Guillaume Pitron: « Le numérique représente une pollution toujours plus importante »

Par Eugénie Boilait LE FIGARO

2 aôut 2022

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Un des plus grands data centers (centres de données) de la planète, au sud de Pékin, s'étend sur une surface équivalente à celle de 110 terrains de football.

Un des plus grands data centers (centres de données) de la planète, au sud de Pékin, s’étend sur une surface équivalente à celle de 110 terrains de football. Adobesot377475380

ENTRETIEN – Le journaliste et réalisateur, spécialiste de la géopolitique des matières premières*, souligne une contradiction de l’époque : vanter l’écologie et utiliser de façon effrénée le numérique sans se soucier des conséquences négatives sur le climat.

LE FIGARO. –Pourquoi jugez-vous que le numérique est une source de pollution oubliée ?

Guillaume PITRON. – Les mots du web sont souvent ambigus. Le terme « cloud » laisse penser que les espaces de stockage dans lesquels nous accumulons nos données (documents Word, photos, vidéos, contenus numériques) seraient des espaces éthérés et cotonneux, sans existence matérielle. La réalité du cloud est bien différente. Ce sont des serveurs empilés dans des étagères, elles-mêmes rangées dans des centres de stockage de données, qui sont des entrepôts dont le nombre s’élève aujourd’hui à 3 millions. L’un des plus grands data centers (centres de données) de la planète, au sud de Pékin, s’étend sur une surface équivalente à celle de 110 terrains de football. La réalité du cloud est donc bien différente de ce qu’évoque son nom. Le terme de « dématérialisation » est également ambigu : la grande promesse de la révolution numérique est de pouvoir s’enrichir en limitant l’impact matériel de l’économie numérique, mais c’est en partie un leurre. On retrouve aussi une ambiguïté dans l’expression « réalité virtuelle », comme si elle ne comprenait aucune autre matérialité que celle des casques.

Le téléphone est un bijou de simplicité et de pureté. Or, comment ce qui est beau peut-il être sale à la fois ?Guillaume Pitron, journaliste et réalisateur

L’ambiguïté la plus intéressante est peut-être celle véhiculée par le téléphone portable. Quel va être notre seul contact physique avec l’univers matériel du web ? C’est un téléphone. Qui va aller voir comment on dépose un câble internet sous-marin le long d’une côte française ? Qui va assister au décollage d’une fusée transportant une constellation de satellites ? Qui va pénétrer dans un data center ? Très peu de monde. Ce téléphone, qui est notre seul contact physique avec internet, est un bel objet et il a été pensé comme tel. Steve Jobs, quand il industrialise le premier iPhone, demande à ses équipes de concevoir un téléphone inspiré de l’esthétique d’un temple bouddhiste zen japonais, dont les formes sont épurées. Il considère qu’il s’agit de la perfection esthétique et il veut que ses téléphones soient à l’image de ces temples. Résultat : le téléphone est un bijou de simplicité et de pureté. Or, comment ce qui est beau peut-il être sale à la fois ? Nous tenons entre les mains un objet qui crée une ambiguïté car cette perfection esthétique nous empêche de concevoir l’infrastructure numérique – dont le téléphone n’est qu’une porte d’entrée – comme étant ce qu’elle est, c’est-à-dire aux antipodes de la pureté du téléphone puisqu’elle est sale, et aux antipodes de la simplicité de l’utilisation de l’iPhone puisque cette infrastructure numérique est d’une complexité d’utilisation inimaginable.

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L’ensemble de l’infrastructure internet, selon Greenpeace, est en passe de devenir la chose la plus vaste que l’homme ait jamais construite : c’est une infrastructure à la fois sous-marine avec un véritable réseau amphibie constitué de câbles sous-marins (1,2 millions de km), terrestre (câbles, centres de stockage des données), et de plus en plus spatial avec une montée en puissance de l’internet de l’espace qui vient redonder l’internet qui se trouve dans les mers. La crise ukrainienne a accéléré cette dynamique car on craint que les infrastructures sous-marines ne soient sectionnées par des puissances ennemies. La menace russe consistant à sectionner des câbles sous-marins est prise au sérieux par les occidentaux. L’ensemble du numérique représente 10% de l’électricité mondiale, 4% des gaz à effet de serre ; c’est un impact matériel très fort (trois fois l’empreinte matérielle d’un pays comme la France ou la Grande-Bretagne). Il faut ajouter à cela les mines exploitées pour extraire les métaux qui servent à la fabrication des téléphones.

Vous parlez de « dématérialisation » et effectivement elle s’intensifie chaque jour, du ticket de caisse envoyé par mail aux interfaces administratives. Sauvera-t-on la planète en ayant un recours massif aux technologies numériques ? Le papier est-il plus polluant que le mail ?

Non, nous ne sauverons pas la planète en ayant un recours massif au numérique car internet, et le numérique en général, représente une pollution toujours plus importante. Les chiffres que j’ai donnés datent d’avant le Covid, c’est-à-dire avant les apéros et les réunions Zoom et l’accélération du e-commerce comme du télétravail. Avant la pandémie, on estimait que la consommation énergétique du numérique serait multipliée par deux à l’horizon 2025 : on parle de 20% de consommation de l’électricité, de 7 à 8% des émissions des gaz à effet de serre. Nous sommes sur une tendance négative, avec une hausse de l’empreinte du numérique. Cela pose d’ailleurs la question importante du paradoxe de la nouvelle génération : elle est la « génération climat », mais également celle qui utilise à outrance ces outils numériques dont elle ne comprend pas toujours les impacts écologiques.

Difficile, compte-tenu de cette dynamique, de parler d’un numérique respectueux de l’environnement. Cela ne veut pas dire que l’on doit refuser cette technologie. On a besoin des téléphones, des clouds, des services numériques pour travailler. Le problème vient plutôt de notre utilisation irraisonnée du numérique. Nous l’utilisons sans aucune espèce de parcimonie, allant jusqu’à parler de crypto-monnaies, de NFT (non fungible tokens, en français jetons non fongibles), de métavers, qui sont des technologies dont l’utilité sociale reste à démontrer et dont l’impact environnemental est colossal. De nouveaux usages numériques vont continuer à émerger tous azimuts sans que jamais nous ne réfléchissions à leur utilité politique, sociale, humaine. Il faut mettre en rapport les opportunités et les coûts environnementaux qu’ils représentent.

Aujourd’hui, on entend parler d’un numérique allié de la planète. À la COP25 à Glasgow par exemple, il a été dit que l’on ne pourrait se passer de l’intelligence artificielle pour sauver le climat. Le gouvernement, dans sa feuille de route « Numérique et environnement », publiée en 2021, réaffirme que « la transition écologique sans le progrès numérique est impossible ». Le numérique peut être un allié de l’environnement, ne serait-ce que pour évaluer et modéliser d’ici la fin du siècle l’impact du réchauffement climatique sur les écosystèmes, mais il n’a jamais été pensé comme tel. Les discours qui se verdissent autour de l’usage du numérique sont abusifs ; ce n’est pas dans l’ADN du numérique de se préoccuper de l’environnement, ou bien c’est toujours à la marge. Ne soyons pas naïfs : l’essentiel de l’activité du numérique est de générer du profit.

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La comparaison entre papier et numérique est compliquée mais révélatrice. Le numérique est un allié de l’environnement si j’envoie un email à la place d’une lettre : un email c’est environ 15g de CO2 – soit environ 130 mètres parcourus par une voiture neuve en Europe. Mieux vaut donc envoyer un email qu’une carte postale dans ces conditions : cela fera moins de papier, moins d’encre, moins de voitures qui se déplacent. Mais il est bien malaisé d’établir une comparaison comme celle-ci. Pourquoi ? Parce qu’il ne faut pas comparer une carte postale face à un email, mais nos cartes postales face aux 319 milliards de mails que nous nous envoyons chaque jour dans le monde. Il faut donc mettre face à cette utilisation numérique moins polluante, l’inflation du nombre de messages que permet le numérique.

C’est donc l’immédiateté permise par internet qui pose problème au fond ?

J’ai eu mon premier forfait téléphonique en 2000 et il s’agissait un forfait limité. J’avais le droit à 20 SMS par mois ; aujourd’hui, j’envoie parfois 20 SMS par heure. Le numérique engendre une inflation de nos usages et une surconsommation de tous ces outils. Le numérique nous permet de nous comporter comme des nouveaux riches : nous surconsommons au risque de gaspillage. L’immédiateté est le problème dans cette affaire.

En octobre dernier, Facebook a subi une panne pendant sept heures : c’est cataclysmique ! Internet a en effet ordre de ne jamais s’arrêter. Aujourd’hui, si un fournisseur de service cloud subit des interruptions de service plus de 24 minutes par an (soit trois secondes par jour), il n’est plus considéré comme un opérateur crédible.

Pourquoi? Car nous exigeons tous cette immédiateté qui permet d’envoyer un email et regarder une vidéo de chat à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Pour y répondre, l’industrie du numérique travaille dans l’ombre et fait en sorte que les maillons centraux de l’infrastructure, les data centers, fonctionnent en permanence. Cela a des conséquences : les câblages électriques sont redondés car, si une alimentation électrique tombe en panne, une autre prend automatiquement le relais. En plus de cela, il y a des générateurs d’électricité à diesel au cas où les deux premières alimentations électriques ne fonctionneraient pas. Enfin, vous avez des data centers miroir : si le data center A, malgré le luxe de précaution tombe tout de même en panne, l’autre data center prend le relais. La plupart du temps, ce data center B tourne et ne sert à rien. Or c’est la seule manière de satisfaire l’exigence d’immédiateté du consommateur. Les data centers, pour certains d’entre eux, sont mêmes installés sur des plaques tectoniques différentes en cas de tremblement de terre. Les messageries Gmail sont stockées dans six ou sept endroits différents de la planète.

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Résultat : la gabegie d’électricité est colossale : on fait tourner une partie de l’infrastructure qui, de fait, ne présente aucune utilité, si ce n’est de nous rassurer quant à la possibilité d’envoyer un email immédiatement et satisfaire nos pulsions. C’est véritablement ce calcul qu’il faut faire quand on réfléchit au coût d’un email. Ce qui coûte d’un point de vue écologique, c’est de vouloir tout, tout de suite, tout le temps. Si moi, consommateur, je suis dans l’attente d’un service qui soit tout le temps et tout de suite disponible, cela a un coût écologique : l’infrastructure obéit à cette injonction et s’organise pour le consommateur qui ne supporte par la frustration.

Est-ce qu’un futur plus respectueux de l’environnement est envisageable, en sachant que le monde continue à se numériser?

Une autre informatique est possible. 70% de la pollution d’internet est due à la fabrication des interfaces : il y a 34 milliards d’interfaces sur terre (ordinateurs, portables, tablettes). Leur fabrication à base de métaux (dans un téléphone portable, il y a jusqu’à 70 métaux) est polluante. Il faut d’abord s’attaquer à l’informatique elle-même et à la façon dont elle est conçue. Il faut rallonger la vie des produits et favoriser leur recyclage. Il faut mettre en place des pratiques vertueuses au niveau de nos interfaces, notamment en développant le sourcingéthique des métaux. Il faut s’assurer qu’ils aient été extraits dans des conditions soucieuses de l’homme et de l’environnement notamment en RDC où des enfants creusent à la force de leurs muscles pour aller chercher du cobalt dans les mines du Katanga. Si les entreprises mènent des enquêtes pour s’assurer que les sous-traitants extraient les métaux dans de bonnes conditions, il y aura déjà un immense progrès. Si ensuite on éco-consomme les téléphones, c’est-à-dire qu’on les fabrique en optimisant leur recyclage ; si on les collecte ; si on allonge leur durée de vie en changeant leur batterie, en faisant en sorte qu’ils soient modulables ; alors l’empreinte du numérique serait nécessairement limitée. La loi REEN, du 15 novembre 2021, est la première loi au monde visant à réduire l’empreinte environnementale du numérique en France et constitue un progrès en ce sens.

Mais cela ne suffira pas, car l’Etat français poursuit une logique quelque peu schizophrène en vertu de laquelle il encadre par la loi l’aggravation des impacts environnementaux du numérique dont il facilite pourtant le déploiement, via le développement de la technologie 5G par exemple.

Pourquoi les Européens se rendent compte avec désarroi qu’ils sont en retard par rapport aux Chinois avec les antennes 5G et pourquoi font-ils tout leur possible pour tenter de les rattraper ?Guillaume Pitron

Une approche beaucoup plus radicale consisterait à interroger les principes politiques et économiques qui régissent le numérique. Ainsi le modèle économique d’Internet est celui de la gratuité. Aujourd’hui, si c’est gratuit, c’est que l’utilisateur est le véritable produit. On a l’illusion de se connecter à un réseau social gratuitement mais en réalité, on acquiesce à la ponction de nos données qui permet de générer des publicités ciblées. Or la gratuité génère la surconsommation. D’où la question: faut-il remettre en cause ce modèle économique? Une interrogation scandaleuse car nous nous poursuivons aujourd’hui l’objectif de réduction de la fracture numérique, permis par un accès peu ou pas onéreux aux services numériques. Faut-il conserver une gratuité totale pour certains usages ? Il y a aujourd’hui un internet utile et un internet futile. L’internet utile, c’est l’hôpital connecté ; l’internet futile, c’est l’énième application de jeux. Nous pouvons collectivement poser une hiérarchie entre ces usages et considérer que les ressources minérales, électriques, énergétiques doivent être réservées en priorité à certains. On pourrait, demain, imaginer un internet à deux vitesses selon qu’on utilise cette technologie à des fins considérées comme utiles au bien commun ou non.

Dans ces conditions, comment expliquer l’absence de discours à ce sujet dans le débat public ?

Aujourd’hui, l’accès au numérique et la maîtrise des infrastructures numériques sont des enjeux de souveraineté technologique et géopolitique, de croissance et de pouvoir économique. Pourquoi les Européens se rendent compte avec désarroi qu’ils sont en retard par rapport aux Chinois avec les antennes 5G et pourquoi font-ils tout leur possible pour tenter de les rattraper ? Ils ne savent pas encore précisément à quoi leur servira la 5G, et en réalité elle sera certainement plus utile aux entreprises qu’aux particuliers. Ils y vont car ils ne veulent pas se laisser dépasser par les Chinois qui maîtrisent la 5G mieux que nous. Ils sont capables d’accélérer dans l’internet des objets, peut-être demain dans l’internet des corps, des sens, l’internet de tout, et surtout de nous proposer leurs propres technologies dans lesquelles ils peuvent nicher toutes sortes de dispositifs espion dont on ne veut pas. À défaut d’avoir les leurs dans ces conditions, on préfère avoir les nôtres. On ne sait pas réellement ce que nous allons en faire mais nous ne serons pas en retard. Il en va de notre souveraineté technologique, géopolitique et de notre prééminence économique dans un monde où les rapports de force se durcissent. Pour l’exécutif, il est difficile d’arbitrer entre l’urgence climatique et la nécessité de garantir une souveraineté : il y a un conflit de priorités qui a été arbitré à la faveur de la prééminence économique et la souveraineté technologique et certainement pas à la faveur de l’environnement.

Comment expliquer l’absence de considération pour ces sujets chez la jeune génération, qui semble être pourtant la «génération climat» ?

Il y a objectivement de l’ignorance. Mettre dans les mains d’un adolescent de quinze ans un téléphone sans lui expliquer les conditions d’extraction des métaux qui le composent, l’empêche de prendre la mesure de la pollution numérique. La loi REEN instaure cette obligation d’apprentissage et d’éducation dès l’école. Cependant, on a quand même une génération qui sort tous les vendredis pour expliquer qu’il faut sauver la planète. Cette jeune génération, les 15-25 ans, est très éduquée aux questions écologiques. Il me semble qu’ils ne sont pas sans ignorer totalement la nature de ces objets, la fabrication des batteries piles dans leurs téléphones par exemple. Un jeune aujourd’hui en France, entre 18 et 25 ans, a déjà eu six téléphones portables. Ils sont dans une surconsommation de ces outils-là au point que les jeunes Européens frisent, selon l’agence Eurostat, la saturation à force d’utiliser les réseaux sociaux. Il y a une connaissance minimale de ces enjeux qui les effleure et qu’ils semblent refuser de regarder en face. On va se retrouver avec le même paradoxe que la génération 68 : ces derniers jetaient des pavés sur le boulevard Saint-Germain en criant leurs idéaux communistes et se sont retrouvés, pour beaucoup, à la tête de grandes organisations capitalistiques quelques années après. Ne sommes-nous pas aux prémisses, aux signaux faibles d’un paradoxe de la génération Greta? Sera-t-elle la génération climat ou la génération qui, du fait de son usage compulsif de ces technologies ultra polluantes, va contribuer à la grande accélération qui nous amène à un réchauffement climatique aggravé?

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