Denis Robert : « Le silence autour de Bernard Henri-Lévy est exemplaire »

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FRONT POPULAIRE. Publié le 15 juillet 2022

ENTRETIEN. Mis en cause dans l’enquête de la Qatar Connection publiée parBlast en avril 2021Bernard Henry-Levy avait attaqué le média en ligne pour diffamation. Le philosophe vient d’être débouté en appel ce 30 juin et le fondateur du média en ligne s’étonne : comment se fait-il que cette affaire soit si peu médiatisée ?

Denis Robert : « Le silence autour de Bernard Henri-Lévy est exemplaire »

Front Populaire : Pouvez-vous résumer brièvement ce qu’est cette affaire de la Qatar Connection, dévoilée par Blast en avril 2021 ?

Denis Robert : Ce que l’on appelle entre nous le Qatar Gates, ce sont plus de 20 articles qui décrivent un système de corruption orchestré par le Qatar sur la base de documents très sérieux qu’on a obtenus. En gros, ce sont des lettres et des échanges de courriers entre l’émir du Qatar, son ministre de l’économie et le directeur du Trésor qatari. Ils portent essentiellement sur des demandes de virements à faire à quelques personnalités. Parmi les cinq ou six personnes impliquées, il y a notamment Carla Bruni-Sarkozy, Michel Platini ou bien Bernard-Henri Lévy. Dans les éléments à notre disposition, on trouve également la description de réunion à Doha, impliquant entre autres Bernard-Henri Lévy sur le sujet de la Libye et de la Syrie. À l’époque, Bernard Henri-Lévy était l’émissaire de Nicolas Sarkozy, donc in fine, du gouvernement français. Tout est visible et en lien accessible sur notre site.

FP : Bernard-Henri Lévy vous accuse de mettre en avant de faux documents. Comment vous êtes-vous assuré de leur véracité ?

DR : Bernard Nicolas et Thierry Gadault ont enquêté pendant de longs mois avant publication et ce sont des journalistes très sérieux que je connais depuis plus de vingt ans. J’ai confiance en eux, jamais ils ne se seraient lancés dans une entreprise hasardeuse. L’un est un réalisateur connu qui a entre autres soulevé l’affaire Borrel, du nom de ce magistrat assassiné à Djibouti, l’autre a été rédacteur en chef du Nouvel économiste et est un spécialiste d’EDF et du nucléaire. Je connaissais très précisément la source de ces informations et à partir du moment où j’ai cru à l’authenticité des documents, pourquoi nous les avions et d’où ils provenaient — ça a été un combat pour les obtenir et vérifier tout ça – on a fait notre travail. À chaque publication, on a contacté Doha directement, à savoir le ministère de l’économie qatari, ou alors l’ambassade de France à qui on a envoyé les documents. Il n’y a jamais eu aucun démenti sur leur authenticité. Ensuite, on a appelé toutes les personnes mises en cause et on leur a donné la teneur des documents. Puis on a publié les articles. Finalement, nous n’avons eu qu’une seule plainte en diffamation, celle de Bernard Henri-Lévy. Il réclamait 100 000 €. Il voulait la mort de Blast, ce qui est paradoxal pour qui se dit grand démocrate.

FP : Comment vous êtes-vous assuré plus précisément l’authenticité des courriers envoyés par l’émir aux différentes personnalités impliquées ?

DR : L’un des principes de ces échanges de courriers, c’est la présence de codes-barres. C’est assez normal quand on y réfléchit. Quand on veut verser des sommes aussi importantes, de plusieurs millions d’euros, il faut être sûr que le destinataire soit le bon, d’où ce système de code-barre. Ça réfute l’argument de Bernard Henri-Lévy qui voudrait que ces documents soient faux. Pour que ce soit le cas, il faudrait qu’un faussaire ait inventé des codes-barres sur les lettres et qu’il ait imité la signature de l’émir écrite en arabe, qu’il ait répété le faux une vingtaine de fois, qu’il ait monté cette opération dix ans plus tôt pour sortir les documents aujourd’hui. À un moment, vous vous dites que ce n’est juste pas possible. Au début, face à l’énormité de la première lettre, j’avais un doute, d’où la prudence dans la narration. Après et surtout après avoir vu l’enchevêtrement et la logique du processus, son inscription dans l’histoire récente, je n’en ai plus eu aucun. Quand vous voyez la source, vous voyez le contenu de l’enquête, les gens impliqués, le contexte, et que vous reconstituiez ça dans le temps, c’est impossible que ce soit une arnaque.

FP : Le 29 juin, vous avez remporté le procès en appel qui vous opposait à Bernard Henri-Lévy. Êtes-vous satisfait du traitement judiciaire de cette affaire ?

DR : Oui et non. En matière de diffamation, je suis satisfait du jugement. Je savais qu’on était de bonne foi, que l’enquête était sérieuse donc je ne me voyais pas perdre. On a de plus un très bon avocat, Julien Kahn, bien meilleur que le sien (Alain Jakubowicz) qui fait dans l’esbroufe. Les magistrats n’ont pas été dupes. Là où je suis plus circonspect, c’est que suite à notre travail, les deux auteurs de l’enquête et moi avons été auditionnés par le juge d’instruction Somerrer pour les documents relatifs à la Coupe du Monde, puis convoqués par le procureur adjoint du parquet national financier (PNF) pour tous les autres documents publiés, en particulier ceux concernant BHL. On a fait un procès-verbal, on a remis nos preuves à ces magistrats qui nous ont dit qu’ils allaient ouvrir une enquête préliminaire. Mais je n’ai pas l’impression que ça ait beaucoup bougé depuis. La Chancellerie ne doit pas être très motivée pour remuer tout cela. C’est là qu’on voit l’importance du Qatar en France. Le problème c’est moins BHL qui n’a pas le soutien d’Emmanuel macron que le fait que le Qatar ait arrosé tout le monde. L’homme du Qatar en France c’est Nasser El Khelaifi, le patron du PSG. En tant que journalistes, nous avons été très loin et on ne peut pas aller au-delà, on ne peut pas aller braquer une banque pour voir si les sommes évoquées ont été touchées ou non. Il faut déjà qu’on sache si la justice considère que nos documents sont des vrais ou des faux ! Dans le second cas, il faut nous enfermer ; dans le premier, il faut faire la lumière sur ces agissements.

FP : Bernard Henri-Lévy a-t-il réagi récemment à ses déboires judiciaires ?

DR : Il vient d’écrire une tribune contre nous — et moi — dans Le Point où il raconte absolument n’importe quoi. On l’énerve, c’est sûr. Mais comme personne ne le reprend, il se dit que ça va peut-être tenir. BHL victime de la meute. C’est à mourir de rire. La meute a toujours été de son côté.

FP : Comment expliquez-vous que ce procès, ou bien cette affaire ait eu aussi peu d’échos dans la presse ?

DR : Ça tient d’abord à l’état de la presse dite « mainstream ». Cette histoire est emblématique, ce silence autour de Bernard Henri-Lévy est exemplaire. Il est protégé par Vincent Bolloré, François Pinault et Bernard Arnault, il a des liens privilégiés avec eux. Dès qu’il écrit le moindre bouquin — que personne ne lit — il a le droit à de nombreuses pages sur Paris Match, le JDD. Il a table ouverte dans le service public d’informations. C’est quand même une construction médiatique assez unique en France, Bernard Henri-Lévy. Il bénéficie d’aides publiques chaque fois qu’il sort un film ou un documentaire où il s’exhibe, il est président du conseil de surveillance de Arte… Il fonctionne en réseau, avec des renvois d’ascenseur. Beaucoup lui doivent quelque chose. Mais son capital soutien diminue au fil du temps.

Et quid de la presse non détenue par des milliardaires ?

DR : Des journalistes m’appellent, comme des médias algériens ou encore Jeune Afrique. En France, Mediapart commence à s’y intéresser. Il faut que ça se propage, que ça se sache. C’est très grave, on parle de guerre en Libye. 300 000 morts. On connaît le rôle que BHL y a joué. Les bains de sang dont il a parlé à Benghazi n’ont jamais existé, ça a été documenté entre autres par Bernard Nicolas qui a enquêté. Ronny Braumann aussi. Benghazi, c’est une construction de BHL. Les médias sont amnésiques, on a tendance à oublier tout ça. Pourtant, quand on met en relation ces événements avec le fait que l’émir du Qatar ait voulu le remercier de 9 millions d’euros à peu près au même moment, on est en droit de se poser des questions. C’est ce que fait le premier article de Blast. Et la Cour d’appel a raison de juger que nous servons l’intérêt général en nous intéressant à lui.

FP : Continuez-vous à enquêter à son sujet ?

DR : On est toujours en contact avec la source, mais c’est difficile, je ne pense pas qu’on puisse aller beaucoup plus loin. Ce qui est plaisant dans cette histoire, c’est de voir que la justice nous donne raison. De ce fait, elle nous donne raison de pratiquer envers et contre tous ce journalisme-là, alors que nous (ndlr : Blast) sommes caricaturés en tant que site de gauche. Tout ça, ce sont des conneries pour nous ranger dans une case parce que nous sommes d’abord et avant tout des journalistes. Je n’ai aucun a priori politique et n’ai aucun rapport idéologique à l’information. C’est ce qui explique notre succès. Personne n’en parle, mais en un an nous avons créé 20 emplois en CDI et gagné 540 000 abonnés sur YouTube.

FP : Serge Faubert, co-fondateur de la webtélé de votre site, vous a accusé d’avoir censuré un sujet sur le journaliste Taha Bouhafs. Existe-t-il des sujets tabous à Blast, selon l’identité de la personne mise en cause ?

DR : Non, aucun sujet tabou. Si un jour quelqu’un dénonce Jean-Luc Mélenchon en me prouvant qu’il s’en met plein les poches, on le traitera journalistiquement sans état d’âme. Concernant Taha Bouhafs, ce que dit Serge Faubert est faux. Il n’a en aucun cas été censuré. Son sujet était mal fichu. On lui a demandé de le refaire. Il s’est saisi de cette occasion pour faire croire à une censure et au final nous quitter pour monter son site. Il a merdé en nous accusant de censure alors qu’il savait pertinemment qu’on ne censurait rien ; il fallait juste qu’il reformule. Encore une fois, je n’ai pas un rapport idéologique à l’information, même si on a essayé de me coller des étiquettes. C’est ce qui fait qu’au Média, ils ont voulu m’éjecter. Je ne suis pas un militant, je suis écrivain, je suis journaliste. Et je ne porte pas des lunettes de gauche pour regarder le monde.

FP : D’après sa version, il aurait accusé le journaliste militant de « communautarisme » et « d’islamogauchisme », termes que vous lui auriez vivement reprochés.

DR : Islamogauchiste, c’est un mot-valise qui est un marqueur idéologique. Ça veut tout dire et rien dire. C’est lui qui utilise cet argument aujourd’hui pour monter sa chaîne, mais je comprends que ça fasse bicher la presse de droite. Il n’a pas du tout été licencié pour cette raison, mais parce qu’il a délibérément rompu la relation de confiance entre la direction de Blast et lui en nous accusant à tort de censure et en utilisant ensuite cet argument publiquement. Dans une rédaction, quand vous faites un papier qui est mal foutu, dont on ne comprend pas la chute, c’est le rôle de votre Rédacteur en chef de vous dire : « écoute, tu reformules ». Moi-même à Blast, on m’a fait rectifier des papiers, il y a aussi des entretiens que j’ai faits et qui ne sont pas sortis parce qu’ils n’étaient pas au point. On doit faire des choix et parfois, c’est douloureux. Il sait très bien que je ne l’ai pas censuré, on devait se voir le lendemain matin pour en discuter, mais il a préféré envoyer une lettre à toute la rédaction pour crier à la censure. C’est n’importe quoi.

FP : Blast, média d’investigation subit-il des pressions anormales ?

DR : On en subit beaucoup. Très franchement, il y a des moments où les bras m’en tombent. La campagne de financement de Blast (ndlr : en 2021) en est un bon exemple. À la fin de la campagne, un type qu’on venait d’embaucher nous a nui. On était alors en discussion avec un mécène qui était prêt à nous aider sans contrepartie. On a eu un débat en interne. J’étais favorable à cette proposition, et j’ai défendu l’idée d’accepter la proposition pour créer des emplois, surtout pour développer des emplois d’enquêteurs. L’investigation coûte cher. En ce moment, nous avons une dizaine de journalistes qui travaillent sur des sujets au long cours. Une large majorité a refusé et j’ai dit « OK on passe à autre chose ». Ce type nous a enregistrés à notre insu, a balancé des bandes en les trafiquant sur les réseaux sociaux pour provoquer une shistorm en pleine campagne. On a perdu beaucoup d’argent. Cette personne n’a pas fait ça par hasard. Nous menons un combat permanent, notre équilibre est toujours un peu fragile, car on ne vit que des gens qui nous financent. Il y a une relation de confiance qui se crée avec nos abonnés et donateurs. Heureusement, elle est forte. Mais répondre aux nombreuses agressions dont on est – et dont je suis – l’objet est harassant. J’ai été formé à ça avec Clearstream et j’ai le cuir épais. Donc, tout va bien. Je sais ce que je fais et où on va.

Auteur

Bertrand GUYOTJournaliste à Front Populaire

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