Glucksmann : « Pour quelqu’un comme Macron, Poutine est incompréhensible »

Selon Raphael Glucksmann, la lecture occidentale du combat de Poutine est faussée. Il n’y aura pas de négociation, car il cherche le chaos, dont il s’accommodera.

Par Emmanuel Berretta

Publié le 07/07/2022 LE POINT

Raphaël Glucksmann étudie l’ingérence russe depuis septembre 2020, date de la première réunion de la commission Inge au Parlement européen, dont il est l’un des promoteurs et le président. Le rapport sur les ingérences étrangères en Europe, adopté en janvier 2022, précède seulement d’un mois le déclenchement de l’agression russe en Ukraine. Il documentait le travail de sape permanent de Moscou vis-à-vis de l’UE. Si bien que, pour Glucksmann, il ne fait pas de doute que cette opération en Ukraine s’inscrit dans un dessein plus global et multiforme contre l’Occident : désinformation, déstabilisation démocratique, financement des partis extrêmes, captation des élites européennes, terrorisme, guerre des vaccins, instrumentalisation de la moindre faille…

À ce moment précis du conflit en Ukraine, la prise d’otage du blé ukrainien dans les silos du port d’Odessa est un tournant. Pour Glucksmann, ni Emmanuel Macron ni Olaf Scholz n’ont compris comment Vladimir Poutine conduit sa guerre. Avec un premier constat : en dépit de six paquets de sanctions, les forces russes ne fléchissent pas. « On est en train de saisir que la chanson un peu optimiste des débuts du conflit où l’on disait que l’Europe s’est réveillée était largement, disons, ambitieuse sur l’analyse des faits. Poutine n’est pas du tout aux abois, estime Glucksmann. Nos sanctions ne sont pas assez fortes et cohérentes pour assécher financièrement sa machine de guerre. Et il a des cartes en main. Sous-estimer à la fois la volonté et les moyens dont dispose l’adversaire, c’est la pire erreur que l’on puisse faire dans une confrontation qui s’installe sur le long terme et ne sera pas limitée aux frontières de l’Ukraine. »

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Il faut que les Allemands acceptent de payer le prix de 20 ans d’erreur.

Pour Glucksmann, tant que les sanctions ne touchent pas le gaz et la banque Gazprom, la Russie trouvera toujours le moyen de passer à travers. « Il faut que les Allemands acceptent de payer le prix de vingt ans d’erreur, assène-t-il. Ils ont exigé des pays latins, de la Grèce, de l’Espagne, du Portugal, des mesures fortes au moment de la crise de l’euro. Cette fois, ce sont les Allemands qui se sont trompés et mettent l’Europe dans une situation impossible. Mais ils refusent d’en payer le prix. »

Une dimension nihiliste

Selon lui, le chantage sur le blé exercé par Vladimir Poutine poursuit une « stratégie du chaos ». « Le but, c’est bien sûr d’obtenir des soumissions, mais c’est aussi de nous obliger à vivre dans le chaos. La hausse des prix, le spectre de la famine, cela entraîne des troubles politiques. On l’a vu en 2008-2009. Le calcul de Poutine, c’est que nous, les Européens, on n’est pas capables de vivre durablement entourés par le chaos alors que lui est parfaitement capable de le faire. Qui dit hausse des prix, disettes, famines, dit aussi mouvements migratoires, troubles sociaux, perspective d’effondrement. C’est cette dimension nihiliste au sein de leur stratégie qu’on a beaucoup de mal à appréhender chez nous. »

Emmanuel Macron a semé le trouble chez les Polonais et les Baltes lorsqu’il a déclaré qu’il ne fallait « pas humilier la Russie pour que, le jour où les combats cesseront, nous puissions bâtir un chemin de sortie par les voies diplomatiques ». Depuis, le président français a redit qu’il souhaite la défaite de la Moscou, la victoire de l’Ukraine et qu’il ne fallait pas mal interpréter ses propos.

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Raphaël Glucksmann dénonce ici une erreur de perception du chef de l’État sur les vrais desseins du président Poutine. « Pour quelqu’un comme Macron, Poutine est incompréhensible. Simplement, il faut avoir lu Dostoïevski et pas Giraudoux. Pour capter qui on a en face de nous, c’est pas mal d’avoir lu les auteurs russes et le rapport au nihilisme. » Et de citer la courte nouvelle d’anticipation Des hommes sans ciel, écrite par Vladislav Sourkov et publiée sous son nom de plume (Natan Dubovitsky)Sourkov fut l’un des idéologues du régime qui a théorisé la mainmise de Poutine sur le pays, son impérialisme. Un intrigant redoutable qui a géré, de longues années, le dossier ukrainien comme conseiller de Vladimir Poutine.

Dans cette nouvelle futuriste et crépusculaire, Vladislav Sourkov décrit un monde où les « hommes de la forêt » ont perdu le ciel, qui leur est littéralement tombé sur la tête à la suite d’un conflit. Beaucoup y voient une métaphore de l’effondrement de l’URSS. Ces hommes sans ciel sont quelque peu humiliés par ceux des villes, assimilés métaphoriquement à l’Occident. Et la nouvelle se termine par ces phrases glaçantes : « Nous viendrons demain. Nous vaincrons ou périrons. Il n’y a pas de troisième voie. »

La Russie soutient les extrêmes, sans parti pris idéologique

« La tendance naturelle d’un dirigeant européen, c’est de projeter sur l’autre sa propre rationalité, reprend Raphaël Glucksmann. Donc Poutine apparaît comme un joueur dur mais qui recherche son intérêt. Mais que faire face à un adversaire qui est prêt à perdre à condition que vous perdiez aussi ? Il pense que vous gérerez moins bien la défaite que lui, donc ce sera une victoire. C’est une pensée trop loin de nous. Pour un dirigeant européen, une négociation avec Poutine est comme une négociation au Conseil européen, en plus dur. Donc, il imagine qu’il n’y a que des acteurs rationnels qui poussent leurs propres intérêts et à la fin on aboutit à un compromis bancal, certes, mais forcément un compromis. Parce que personne ne va lâcher une bombe atomique sur la table pour qu’elle n’existe plus. Poutine, ce n’est pas Scholz en plus dur. C’est autre chose. »

La stratégie du chaos permet aussi de comprendre comment Moscou utilise les moyens les plus improbables, sans souci de cohérence idéologique, pour parvenir à ses fins. Les trolls russes vont exciter les clans sur Twitter en nourrissant les fils des « pro » comme des « anti ». Peu importe, c’est l’hystérisation du débat qui est recherchée pour semer le chaos. « Pourquoi Kemi Seba et les fascistes suédois se retrouvent-ils ensemble dans un même avion affrété par les Russes pour aller valider l’élection de Mugabe au Zimbabwe ? Kemi Seba, c’est un panafricaniste antiblanc, décolonial, et il se retrouve dans le même avion que l’extrême droite scandinave, des suprémacistes blancs. Ce sont les deux positions les plus antithétiques a priori, souligne Glucksmann. Pour la Russie, les deux sont intéressants car les deux sèment le chaos. De la même manière, sur Russia Today, ils vont filmer des mouvements ultradécoloniaux lunaires et offrir, en même temps, une libre antenne permanente à l’extrême droite. En Espagne, les Russes vont soutenir l’indépendantisme catalan et Vox [le parti nationaliste unitaire, NDLR]. Ça n’a pas de rationalité classique. Tout cela est animé de la stratégie du chaos. »

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