Nancy Pelosi fraîchement reçue à Tokyo et Séoul, embarrassés par les conséquences de sa visite à Taïwan

Scroll down to content

Le Japon et la Corée du Sud, les deux principaux alliés des Etats-Unis en Asie de l’Est, s’inquiètent de la crise créée par la visite de la présidente de la Chambre des représentants américaine. 

Par Philippe Mesmer(Tokyo, correspondance) LE MONDE

 

Read in English 

Article réservé aux abonnés

La présidente de la Chambre des représentants des Etats-Unis Nancy Pelosi visite la zone de sécurité démilitarisée séparant la Corée du Nord et la Corée du Sud, le 4 août 2022.

 La présidente de la Chambre des représentants des Etats-Unis Nancy Pelosi visite la zone de sécurité démilitarisée séparant la Corée du Nord et la Corée du Sud, le 4 août 2022.  HANDOUT / AFP

L’atmosphère entourant la visite, vendredi 5 août, au Japon, de Nancy Pelosi est à l’image du ciel de Tokyo : orageuse. Après un passage dans une Corée du Sud défiante, la présidente de la Chambre des représentants des Etats-Unis fait escale dans un Archipel inquiet, voire mécontent. Le Japon est l’ultime étape d’une tournée asiatique marquée par une visite à Taïwan qui embarrasse les deux premiers alliés des Américains en Asie de l’Est, réticents à fâcher leur voisin chinois.

La question a dominé le petit-déjeuner pris par Mme Pelosi avec le premier ministre nippon, Fumio Kishida, et son entretien avec le président de la Chambre basse du Parlement, Hiroyuki Hosoda, au moment où la Chine, furieuse, mène jusqu’au 7 août des manœuvres militaires à munitions réelles autour de Taïwan.« Ils n’isoleront pas Taïwan en nous empêchant de nous y rendre, a assuré la représentante américaine lors d’une conférence de presse à Tokyo.

Ces exercices chinois visant à punir Taipei, ciblent aussi Washington et Tokyo. Les manœuvres empiètent sur la zone économique exclusive du Japon, où Pékin n’a pas hésité à tirer une salve de missiles. M. Kishida a qualifié ce geste de « sérieux problème qui affecte notre sécurité nationale et celle de nos citoyens » et a appelé à l’arrêt immédiat des exercices.Lire aussi :  Taïwan : le périlleux voyage de Nancy Pelosi

Officiellement, selon le porte-parole du gouvernement, Hirokazu Matsuo, le Japon « n’est pas en position de commenter » la visite taïwanaise de Nancy Pelosi. Mais, selon des sources diplomatiques, « si nous avions pu donner notre avis, nous aurions dit que ce n’était pas une bonne idée ». Une remarque qui sous-entend que l’Archipel n’a pas été consulté sur la visite de la responsable américaine.

La réaction chinoise confirme la difficulté pour le Japon de rester en dehors d’un éventuel conflit autour de Taïwan. « Les Américains ont mobilisé des moyens maritimes et aériens de leurs bases du Japon, notamment à Okinawa, pour assurer la sécurité de la visite de Nancy Pelosi à Taïwan. De ce fait, en cas de conflit, le Japon ne serait pas épargné par des missiles chinois », note Tetsuo Kotani, spécialiste des questions de sécurité à l’université Meikai.

Ambiguïté du gouvernement japonais

A cette inquiétude sécuritaire s’ajoute celle pour l’économie. Les manœuvres en cours montrent que la Chine peut imposer un blocus de Taïwan. Les autorités japonaises ont dû demander aux pêcheurs des îles Sakishima – dont Yonaguni, à une centaine de kilomètres à l’est des côtes taïwanaises – à éviter les sorties. Le trafic maritime et aérien est arrêté ou détourné autour de Taïwan le temps des exercices. Or, ajoute le professeur Kotani, « ce genre d’exercice massif pourrait devenir une routine au cours des prochaines années ».

Politiquement, la crise actuelle est délicate pour le gouvernement Kishida, engagé à renforcer l’alliance de sécurité avec les Américains et à soutenir Taïwan, critique des visées chinoises, mais pas au point de rompre avec Pékin. « L’opinion est favorable à un soutien envers Taïwan mais il existe de profondes divergences sur la forme que doit prendre ce soutien, et le fait d’être entraîné dans un conflit a peu de chances d’être populaire », analyse dans la Tokyo Review Paul Nadeau, de l’Institut des initiatives futures à l’université de Tokyo.Lire aussi l’analyse :  Article réservé à nos abonnésLe Japon serait en première ligne en cas d’attaque de Taïwan par la Chine

La crise actuelle pourrait obliger l’Archipel à sortir, contre sa volonté, de cette ambiguïté, notamment sur les moyens de sa défense. Dans un entretien au Nihon Keizai, Elbridge Colby, sous-secrétaire adjoint américain à la défense du temps du président Donald Trump, estime que « le Japon devrait immédiatement tripler son budget de défense et travailler en étroite collaboration avec les Etats-Unis ». Le Parti libéral-démocrate (PLD, au pouvoir) souhaite porter le budget de la défense à 2 % du produit intérieur brut – contre 1 % actuellement. Le premier ministre, Fumio Kishida, hésite pour des raisons aussi bien budgétaires que politiques vis-à-vis de la Chine.

Tokyo est d’autant plus embarrassé que le gouvernement prépare pour septembre des manifestations autour du 50anniversaire de la normalisation des liens diplomatiques avec la Chine. L’espoir qu’elles se tiennent comme prévu s’amenuise. Pékin a annulé une rencontre prévue à Phnom Penh, au Cambodge, en marge des entretiens de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, entre son chef de la diplomatie, Wang Yi, et son homologue nippon, Yoshimasa Hayashi.

Séoul ne veut pas provoquer le voisin chinois

La gêne suscitée à Tokyo par la visite taïwanaise de Nancy Pelosi était aussi perceptible à Séoul. La représentante américaine n’a rencontré que le président de l’Assemblée nationale, Kim Jin-pyo. Lors de son précédent voyage à Séoul, en 2015, elle avait eu des entrevues avec la présidente de l’époque, Park Geun-hye (2013-2017), le ministre des affaires étrangères, Yun Byung-se, et le président de l’Assemblée nationale, Chung Eui-hwa.

Cette fois, et même si elle a évité toute allusion à Taïwan, Nancy Pelosi n’a pas pu rencontrer le président Yoon Seok-youl. Au risque de mécontenter Washington et au prétexte de ses vacances, M. Yoon n’a consenti qu’à un entretien téléphonique.Lire aussi l’analyse :  Article réservé à nos abonnésTaïwan craint d’être l’Ukraine de la Chine

Cette attitude peut surprendre : le dirigeant élu en mars s’est engagé à rétablir les liens de sécurité avec l’allié américain et à faire preuve de fermeté envers Pékin. « Il aurait été gênant pour M. Yoon de rencontrer Nancy Pelosi à un moment où les Etats-Unis et la Chine jouent la surenchère militaire », a toutefois fait savoir le Parti du pouvoir populaire, la formation du président. Son positionnement vise aussi la Corée du Nord : Pyongyang a vertement critiqué l’étape taïwanaise de Nancy Pelosi, parlant d’une « ingérence impudente des Etats-Unis dans les affaires intérieures d’un autre pays ».

Nancy Pelosi ne s’est pas non plus entretenue avec des membres de l’appareil sécuritaire sud-coréen. « Notre position est de continuer à communiquer étroitement avec les pays concernés de la région, sous l’étendard du maintien de la paix et de la stabilité régionales par le dialogue et la coopération », a expliqué la présidence sud-coréenne. Et Séoul ne veut pas provoquer le voisin chinois avant le déplacement à Pékin du ministre des affaires étrangères, Park Jin.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :