Quand le ministre Macron ubérisait (déjà) la France

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FRONT POPULAIRE. Publié le 11 juillet 2022

ARTICLE. Si Emmanuel Macron déniait, en 2017, défendre les intérêts d’Uber, les révélations du consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) viennent contredire ses propos. La pression exercée par Uber sur l’ancien ministre de l’Économie a considérablement accéléré son installation dans l’Hexagone, au détriment de la protection des travailleurs français.

Quand le ministre Macron ubérisait (déjà) la France

Nous sommes le 6 avril 2017. En pleine campagne présidentielle, dans l’Emission politique sur France 2, le secrétaire général du syndicat des chauffeurs privés VTC Sayah Baaroun prend à partie Emmanuel Macron, alors candidat à la présidentielle : « On a fait une loi, on s’est battus pour avoir une loi (la loi Thévenoud de 2014, qui durcit les conditions pour devenir chauffeur Uber en France, ndlr) et qui est-ce que je trouve en train de faire du lobbying dans un restaurant de luxe ? Votre directeur de cabinet (Alexis Kohler, actuel secrétaire général de l’Élysée, ndlr). » Et de cibler « des députés, des sénateurs, en train de manger avec l’écosystème du VTC, les vendeurs de pioches, et ils se battaient contre cette loi ».

Piqué au vif par ces « accusations aussi graves », Emmanuel Macron avait demandé à son interlocuteur de « donner les noms, donner la liste et aller devant le juge ». Les yeux dans les yeux, l’ex-ministre de l’Économie s’engageait à mieux réguler Uber et assurait qu’il défendrait « toujours les emplois qu’on crée et la nouvelle activité économique », mais déniait protéger « les intérêts de l’un ou de l’autre ». Mais Emmanuel Macron a-t-il ouvertement menti sur le sujet ? La réponse à cette question semble se trouver dans le titanesque travail d’enquête révélé ce dimanche.

Des rencontres jamais inscrites à l’agenda politique

Le Monde et d’autres médias du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) ont révélé, le 10 juillet, l’existence d’une quantité très importante de documents d’Uber, transmis au quotidien britannique The Guardian grâce à une fuite interne. Ainsi, des dizaines de milliers d’e-mails, de tableurs, de présentations et de documents PDF, rédigés entre 2013 et 2017, mettent en évidence le lobbying exercé par l’entreprise américaine pour imposer une dérégulation du marché des VTC en France.

Ministre de l’Économie entre août 2014 et août 2016, Emmanuel Macron allait à contre-courant de la politique du gouvernement socialiste, qui souhaitait freiner les ambitions d’Uber sur le territoire français. En octobre 2014, soit à peine quelques semaines après son parachutage en politique, une première rencontre avec le fondateur et PDG d’Uber, Travis Kalanick, vient entériner l’aide que souhaite apporter le ministre de l’Économie à l’entreprise américaine. «Meeting méga top avec Emmanuel Macron ce matin. La France nous aime après tout », écrit Mark MacGann, lobbyiste pour la zone Europe – Afrique – Moyen-Orient à l’origine de la fuite des documents, dans un compte rendu envoyé quelques minutes après l’entretien. Il ajoute : « En un mot, spectaculaire. Du jamais vu. Beaucoup de boulot à venir, mais on va danser bientôt 😉 »

Dans ses deux premières années au sein du Gouvernement Valls, Macron ou les membres de son cabinet ont rencontré l’équipe Uber à au moins 14 reprises. Au total, ce sont au moins 17 échanges significatifs (rendez-vous, appels, SMS) qui ont eu lieu entre Emmanuel Macron ou ses conseillers et la direction d’Uber France dans les 18 mois qui ont suivi son arrivée à Bercy. Les entretiens ne seront d’ailleurs jamais inscrits à l’agenda politique…

Le « deal » entre Emmanuel Macron et Uber

En octobre 2015, Emmanuel Macron s’échine à trouver une solution après l’arrêté pris par le préfet de police de Marseille, Laurent Nuñez, d’interdire de facto Uber dans une large partie des Bouches-du-Rhône. L’entreprise se dit alors « consternée ». Macron répond qu’il va « regarder cela personnellement » et prend soin de renouveler sa confiance aux responsables d’Uber. Suite à la prise en charge du dossier par le ministre, la préfecture de police nuance la sévérité de l’arrêté trois jours plus tard. L’interdiction disparaît au profit d’une menace de contrôles renforcés pour les chauffeurs qui ne seraient pas en règle. Laurent Nuñez, aujourd’hui coordonnateur national du renseignement à l’Élysée et proche conseiller du président de la République, nie toutefois avoir été mis sous pression.

Au même moment, des tractations avaient lieu entre Emmanuel Macron et les cadres d’Uber pour définir les contours du « deal ». En contrepartie de la suspension d’UberPop, le ministre de l’Économie promettait de simplifier les conditions nécessaires pour l’obtention d’une licence de VTC. La stratégie commune reposait sur la rédaction par Uber d’amendements parlementaires transmis « clés en main » au député socialiste Luc Belot, « soutien-clé des VTC et d’Uber », selon Thibaud Simphal, directeur d’Uber France entre 2014 et 2016.

Une fois les amendements rejetés, leur contenu est repris dans un décret. Début 2016, le gouvernement réduit ainsi la durée de la formation nécessaire pour l’obtention d’une licence de VTC de deux cent cinquante à sept heures. La suspension d’UberPop semblait une victoire pour les chauffeurs de taxi détenteurs de licence : c’était une défaite maquillée.

Uber ne s’excusera pas

Au-delà de la possible fascination d’Emmanuel Macron pour Travis Kalanick, c’est avant tout le tropisme pour la dérégulation et la concurrence qui lie les deux hommes. Sollicité, l’Élysée affirme que l’action de l’ancien ministre de l’Économie respectait le cadre classique des fonctions d’un ministre qui était « naturellement amené à échanger avec de nombreuses entreprises engagées dans la mutation profonde des services advenue au cours des années évoquées, qu’il convenait de faciliter en dénouant certains verrous administratifs ou réglementaires ».

Du côté d’Uber, le discours est beaucoup plus critique. L’entreprise dénonce la brutalité exercée par les cadres de l’époque. « Nous n’avons pas fait et ne ferons pas d’excuses pour des comportements du passé qui ne sont clairement pas alignés avec nos valeurs actuelles », a communiqué Jill Hazelbaker, vice-présidente chargée des Affaires publiques d’Uber. Ces propos font notamment référence aux appels téléphoniques de cadres d’Uber à l’ancien ministre de l’Économie lors de perquisitions dans leurs locaux, afin d’exiger des explications sur ces visites inopinées d’agents de la direction des finances publiques.

Accusé d’avoir mis en place des méthodes managériales douteuses, Travis Kalanick a dû abandonner son poste en juin 2017. Son successeur, Dara Khosrowshahi, est reçu en grande pompe à l’Élysée en 2018. Cette fois, Emmanuel Macron se fait un plaisir de partager sur les réseaux sociaux son entretien avec le PDG de la société américaine. Il faut dire qu’entre-temps, il est devenu président.

Auteur

La Rédaction

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