Comment le monde s’est réduit pour les voyageurs

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Couverture du Point N° 2604

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Les guerres, le terrorisme, les cartels de la drogue ont entraîné la multiplication des « zones rouges. » La carte et les territoires interdits.

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Un monde rétréci. La guerre russo-ukrainienne a fait basculer une grosse partie de la planète en « zone à risque ». La bande sahélienne est le terrain de jeu de groupes terroristes. L’Amérique latine est rendue dangereuse par les cartels et l’insécurité quotidienne. L’Iran s’adonne aux arrestations arbitraires.

Par Saïd Mahrane. LE POINT

Publié le 09/07/2022 à 19h00

En 1972, Philippe Gloaguen est parti de la porte Dorée, à Paris, pour rejoindre l’Inde en auto-stop. À 21 ans, le fondateur du Guide du routard entendait suivre, comme on disait en ces temps d’insouciance, la « route des Zindes ». Son périple l’a conduit en Syrie, au Yémen, en Irak, en Iran, en Afghanistan… Des destinations qui faisaient rêver les jeunes beatniks de l’époque et qui, cinquante ans plus tard, nous sont toutes interdites. Si on peut toujours voir Naples et mourir, il est quasi certain que nous mourrons sans voir le plus vieux souk du monde à Alep, la somptueuse mosquée al-Saleh de Sanaa, les têtes de rois sumériens du musée de Bagdad, la cité antique de Suse en Iran ou l’horloge sacrée de Kandahar, qui aurait appartenu à Mahomet…

« Les jeunes générations ont désormais l’impossibilité de faire cette route, coupée en plusieurs endroits, ce qui est très symbolique du rétrécissement du monde », regrette Philippe Gloaguen, 70 ans aujourd’hui. Ce « rétrécissement du monde » se vérifie également par la réduction, au fil des ans, du catalogue du fameux Guide du routard, la bible des baroudeurs. En plus de nombreux pays musulmans, où règnent la charia, des groupes djihadistes ou l’instabilité politique, l’Afrique noire n’est plus proposée aux lecteurs voyageurs, en raison de l’insécurité dans des pays comme le Malile Bénin, le Burkina Faso, le Tchad, le Niger… Au nord de l’Afrique, le guide sur l’Algérie n’a pas reparu depuis les années 1980. Le souvenir du rallye Paris-Alger-Dakar rappelle que cet axe fut longtemps ouvert et sécurisé, propice au trek et aux contemplations profanes ou religieuses, avant de devenir le terrain de jeu de divers groupes terroristes. « L’islamisme est une des principales raisons qui expliquent ces fermetures, indique Gloaguen. Il y a également les guerres civiles, comme en Afghanistan. L’Iran, lui, est dans l’instabilité. Ailleurs, les cartels de la drogue sont aussi de vrais risques », ajoute-t-il. Le Mexique fut longtemps couvert dans son intégralité par le Guide du routard, mais, depuis l’avènement des cartels, le territoire est constellé de zones blanches signalant une forte insécurité.

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Zones rouges, orange, jaunes et vertes

Récemment, la carte des zones à risques du Quai d’Orsay, établie par le centre de crise et de soutien dirigé par le diplomate Stéphane Romatet, s’est enrichie de nouvelles destinations dangereuses. Depuis le conflit en Ukraine, le pays a basculé dans son intégralité en zone rouge (formellement déconseillée), quand seul l’est du pays était concerné depuis 2014. Son agresseur, la Russie, est désormais en zone orange (déconseillée sauf raison impérative). Les pays en jaune sur la carte des zones à risques réclament une « vigilance renforcée » et en vert une « vigilance normale ». Depuis la guerre russo-ukrainienne, c’est un gros « morceau » du monde, de Lviv (dans l’ouest de l’Ukraine) à Vladivostok (dans l’est de la Russie), soit 9 800 kilomètres de bande terrestre, qui n’est plus accessible sans risques pour les voyageurs. À l’époque de l’Union soviétique, en pleine guerre froide, le classement en zone « sensible » de toute l’URSS n’a pas empêché des milliers de touristes français de s’y rendre. Leur nombre a même été multiplié par trente entre 1955 et 1964, passant de 1 000 à 31 700.

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Si l’on se réfère à la carte de France Diplomatie, ce grand basculement géographique, qui réduit les possibilités en matière de découvertes, rend environ la moitié de la planète hostile aux touristes. Pour les voyagistes, cette notion de risque peut évoluer selon différents critères, comme la nationalité du voyageur, sa religion, son sexe, son orientation sexuelle… Pour un Occidental adhérant aux valeurs d’un monde libéral et recherchant à la fois la sécurité et (un peu de) tolérance, les choix ne se résument plus qu’à l’Amérique du Nord, aux pays européens, au Japon, à l’Australie, à l’Argentine, à l’Uruguay et au Maroc (uniquement le Nord), soit environ 40 millions de kilomètres carrés. Quid de la Chine, deuxième puissance mondiale ? Le pays (9,5 millions de kilomètres carrés) est en vert, donc accessible normalement, à l’exception de la région autonome ouïghoure du Xinjiang, placée en vigilance renforcée.

De la « terra incognita » à la « terra prohibita »

La carte du ministère, qui existe depuis le mitan des années 2010, intègre dans ses critères la menace terroriste, les enlèvements, les risques naturels, sanitaires, industriels, nucléaires et environnementaux, ainsi que les dangers liés aux transports, principale cause de mortalité chez les voyageurs français à l’étranger. Des données qui proviennent essentiellement des réseaux d’ambassades et de la DGSE. En 2021, 3 773 modifications ont été apportées aux fiches concernant 191 pays. La même année, 63 millions de visiteurs ont consulté la rubrique « Conseil aux voyageurs » du site diplomatique, créée à la fin des années 1990. La France est un des premiers pays à disposer d’un tel outil. Les destinations les plus consultées ont été l’Espagne, l’Italie et le Maroc. En 2021, 233 décès de Français à l’étranger ont été signalés, dont 122 de morts violentes ou suspectes, ainsi que 170 disparitions (pour 156 personnes retrouvées). « Il y a un champ de rétrécissement mais également une dynamique d’élargissement. Les touristes repoussent sans cesse les limites géographiques, en cherchant l’originalité et une forme d’aventure. Mais on assiste à une confrontation liée à la réduction de la carte du possible, qui répond aux convulsions du monde. On est passé de la terra incognita à la terra prohibita », analyse une source diplomatique. Cette nouvelle cartographie touristique, qui génère de la frustration chez beaucoup de voyageurs aventuriers, induit donc de nouveaux comportements. « Si je vais en Grèce, c’est normal. Si je passe mes vacances dans la Creuse ou dans la Beauce, vous allez lever un sourcil. On oublie son espace proche. Cette nouvelle donne va peut-être nous permettre de changer d’échelle en termes de déplacements », estime Pierre Raffard, docteur en géographie de l’université Paris-Sorbonne, qui estime qu’une nouvelle éducation aux voyages est nécessaire : « On peut aller vers des modèles de tourisme de proximité, comme ce fut le cas dans l’agroalimentaire avec le passage au bio et aux circuits courts. L’ouverture au monde n’est pas nécessairement la multiplication des lieux fréquentés. » Selon le géographe, cette proximité deviendra la norme, au détriment des contrées lointaines, en raison des risques, du réchauffement climatique et de l’inflation, qui entraînera la montée du prix des billets d’avion. La Corrèze, donc, plutôt que le Zambèze… Une approche qui ne se fera cependant pas sans difficultés : « On a baigné dans un monde ouvert, ajoute Pierre Raffard. Il est donc difficile de concevoir que des espaces se ferment, alors même que nous rechignons déjà à nous rendre dans des lieux difficilement accessibles hors avion. »

À LIRE AUSSITourisme et insécurité : cette si difficile équation africaine face au terrorismeReste une note d’espoir : il arrive que des destinations rouvrent après des années d’interdiction, comme le Cambodge, longtemps sous la coupe des Khmers rouges et qui est aujourd’hui l’un des pays les plus prisés des Français amateurs de voyages culturels.

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