ENQUÊTE :Covid, secrets d’État – Acte 4 : la vague que la France n’a pas voulu voir

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ENQUÊTE. Le 13 février 2020, le ministère de la Santé s’inquiète du « tri médical. » En clair : le gouvernement redoute déjà une submersion des hôpitaux.

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Publié le 08/07/2022 LE POINT

Les mauvaises nouvelles s’enchaînent. Impossible de commander des masques en nombre suffisant. Les industriels français jouent avec la concurrence mondiale, la matière première est fabriquée… à Wuhan. Le 13 février, Agnès Buzyn réclame, dans des échanges secrets, une saisine officielle du Comité consultatif national d’éthique sur les enjeux du « tri médical ». On envisage donc déjà, à cette époque, une submersion des hôpitaux. Alors que l’Italie fait face à une vague extrêmement violente et a décidé de confiner des régions entières, la France refuse toujours de porter un coup à la vie sociale et économique du pays.

ÀPékin, l’ambassade de France rejette désormais ouvertement les demandes chinoises de masques, de blouses et d’autres équipements de protection individuels. À Paris, les commandes, validées le 6 février 2020, ne sont toujours pas prises. Claire Landais, patronne du secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), renvoie le ministère à ses responsabilités. Jérôme Salomon explose, dans un long mail du 12 février à « Madame la Secrétaire générale, chère Claire », en surlignant plusieurs passages en gras. Il dénonce sans prendre de gants : « – Les industriels français jouent avec cette concurrence mondiale [en gras dans le mail, NDLR] et ne semblent pas prêts à sacrifier leur intérêt pour privilégier les intérêts français. – La diversité des acteurs publics français ne place pas le MSS en position de force […]. »

Notre enquête Covid, secrets d’État
Acte 1 : une mystérieuse épidémie chinoise
Acte 2 : quand les masques ne servaient à rien
Acte 3 : la drôle de guerre
Acte 4 : la vague
Acte 5 : la « semaine de la mort » 

Autrement dit, la France se lance dans la bataille en ordre totalement dispersé. Et le ministère de la Santé et SPF ne sont pas armés pour gérer une telle commande. Même à la Santé, on finit par plaider à ce stade le déclenchement d’une cellule interministérielle de crise classique, sous l’égide de l’Intérieur et du Premier ministre. « Il me paraît indispensable qu’il y ait une stratégie interministérielle en urgence », conclut cet appel à l’aide. La demande tombera encore dans l’oreille d’une sourde. Le 14 février, c’est la catastrophe : « Santé publique France ne pourra recevoir que d’ici fin avril 7 millions de masques FFP2 sur un stock amorce demandé de 28,5 millions », lit-on dans une note interne. En clair : « Il y a donc une phase critique pour laquelle nous ne disposons pas de stock dédié. »

12 février 2020. Vif courrier de Jérôme Salomon, directeur général de la Santé, à Claire Landais, secrétaire générale de la Défense et de la Sécurité nationale.© §

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Le 13 février, sous la pression internationale, les Chinois admettent soudainement 15 000 cas et 250 morts, passés sous le tapis jusque-là. La vraie vague apparaît à l’horizon. Par mail, le jeune grognard Grégory Emery, conseiller de crise de la ministre de la Santé française, réclame une « organisation un peu militaire ». En marge d’un Conseil des ministres, Agnès Buzyn prophétise une « crise d’ampleur et très longue » et réclame des renforts. « Ça ne va pas être tenable longtemps », ose-t-elle. La ministre liste au DGS les urgences : un état des stocks des respirateurs, bouteilles d’oxygène, saturomètres, et une « doctrine claire sur les masques chirurgicaux et FFP2 ». Enfin, elle ordonne une « saisine officielle du Comité consultatif national d’éthique [CCNE] sur les enjeux éthiques du tri médical en situation de pandémie sur le territoire national ». Une telle demande revient à envisager concrètement la submersion des hôpitaux et pose de graves questions de responsabilité pénale de l’État et des soignants. Elle est aujourd’hui au cœur des débats judiciaires des multiples instructions en cours.

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Vendredi 14 février, Buzyn est sur sa lancée quand elle répond à Ali Baddou lors de la Matinale de France Inter : la municipale de Paris ne l’intéresse toujours pas ; le coronavirus s’est ajouté à la pile déjà très chargée de la Santé ; en somme, un capitaine ne quitte pas son navire au seuil de la tempête. Mais elle est prise de court : une « vidéo à caractère sexuel », lui apprend Baddou, a fait à l’aube le tour du Web, dévoilant l’anatomie du général LREM dans la capitale, Benjamin Griveaux. Brisé, il jette l’éponge. En cette Saint-Valentin maudite, les mauvaises nouvelles sur l’épidémie continuent de pleuvoir, un Chinois, patient à Bichat, agonise – ce sera le premier décès de toute l’Europe –, Xi Jinping purge Wuhan… Le ban et l’arrière-ban de la macronie appellent Agnès Buzyn toute la journée et une bonne partie de la soirée pour la convaincre : elle doit reprendre le drapeau jeté au sol par Griveaux. Jusqu’au président de la République en personne, qui refuse qu’elle se présente en restant en poste – contrairement à d’autres. Dimanche, elle cède. Ses collaborateurs, convaincus de sa compétence à la Santé, sont dépités. « Je ne lui ai pas parlé durant trois mois », peste encore l’un d’eux, qui suspecte qu’on l’ait débranchée sciemment, en faisant d’une pierre deux coups : sortir une ministre en décalage, trop alarmiste, tout en soufflant un « vent frais » sur une campagne parisienne mal engagée. « Il fallait raconter une autre histoire », se désole un haut fonctionnaire.

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Sous le choc

Le changement de joueur intervient au pire moment. Durant dix jours, le successeur de Buzyn, Olivier Véran, jeune neurologue devenu député macroniste, se met au diapason. L’actualité lui offre un répit, illusoire. Entre le cluster des Contamines-Montjoie et le 25 février, la France ne recense aucun nouveau cas. Mais le 21, l’Italie bascule, détectant des patients par centaines en quelques jours. L’Hexagone suit cinq jours plus tard. Le 26, un professeur de 60 ans originaire de l’Oise, décède brusquement à la Pitié-Salpêtrière – le premier mort français. D’autres sont hospitalisés, dont un militaire de la base de Creil. Même ceux qui attendent la vague depuis des semaines sont sous le choc. Des cas dispersés, impossibles à tracer entre eux ou avec Wuhan, sont le signe que le virus est hors de contrôle sur le territoire. Mais, surtout, une telle mort ne peut se produire que de deux à trois semaines après la contamination, faisant remonter le foyer de l’Oise au début du mois. La direction générale de la santé (DGS), dans des documents internes, s’accorde désormais sur un scénario qui, en termes de létalité, sera forcément plus grave que la grippe. « La bascule s’opère entre le 21 et le 22 février, où l’on passe d’un impact modéré de l’épidémie sur la société à un impact fort », raconte une source. Il ne fait plus guère de doute que l’épidémie fera au moins 100 000 morts. Geneviève Chêne, patronne de Santé publique France (SPF), explique quant à elle, en conclusion d’une note confidentielle, qu’en « cas de circulation communautaire » du virus l’épidémie en France pourrait être « importante ».

Entretemps, le nouveau locataire de l’Avenue Duquesne finit par lancer la saisine du CCNE. Le 24 février, Olivier Véran reformule sa requête officielle, demandant un avis sur « les enjeux éthiques liés à la prise en charge des patients atteints de Covid-19 et aux mesures de santé publique contraignantes ». Employé par Agnès Buzyn le 13 février, le terme de « tri » a disparu. La réponse du CCNE le 13 mars le réintroduit, mettant en garde contre la « nécessité d’un tri des patients » en cas de saturation des hôpitaux. Mais il faudra attendre novembre 2020 pour que la question du tri médical soit à nouveau évoquée. La France va pourtant être au pied du mur dès mars. La situation est très inquiétante à Creil et à Compiègne, où de nombreux soignants, infectés, doivent être mis à l’isolement. Le même chaos s’abat en quelques jours sur le Haut-Rhin. En enquêtant, l’ARS découvre qu’un immense rassemblement évangélique s’est tenu à Mulhouse, du 17 au 21 février, la Porte ouverte chrétienne. Venus de tout le pays et d’États voisins, 2 500 fidèles sont repartis dans la nature avant qu’on identifie les premiers cas. Ces « couillons d’évangéliques », s’emporte encore un responsable sanitaire, auraient rendu la vague française inarrêtable en dispersant les foyers aux quatre coins de la France. Pour limiter la casse, le 29 février, les rassemblements de plus de 5 000 personnes sont interdits dans l’Hexagone. Les musées, les parcs d’attraction restent ouverts. Olivier Véran doit recommander des « gestes barrière » : éviter les contacts physiques, et arrêter les poignées de main, pourtant essentielles aux hommes et aux femmes politiques en pleine bataille municipale. Les points de situation de Jérôme Salomon deviennent quotidiens.

Les autres ministères régaliens paraissent surpris. Bruno Le Maire exige soudain des notes de l’ambassade à Pékin sur l’impact économique. Au Travail, on craint de voir balayée la baisse du chômage à peine amorcée. Comme l’avait pressenti le SGDSN, les demandes de droit de retrait se multiplient. À commencer par les employés du musée du Louvre, dimanche 1er mars. « Ce n’est pas justifié », il n’y a pas de « danger grave et imminent », s’emporte à l’époque une source à Bercy. Au même moment, à Londres, à l’Imperial College, le 1er mars, Neil Ferguson réunit les plus grandes sommités britanniques pour décortiquer les données sur les hospitalisations et les cas graves. Conclusion : non, la submersion constatée à Wuhan n’est pas propre à la Chine ; elle va se produire en Italie ; et devrait se reproduire ailleurs. Combinée à la propagation fulgurante du Covid-19, l’hécatombe risque de prendre des proportions terrifiantes. Si les premiers jours on ne dénombre qu’une poignée de cas et de morts, avec un doublement de l’épidémie tous les trois ou quatre jours, on peut atteindre le millier de morts quotidien en moins d’un mois – ce sera chose faite le 1er avril ! À Londres et à Paris, les experts turbinent ces nouvelles données dans leurs modèles de simulation nationaux.

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La boîte de Pandore

« Début mars se cristallisent trois types d’informations, résume un lieutenant de Véran qui reçoit ces données. Les cas se multiplient partout. Des simulations tombent, venant de très grandes institutions, comme l’école de Londres. Et on voit qu’en Italie quelque chose ne va pas. » Le 4 mars, dans le huis clos d’un Conseil des ministres, Emmanuel Macron est très en colère, selon des participants : « On n’est pas dans une situation dans laquelle on va devoir arrêter le pays. Il faut raison garder, 80 % des personnes infectées ne tombent pas malades. Toutes les décisions doivent être étayées rationnellement par des raisonnements scientifiques. Je ne veux pas tout bloquer. Il y a un principe de proportionnalité. » Le même jour, il écarte sèchement l’idée d’un report des municipales – le sénateur de l’Oise LR Jérôme Bascher a ouvert la boîte de Pandore en posant la question au secrétaire d’État à l’Intérieur, Laurent Nuñez. Le chef de l’État est tellement énervé qu’il envoie promener Marlène Schiappa, qui fait un long exposé sur son bilan à la veille de la Journée de la femme. « C’était sa vie, son œuvre, elle nous a gavés ! » raconte un ministre. Le soir, un dîner politique est organisé discrètement à l’Élysée. La table est dressée dans le jardin d’hiver du palais. Les invités (dont Édouard Philippe, Richard Ferrand, François Bayrou ou encore Patrick Mignola) sont un peu saumâtres quand ils découvrent le menu, frugal et un brin incongru en pleine crise : des huîtres. Macron entame : « Nous traversons quatre crises, une crise sanitaire, une crise économique, une crise financière et une crise migratoire. Comment voyez-vous les choses ? » Tous lui disent qu’il doit parler aux Français de façon solennelle à la télévision pour les rassurer, « sans les affoler ». Ce n’est pas à lui d’annoncer le nombre de contaminés et de morts ; lui doit être dans l’empathie, au milieu des Français, s’afficher dans des Ehpad, un hôpital, etc. Le dîner, fait rare, se finit tôt, vers 22 h 30. Des convives, affamés, en profitent pour aller grignoter un bout. Ce qui les tétanise à l’époque, c’est le risque d’une panique dans la population : ils sont encore traumatisés par les Gilets jaunes. Un ponte de la majorité : « Le virus commencera à se propager de façon immaîtrisée le jour où on cédera à la panique. »

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Le 5 mars, toujours aucune inflexion chez les responsables politiques. À 9 h 30, réunion de communication au ministère des Relations avec le Parlement. Sont présents la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, le ministre des Relations avec le Parlement, Marc Fesneau, Olivier Véran et une poignée de parlementaires importants de la majorité et de membres de cabinet ministériel. « On n’est plus dans la stratégie d’arrêter le virus », commence Véran, qui tape ouvertement sur l’Italie, qui a mis en place des contrôles de température aux aéroports et confiné 11 villes du nord du pays, sans endiguer l’épidémie : « Je ne le dirai pas en “on”, donc je le dis en “off”, l’Italie a pris des mesures disproportionnées ! Elle n’a pas de stratégie de sortie et a arrêté tout échange de transports avec la Chine. » Il refuse que la France suive ses traces : « La France est dans la même situation que l’Allemagne et l’Espagne. » Le message est clair : on n’arrête pas la vie sociale et économique du pays. Avant de partir, le ministre de la Santé livre cependant une confidence : le coronavirus n’est pas seulement une maladie de vieux. « Dans le monde, on observe des morts qui ne sont pas toujours des personnes âgées ni des personnes fragiles. »

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