Allemagne: les ambitions de la Bundeswehr minent l’équilibre franco-allemand

Par Nicolas Barotte

Publié  le 22/08/2022 LE FIGARO

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Un obusier automoteur de la Bundeswehr. Michael Kappeler/Michael Kappeler/dpa via Reuters

DÉCRYPTAGE – Berlin prétend devenir la première puissance militaire conventionnelle en Europe.

Le propos n’a pas été beaucoup commenté à l’étranger, comme si la promesse, formulée par Berlin, était sujette à caution. «Bientôt, l’Allemagne aura la plus grande armée conventionnelle d’Europe», a assuré en mai dernier le chancelier Olaf Scholz. Vu l’état de la Bundeswehr, l’ambition peut faire sourire ou inquiéter. Au lendemain de l’invasion de l’Ukraine, son chef d’état-major déplorait «d’être à sec», c’est-à-dire ne pas disposer des moyens suffisants pour répondre aux besoins de la crise. Depuis, une révolution des esprits est en cours à Berlin, où l’on assume de parler de puissance et d’armée. Même au SPD, traditionnellement réservé, on appelle à la «Führungsmacht», c’est-à-dire au leadership politique, qui s’ajouterait à la puissance économique. Près de dix ans après les discours sur les «responsabilités» que l’Allemagne devrait prendre à l’égard du monde, le temps des actes serait venu.

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«La France doit impérativement faire attention pour ne pas se retrouver dans la position de brillant second», prévient le député Jean-Louis Thiériot (LR), vice-président de la commission de la défense au Parlement, alors que vont s’engager cet automne des discussions en France sur la prochaine loi de programmation militaire. «L’armée française doit maintenir la parité avec l’Allemagne», dit-il.

Rattraper le retard

En Allemagne, les annonces ont déjà eu lieu. Un fonds spécial de 100 milliards d’euros va être alloué à la modernisation de la Bundeswehr. La somme sera décaissée progressivement, en commençant modestement par 8 milliards d’euros l’année prochaine. En tout, 40 milliards d’euros seront utilisés pour acquérir des avions américains F35 capables d’emporter les charges nucléaires stationnées en Allemagne. 20 milliards d’euros seront destinés aux systèmes de commandement, 20 milliards à la marine et 16 milliards à l’armée de terre. Les sommes permettront de rattraper le retard accumulé depuis des années. La Bundeswehr manque de tout. Ses systèmes de communication ne sont pas tous compatibles avec ceux des autres pays de l’Otan. L’armée allemande est loin d’avoir dépassé les capacités françaises ou britanniques.

Longtemps à la traîne en matière de défense, l’Allemagne a aussi promis d’atteindre l’objectif de 2 % du PIB fixé par l’Alliance. En franchissant la barre des 50 milliards d’euros dans les prochaines années, le budget du ministère de la Défense dépassera celui de son homologue français. «Comme la Bundeswehr ne supporte pas le coût de la dissuasion, comme l’armée française, elle peut devenir la première armée d’Europe d’un point de vue budgétaire», confirme Jean-Louis Thiériot, en se réjouissant du renforcement des capacités européennes mais en s’inquiétant des conséquences industrielles, opérationnelles et politiques de cette transformation. Le cadre d’emploi de la Bundeswehr demeure extrêmement limité.

En Europe et au sein de l’Alliance, les équilibres militaires sont destinés à se transformer. «Le mouvement amorcé devrait renforcer la capacité autonome d’action militaire allemande», a écrit l’institut Montaigne dans un rapport paru en juillet. «Il est probable que l’Allemagne utilise celle-ci au service de la défense de ses intérêts industriels et de l’affirmation croissante de sa responsabilité sur la scène internationale. Cela devrait bouleverser les équilibres géostratégiques en Europe puisque jusqu’ici, la France était seule à pouvoir revendiquer le leadership en matière de défense au sein de l’Union et à utiliser ce levier à l’international», ajoutent les auteurs.

«Tout le monde attendait, depuis 2014 et l’annexion de la Crimée, de l’Allemagne qu’elle remplisse ses obligations» vis-à-vis de la défense collective, note un ancien diplomate allemand. «Aujourd’hui elle est en position de le faire», poursuit-il en jugeant que le temps des réticences de la société «était révolu».

Les tabous tombent, y compris sur le nucléaire: cet été, l’ancien ministre des Finances Wolfgang Schäuble a appelé de ses vœux une dissuasion européenne, dans laquelle l’Allemagne contribuerait financièrement à la dissuasion française. Improbable? En février 2020, le président Emmanuel Macron avait souhaité davantage associer les Européens aux missions de dissuasion française. La crise du Covid avait éclipsé le projet. Si la position de Wolfgang Schäuble est isolée, le débat pourrait s’ouvrir.

S’émanciper

En France, les militaires commentent prudemment les ambitions de la Bundeswehr. «J’ignore si l’armée allemande parviendra à transformer la disponibilité des ressources en capacités militaires effectives», a observé, en juillet lors d’une audition à l’Assemblée nationale, le chef d’état-major de l’armée de terre, le général Schill. 
Il s’était entretenu avec son homologue avant l’été. «J’ai souligné l’importance, sinon d’acheter nos équipements, du moins de construire un ensemble interconnectable avec la France. J’espère être entendu», a-t-il ajouté. Mais le fil s’est distendu entre Paris et Berlin. Les deux armées attendent les choix politiques de leurs gouvernements. Un conseil des ministres franco-allemand se tiendra début septembre, à l’issue duquel des décisions devraient être prises.

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Pour devenir crédible, la Bundeswehr doit s’émanciper. «Un budget sans stratégie ne sert à rien, ou seulement à acheter des trucs, pour le dire crûment», prévient Paul Maurice, spécialiste de l’Allemagne à l’Ifri. Dans la stratégie de sécurité qui doit être publiée par Berlin d’ici la fin de l’année, la Bundeswehr devra répondre à des questions essentielles, comme celle de ses missions. «L’armée allemande ne veut pas seulement être l’exécutrice des stratégies des autres», ajoute Paul Maurice.

«Si l’Allemagne investit intelligemment, elle peut devenir la colonne vertébrale conventionnelle de l’Otan», écrit Claudia Major, spécialiste des questions de défense à l’institut SWP à Berlin dans une note sur l’avenir de l’Alliance parue en juillet. «Compte tenu de sa situation, l’Allemagne peut également être la plaque tournante logistique par laquelle passeraient les missions potentielles de l’Alliance à l’est de son territoire», dit-elle. La place de Berlin, comme principal allié des États-Unis en sortira renforcée.

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