Luc Ferry: «La société du bonheur immédiat»

Par Luc Ferry. LE FIGARO

Publié  hier à 18:30 , mis à jour  hier à 18:30

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Luc Ferry. Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro

CHRONIQUE – Dans le monde traditionnel, il fallait savoir différer son bonheur, non pour y renoncer, mais pour l’assurer de manière solide.

Pendant des siècles et des siècles, l’idée qui dominait la vie des mortels est qu’il fallait faire des efforts pour parvenir à ses fins, travailler avant de jouir des fruits de son labeur. C’était le monde du bonheur différé, la leçon de la Bible, qui condamne, après la chute, les humains à gagner leur pain à la sueur de leur front, mais tout autant celle d’une école républicaine qui, dominée par des valeurs méritocratiques, renvoyait volontiers le vrai bonheur à plus tard, pour les écoliers après la classe, pendant les vacances ; pour les ouvriers au moment de la retraite ; pour les communistes après la révolution et pour les catholiques après la mort, au paradis. «No pain no gain», disent les Anglais, «pas de bras, pas de chocolat», dit l’équivalent français, un message que les contes de fées se chargeaient eux aussi de faire entendre aux enfants. Ainsi de l’histoire des Trois Petits Cochons, qui, si l’on en croit Bettelheim, illustrait à merveille l’idée qu’il faut savoir différer son bonheur, non pour y renoncer, mais pour l’assurer de manière solide.

Souvenez-vous: le premier Petit Cochon est comme l’enfant qui vit dans le principe du plaisir, il veut tout tout de suite, «quoi qu’il en coûte», le bonheur ici et maintenant, ce pour quoi il bricole à la hâte une maison de paille, celle qui demande le moins d’efforts, mais aussi celle qui protège le moins. «Qui craint le grand méchant loup!» chante le petit bêta, qui se fait aussitôt dévorer. Le deuxième est un peu moins puéril, il se situe à mi-chemin entre le principe de plaisir et le principe de réalité, entre l’enfant qui vit dans le court terme et l’adulte qui prend le temps de travailler avant d’aller jouer. Il commence à comprendre qu’il faut différer son bonheur pour consacrer quelques efforts à construire une bâtisse de bois, un ouvrage qui nécessite plus de temps et d’intelligence, qui protège déjà mieux qu’un simple fétu de paille, mais qui s’avérera malgré tout insuffisant. Plein de mépris pour ses deux frères qu’il juge dénués de maturité, de bon sens autant que de rigueur morale, le troisième Petit Cochon met toute son ardeur à édifier une solide maison de briques, un travail lent et pénible qui l’oblige à différer ses plaisirs, mais qui, au final, lui permettra de se débarrasser du loup.

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On est ici au cœur de la logique ancienne, traditionnelle, du bonheur différé. Avec l’effondrement des principes de la méritocratie républicaine à l’école, mais aussi des deux grands récits d’espérance, le christianisme et le communisme, on assiste dans la psychologie positive et les théories du développement personnel à un retour aux sagesses anciennes, stoïcisme et bouddhisme, qui, loin de nous inviter à différer le bonheur, nous le promettent ici et maintenant pourvu que nous apprenions à «savourer l’instant présent».

Rupture historique

Pour mesurer l’ampleur de cette rupture historique, il faut se souvenir que le communisme représentait 25 % de l’électorat en 1960 encore alors qu’il tombe à 3 % aujourd’hui. À la même époque, 90 % des Français étaient baptisés tandis qu’ils ne sont plus que 30 %! Les idéologies de la «bonheurisation du monde» nous invitent désormais à en finir avec le bonheur différé, à nous débarrasser au passage de ces passions tristes que sont la nostalgie, qui nous tire vers le passé, et l’espérance, qui nous pousse vers le futur: car espérer la santé, la richesse ou l’amour, c’est être malade, pauvre et mal aimé, c’est être dans le manque et remettre à plus tard le bonheur alors que c’est ici et maintenant qu’il faut être heureux.

Comme dit Sénèque, «à force de vivre dans le passé ou dans le futur, nous manquons de vivre» : le passé n’est plus, le futur n’est pas encore, ce sont des néants, seul le présent est et nous n’y sommes presque jamais! Si nous n’avons qu’une seule vie, c’est ici et maintenant qu’il faut la vivre dans la joie, pas après la classe, la retraite, la révolution ou la mort. Et, dans ces conditions, il ne faut surtout pas la perdre pour la gagner, les paradis terrestres ou célestes du bonheur remis à plus tard n’étant que chausse-trapes.

De là, les changements qui affectent aujourd’hui notre rapport à la maladie autant qu’au monde du travail, de là le fait que nos sociétés du bonheur immédiat ont mis pendant la pandémie de Covid la vie et la santé au-dessus de l’économie et de l’argent tandis que des exigences nouvelles d’autonomie, de responsabilité, d’utilité sociale et de bien-être au travail émergeaient dans l’entreprise, des évolutions dont on peut prédire qu’elles ne font que pointer le nez.

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