Renaud Girard: «Le moralisme contreproductif des Occidentaux»

Par Renaud Girard

Publié  le 11/07/2022 LE FIGARO

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Renaus Girard. Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro

CHRONIQUE – La leçon de morale est un instrument diplomatique périmé à l’ère numérique. Ce qui compte, c’est le soft power décrit par Joseph Nye.

A l’occasion du bouleversement stratégique que constitue la guerre d’Ukraine, les Occidentaux commencent à comprendre que leurs leçons de morale ne sont plus entendues par la majorité des populations de la planète. L’Occident, ce grand bloc de démocraties libérales industrialisées (Amérique du Nord, Europe, Japon, Corée du Sud, Australie), est seul à avoir pris des sanctions contre la Russie, pour la punir de la guerre qu’elle fait à l’Ukraine depuis le 24 février 2022.

Est-ce à dire que les pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine approuvent l’invasion de l’Ukraine par les forces russes? Non. Car ils sont très attachés à la charte des Nations unies, qui sacralise la souveraineté, l’indépendance et l’intégrité territoriale de tous ses membres, petits comme grands, jeunes comme anciens. Or l’Ukraine est un pays souverain, reconnu comme tel par les Russes depuis trente ans. Au sommet du G20 des ministres des Affaires étrangères, qui s’est tenu à Bali les 7 et 8 juillet 2022, ces pays extra-occidentaux n’ont pas boycotté M. Lavrov mais ils ne l’ont pas non plus accueilli en héros.

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La réalité est que ces pays extra-occidentaux – dont beaucoup de dirigeants furent formés en ex-Union soviétique – ont adopté une position de neutralité dans ce qu’ils considèrent être une querelle de famille. De surcroît, ils acceptent mal les leçons de morale dispensées urbi et orbi par l’Occident. Ils voient en lui un hypocrite, un adepte du «faites ce que je dis, pas ce que je fais».

Depuis 2014, la Russie a entrepris, secrètement d’abord et ouvertement ensuite, d’aider militairement les russophones du Donbass à faire sécession de l’Ukraine. Le prêcheur occidental a crié au scandale d’une inadmissible ingérence. Mais, lui demandent les pays extra-occidentaux, «n’as-tu pas fait la même chose quand tu as bombardé la Serbie au printemps 1999, afin d’obtenir la sécession des albanophones du Kosovo?»

Le deux poids, deux mesures de l’Occident

Pour justifier son agression de l’Ukraine, Vladimir Poutine a prétendu que son gouvernement était nazi – ce qui est une contre-vérité. L’Occidental a aussitôt fustigé le «menteur» de Moscou. Les autres pays n’ont pas tardé à lui rappeler les mensonges des Anglo-Saxons sur les «armes de destruction massive» que détenait prétendument l’Irak et qui justifièrent leur invasion de 2003 et leur occupation militaire du pays jusqu’en 2021 – une guerre qui fit au bas mot 200.000 morts, la plupart des civils.

La prise de Marioupol par les Russes a quasiment rasé la ville. L’Occidental a alors dénoncé la cruauté particulière et l’insensibilité aux civils de l’armée russe. Les pays extra-occidentaux ont alors rétorqué à voix basse: «Mais pour reprendre Mossoul en juillet 2017, tes avions ne l’ont-ils pas préalablement rasée?»Il y a un second reproche que nous font les pays extra-occidentaux. Celui de bouleverser l’équilibre économique mondial au nom de nos combats idéologiques

Bref, les Africains, les Asiatiques et les Sud-Américains considèrent que l’Occident est le prince du deux poids, deux mesures. Il viole allègrement le droit international quand cela l’arrange (comme au Kosovo en 1999, en Irak en 2003, en Libye en 2011), mais il pousse des cris d’orfraie quand les autres le font.

Il y a un second reproche que nous font les pays extra-occidentaux. Celui de bouleverser l’équilibre économique mondial au nom de nos combats idéologiques. Le considérable renchérissement des hydrocarbures et des céréales pénalisera en effet davantage les pays sous-développés que le riche Occident, capable de se constituer des réserves. Ils fustigent l’égoïsme de l’Amérique et moquent la précipitation de ses vassaux européens à se tirer une balle dans le pied.

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Le moralisme n’est pas incompréhensible. Il est naturel que l’Occident veuille répandre les valeurs qu’il chérit. Ce mécanisme psychologique était déjà à l’œuvre aux siècles précédents, quand les puissances coloniales cherchaient à répandre le christianisme en Amérique, en Asie, en Afrique. Mais ce moralisme est hélas contreproductif dans les relations internationales contemporaines. Car la première force qui unit une nation est sa fierté. Il n’existe pas aujourd’hui une seule nation au monde prête à recevoir des leçons de l’étranger.

En outre, la leçon de morale est un instrument diplomatique périmé à l’ère numérique. Ce qui compte, c’est le soft power décrit par Joseph Nye. Si la jeunesse iranienne aspire aujourd’hui au mode de vie de l’Occident, c’est pour l’avoir connu via internet.

Dès le mois de mars 2022, la Commission européenne s’est fait la championne des sanctions: il ne fallait plus commercer avec les Russes, afin de ne pas financer leur guerre. Mais lorsqu’ils ont fermé le robinet du gaz de leur propre initiative, elle a alors crié au chantage. Puéril moralisme! La seule chose à faire était de stocker calmement des hydrocarbures, tout en livrant secrètement du matériel militaire à l’Ukraine, afin de rétablir un rapport de forces équilibré aux frontières orientales de l’Europe.


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