenvisageable », notent les experts, selon « les efforts déployés pour retarder l’installation du virus sur le territoire ». Pour cela, il aurait fallu en faire beaucoup plus et, comme la Chine, mettre en place une stratégie d’élimination, plus tard baptisée « zéro Covid ». La deuxième hypothèse, une « pandémie avec impacts sanitaire et sociétal significatifs », est jugée la « plus probable ». Avec une transmissibilité élevée, la vague serait inarrêtable, mais la mortalité serait plus faible qu’annoncée, du fait d’une « proportion importante de cas asymptomatiques ». Enfin, le troisième scénario, décrit comme « très peu probable », est écarté en invoquant une mystérieuse « stabilité génétique des coronavirus ». Il était pourtant prophétique : « Une pandémie avec impacts sanitaire et sociétal majeurs. » Ni Santé publique France, ni Bruno Lina n’ont souhaité commenter ce document. Simon Cauchemez, dans une réponse écrite à nos questions, nie avoir attribué alors des probabilités aux différents scénarios.

« Warning +++ »

28 janvier 2020. Une note de Santé publique France avertit Olivier Brahic, patron du Centre de crise sanitaire, de la pénurie de masques.

Semaine 4. Lundi 27 janvier. Depuis les premiers jours, l’Institut Pasteur est mobilisé avec l’équipe du virologue Jean-Claude Manuguerra, consulté par le Corruss. Il annonce maintenant que les premiers tests sont disponibles à Paris et à Lyon. Dans la soirée, par message, Agnès Buzyn fait un long point pessimiste au président de la République. Le message est visé dans les perquisitions diligentées par la Cour de justice de la République (CJR). Selon les sources que nous avons interrogées, la ministre y évoque déjà, à cette date, la possibilité que l’épidémie fasse plus de 100 000 morts. Ni l’Élysée ni Agnès Buzyn n’ont souhaité commenter. Avant une éventuelle pandémie, le dossier du jour est encore le rapatriement des Français de Wuhan. Sans vergogne, les autorités chinoises font chanter les Européens. S’ils veulent sortir de là leurs ressortissants, Pékin exige qu’ils envoient des masques et des équipements de protection individuels (EPI). Un comble, quand on sait que la Chine est le premier producteur mondial… Mais ses usines se concentrent à Wuhan, paralysée ! SPF en avertit le cabinet de la ministre de la Santé dès le 28 janvier : « Pour les masques, nous allons être confrontés à une pénurie de matière première. » « Warning +++ », réagit aussitôt par mail Olivier Brahic, le patron du CCS. Agnès Buzyn s’oppose à l’envoi de matériel en Chine. Dans son rôle, Jean-Yves Le Drian veille à l’amitié franco-chinoise. Pékin s’obstine : pas de masques, pas de plan de vol ! Un conseiller de Buzyn trouve une solution : « Nous n’avons pas de stock de masques FFP1, 2 ou 3. Par contre, nous avons un stock de 24 millions de masques chirurgicaux qui sont arrivés à péremption en 2019 (pas de baisse de qualité sur les capacités de protection, mais sur l’élastique). Ces masques sont destinés à être détruits. » Son idée ? « Donner une partie de ces masques à la Chine (100 000 à 1 million en fonction de la place dans l’avion de vendredi). » Le conseiller ajoute : « Mon avis repose sur le fait que ces masques, périmés, ne pourront pas être utilisés en France du fait de la chute du marquage CE. Utiliser en France des masques périmés présenterait un risque d’image fort. » Faute d’avoir pu en commander des nouveaux à temps, des dizaines de milliers de masques périmés seront en réalité bel et bien utilisés dans l’Hexagone… Quant à la Chine, un mince chargement de 200 000 masques atterrira finalement à Wuhan dans le premier avion de rapatriement. Avant que ne décolle de Roissy, le 19 février, un A380 contenant 17 tonnes d’aide matérielle (combinaisons, masques, produits désinfectant, etc).

« La Chine a bloqué toutes les exportations… »

30 janvier 2020. Échange de mails entre Marc Guillaume, le secrétaire général du gouvernement, et l’Union des groupements d’achats publics (Ugap) à propos de la pénurie de masques. Une alerte transmise à plusieurs membres du cabinet d’Édouard Philippe.© §

Tandis qu’elle importe au forceps des masques, la Chine exporte toujours tranquillement des cas. Les lignes de Wuhan sont coupées, mais pas celles de plusieurs dizaines d’autres aéroports chinois. Or, à cause du Nouvel An lunaire qui vient de commencer, sorte de Noël confucéen et plus grande migration annuelle de la planète, le virus s’éparpille dans l’empire du Milieu. Pourtant, l’OMS, les Européens et les États-Unis rechignent à resserrer les contrôles, limitant leurs efforts de détection aux seuls voyageurs en provenance de Wuhan. Discrètement, les Français prennent l’initiative d’élargir leur définition de cas, passant toute la Chine en zone à risque. Mais ils sont bien les seuls. Jérôme Salomon, en interne, s’emporte : « Sidérant de voir que ni l’OMS, ni l’US CDC, ni l’ECDC [Centre européen de prévention et de contrôle des maladies, NDLR] ne veulent bouger ! » Le 29 janvier, le Premier ministre réclame dans les douze heures une fiche « sur nos capacités d’isolement et le risque de saturation [de nos hôpitaux, NDLR]  ». Selon la note qui parviendra à Édouard Philippe quelques instants plus tard, la réponse du système de santé à l’émergence du Covid repose sur une prise en charge des cas confirmés dans des chambres biosécurisées. En tout, 150 lits répartis dans 36 établissements sont équipés pour accueillir, dans des « conditions de sécurité maximales », des patients Covid, avec la possibilité de « renforcer en tant que de besoin » cette prise en charge par l’« activation d’une seconde ligne d’établissements de santé ». Suffisant ? Certainement pas. Au plus fort de la crise, entre début mars et début avril, ce sont 8 318 patients qui rentreront en réanimation et, sur la même période, 36 254 personnes qui seront temporairement hospitalisées. Quant aux masques, le marché est déjà totalement aspiré par les Chinois. Marc Guillaume, le secrétaire général du gouvernement, reçoit un mail le 30 janvier lui décrivant la gravité de la situation : « Nos fournisseurs nous confirment aujourd’hui que leurs stocks sont soit très faibles, soit épuisés, que la Chine a bloqué toutes les exportations… et que le prix du masque a déjà augmenté de 80 % ! »

Nouveau coup de sang de Jérôme SalomonLe premier avion de rapatriés doit décoller de Chine dans moins de vingt-quatre heures. Mais le gouvernement n’a toujours pas, le 28 au soir, identifié la destination ! L’œil rivé sur la montre, le directeur de cabinet du Premier ministre relance, par mail. Celui de Jean-Yves Le Drian manifeste à son tour une « certaine impatience » : « Ce serait bien de l’avoir défini avant le retour de l’avion, en effet », persifle-t-il. À la Santé, on propose un bâtiment du campus de Polytechnique, à Palaiseau, bien desservi et « à l’écart des regards ». Les armées refusent de mettre à disposition la prestigieuse école des bicornes. De toute manière, la région parisienne est exclue. Le cahier des charges, rappelé par Matignon, exige une zone « extra-urbaine ». Nouveau coup de sang de Jérôme Salomon : « Partir sur un village isolé dans un département sans CHU est une folie pure. » Le jour même du décollage, faute de solution, le Premier ministre désigne un centre de vacances de Carry-le-Rouet, dans les Bouches-du-Rhône. Garrigue, calanques, vue sur mer. La quatorzaine passerait presque pour un séjour au Club Med. Mais à la Santé, en l’apprenant, on tombe de haut : à une poignée de kilomètres, à Marseille, le baron local des maladies infectieuses est une grande gueule, réputée ingérable. Un certain Didier Raoult, directeur de l’Institut hospitalier universitaire (IHU) Méditerranée. Et il sera forcément chargé des tests sur les rapatriés.

À LIRE AUSSIOrigine du Covid : le tabou français

Signe qu’on entre dans le dur, après le Conseil des ministres et une succession de réunions interministérielles avenue Duquesne et à Matignon, 30 hauts fonctionnaires de défense et de sécurité sont invités à 17 heures le mercredi 29 janvier au SGDSN, gardien de la solidité de l’État. Un conclave top secret missionné pour déminer tous les sujets les plus explosifs, comme en témoigne le compte rendu émis par la DGS : « pas question d’activer la CIC [en gras dans le texte]  » ; préparer des « EDL » (éléments de langage) sur les « moyens de protection », donc les masques, pour les agents des ministères ; faire remonter l’état des stocks ; établir des critères pour le « déclenchement de la CIC en cas d’évolution très négative de la situation en France » ; et, enfin, désamorcer LA bombe, avec des « EDL sur le P4 de Wuhan ». Car, depuis quelques jours, la rumeur d’un lien avec les laboratoires de Wuhan a explosé sur le Web chinois. Et, en France, le magazine Challenges a écrit un premier petit article sur le sujet. En début de soirée, le narratif du SGDSN est prêt : le labo fourni par la France est réservé aux pathogènes de classe 4, les plus dangereux, comme Ebola ou la variole ; or les virus type Sras sont classe 3 ; « sur la période considérée, aucune information ou indication d’activité ne permet d’envisager la présence de pathogènes autres que ceux pour lesquels le laboratoire est accrédité ». Un conseiller du ministère de la Santé valide : « Le but est de dire que c’est un labo chinois géré par les Chinois. » Affaire classée, enterrée comme un déchet radioactif. Jamais le SGDSN, responsable de la surveillance de cette coopération, ne commentera le dossier publiquement.Retour aux affaires courantesLe 30 janvier, Édouard Philippe lance au Cese (Conseil économique et social) sa conférence sur le financement du système des retraites. Il y a là les partenaires sociaux, Agnès Buzyn, Olivier Dussopt, Laurent Pietraszewski et des membres de cabinet. En petit comité et entre deux cafés, la ministre de la Santé joue les prophètes de malheur, dégainant les courbes épidémiques de l’Institut Johns-Hopkins, désormais clairement exponentielles. Si l’épidémie suit son cours, la réforme des retraites comme les élections municipales pourraient devoir être ajournées, suggère alors la ministre. Ses collègues et leurs conseillers l’écoutent, incrédules.

Ceux qui connaissent le landernau expliquent leur inaction simplement : la santé publique n’est pas leur culture. Les spécialistes de l’économie et des finances ne sont pas formés à envisager qu’une crise sanitaire provoque un chamboulement bien plus grave qu’un krach boursier. Pourtant, sous leurs yeux, une semaine après le confinement de Wuhan, le monde change déjà de visage. À Genève, le soir même, le directeur de l’Organisation mondiale de la santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus, qui revient de Pékin, déclare (enfin !) l’Urgence de santé publique de portée internationale (Usppi), la sixième seulement de son histoire, après la grippe porcine, Ebola ou encore Zika. Toujours soucieux de ne pas froisser la Chine, l’OMS recommande cependant aux pays de ne pas restreindre les voyages ou les échanges commerciaux. Mais les États membres n’en font qu’à leur tête. L’Italie interrompt les lignes directes. Air France annonce suspendre ses vols. Trump, sans prévenir, s’apprête lui aussi à couper le lendemain toutes les liaisons directes, à interdire d’entrée à tous les étrangers qui auraient voyagé en Chine dans les quatorze jours, ainsi qu’à imposer une quarantaine obligatoire à l’arrivée ! Face au chaos, Agnès Buzyn alerte en pleine nuit ses camarades du gouvernement : « Il n’y a visiblement aucune coordination européenne… L’OMS est en dessous de tout et ne prend aucune décision. On va être attaqués dans la presse. Il faut caler un point très vite. » 

Le président de la République est également averti de la situation par ses ministres.Le dernier jour de janvier, entre une avalanche d’informations et de réunions, la ministre s’envole pour le sud de la France où elle inspecte le site de Carry-le-Rouet et accueille les rapatriés de Wuhan. Une parenthèse malgré la présence sur place de Didier Raoult, qui inquiète particulièrement les services du ministère de la Santé.https://www.dailymotion.com/embed/video/kDQyCSupfUEii5y83wc?info=0&autoplay=0&ui-logo=false&app=fr.lepoint.app

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