Gérard Araud – Poutine en maître des horloges

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Le conflit en Ukraine a-t-il les moyens de s’éterniser ? La réponse n’est pas uniquement dans les moyens militaires. Le dirigeant russe le sait bien.

Vladimir Poutine  (ici le 8 juillet 2022).
Vladimir Poutine  (ici le 8 juillet 2022).© MIKHAIL KLIMENTYEV / SPUTNIK / AFP

Par Gérard Araud. LE POINT

Publié le 10/07/2022 à 11h47

Poutine reste le « maître des horloges » dans la guerre en Ukraine. En effet, les Occidentaux, d’une part, se sont lié les mains en décidant à juste titre et en annonçant qu’ils n’interviendraient pas directement dans le conflit et les Ukrainiens, d’autre part, ne peuvent espérer mieux que d’arrêter les offensives de l’ennemi et éventuellement de le refouler sur certains points. Dans le Donbass, l’armée russe rappelle que, sur le champ de bataille, le courage n’est pas tout. C’est le nombre et l’équipement qui emportent le plus souvent la décision. Elle a tiré les leçons de ses premiers échecs et utilise son écrasante supériorité en artillerie pour avancer pas à pas. En face, les Ukrainiens font de leur mieux, mais le matériel que leur envoient les Occidentaux n’arrive que goutte à goutte par rapport à leurs besoins et, de surcroît, suscite des difficultés d’entraînement, d’approvisionnement en munitions et de maintenance.

Cela étant, il reste improbable que la Russie remporte une victoire décisive. Elle ne déploie que des effectifs insuffisants pour exploiter une éventuelle percée. Il faut donc s’attendre, dans les semaines et sans doute les mois qui viennent, à une guerre d’usure qui permettra peut-être à la Russie de compléter la conquête du Donbass, mais pas d’acculer l’Ukraine à la négociation. Dans ce contexte, quelle peut être la stratégie de Poutine étant donné les contraintes qui pèsent sur lui et les moyens qui sont les siens ?

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La Russie n’a pas les moyens de mener une guerre longue

La Russie dispose, grâce à ses réserves financières, d’un certain temps pour l’emporter, mais elle ne peut pas courir le risque d’une guerre longue sans clair dénouement. En effet, ce serait accepter la perspective du maintien indéfini de sanctions occidentales qui, à terme, deviendraient destructrices pour l’économie russe ; ce serait également voir l’Europe s’affranchir progressivement de ses besoins en gaz russe ; ce serait, enfin, accroître la dépendance de la Russie à l’égard de la Chine.

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C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les décisions récentes de réduction progressive de livraison de gaz par la Russie aux Européens. Voilà une démarche apparemment contre-intuitive puisqu’elle revient à tuer la poule aux œufs d’or si on ne l’analyse pas comme une tentative délibérée de porter un coup dur aux partenaires de l’Ukraine. Puisqu’on ne peut pas vaincre ce dernier pays sur le champ de bataille, il s’agit de le priver du soutien des Européens, sans lequel il ne pourrait pas poursuivre indéfiniment sa résistance.

Or Poutine peut déjà être assuré que l’Europe fait face à la perspective d’une forte inflation dans les mois qui viennent et d’une probable récession au début de 2023. Y ajouter une pénurie de gaz conduirait non seulement à une accélération de la hausse des prix, mais à un rationnement qui pèserait sur la production industrielle, en particulier en Allemagne, sans compter même le mécontentement des populations. La Russie dispose des réserves nécessaires pour supporter la perte de gains que représenterait cette stratégie.

L’aide des États-Unis en question

Par ailleurs, la résistance ukrainienne dépend aujourd’hui, en grande partie, d’un financement d’origine américaine qui risque de se tarir au cours de l’hiver. En effet, outre-Atlantique, on peut légitimement se lasser de porter l’essentiel du fardeau d’un conflit qui est avant tout européen. Il est donc improbable que le Congrès vote, tous les six mois, une aide de 40 milliards de dollars, d’autant plus que les républicains devraient reprendre une ou les deux chambres aux élections de novembre. Tout dépendra alors de la situation à Washington, notamment au sein d’un Parti républicain divisé entre « trumpistes » isolationnistes et conservateurs antirusses.

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Au cours de l’hiver, les Européens pourraient donc se voir présenter une « note » substantielle pour continuer à soutenir l’Ukraine alors même qu’ils feront face eux-mêmes à des difficultés économiques et financières d’importance. Le pari de Poutine est sans doute que la lassitude des opinions publiques pourrait alors conduire les Européens à faire pression sur Kiev pour le pousser à accepter un accord de paix correspondant aux demandes russes, tout ou en partie.

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En d’autres termes, le champ de bataille prioritaire de Poutine, dans les mois qui viennent, n’est ni le Donbass ni Kherson, mais les opinions publiques européennes dans l’espoir qu’elles privilégient le retour à la normalité économique, quitte à sacrifier les intérêts de l’Ukraine.

Poutine remportera-t-il son pari ? Nul ne peut évidemment le dire, en particulier parce que nul ne peut prévoir la gravité de la crise à laquelle feront face les économies européennes et son impact sur l’opinion publique jusqu’ici unie dans son soutien de l’agressé. Le risque est grand d’une opposition entre, d’un côté, les pays de « la ligne de front », comme la Pologne, les pays baltes, la Finlande et la Suède, et, de l’autre, ceux qui sont plus éloignés du théâtre de la guerre et plus sensibles à la nécessité d’entretenir de bonnes relations avec la Russie. Par ailleurs, ce pari repose sur la conviction que l’Ukraine n’est qu’un pion de l’Occident, ce que la résistance héroïque opposée à l’agression a pourtant démenti. En tout cas, la stratégie russe est claire. À nous de la faire échouer.

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